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Eperviers du Tchad : Chauvinisme ou mercantilisme politique ?

Paul Bianzeu Foba

 Le retour massif des compatriotes armés à la légalité a changé inopinément les cartes stratégiques, et défiguré la politique intérieure et extérieure du Tchad. Il a surtout édicté une nouvelle conduite charismatique au président, Idriss Déby Itno, lequel aspire désormais à devenir une icône parmi les hommes d’Etat de son temps. La dernière fibre à être repositionnée est la revendication subtile du Chef de l’Etat, par conférence de presse interposée et par le truchement d’un événement à caractère solennel : le 50ème anniversaire d’accession à l’indépendance du Tchad.

Pour une fois, Idriss Déby Itno a trouvé le talon d’Achille de l’incontestable France, en usant de la plus redoutable arme à travers un vocable peu ordinaire. La renégociation du statut de l’opération “Épervier” ou son départ “si la France dit qu’elle n’a pas de moyens pour payer”. Une étincelle qui a eu un écho planétaire et donné moult interprétations aux propos du fidèle allié de la France et protégé notoire de l’opération “Epervier” au Tchad.

Beaucoup pensent qu’Idriss Déby Itno veut simplement aller dans le même sillage que ses homologues, Me Abdoulaye Wade du Sénégal et Ismaël Guelleh Guelleh de Djibouti, dont les pays abritent également des bases militaires françaises, en revendiquant des émoluments à la France. Ils se trompent. Les deux présidents ne sont pas plus stratèges militaires qu’Idriss Déby Itno et le président tchadien n’a rien à apprendre de leur agitation politique.

Des supputions

Une frange de Tchadiens estime que le président tchadien est “rassasié”. Qu’il se croit déjà suffisamment fort et équipé avec les multiples acquisitions (armes, munitions et avions de renseignements), pour faire face aux éventuelles incursions rebelles sur N’Djaména. D’autres, par contre, voient derrière cette anicroche, une revanche du président tchadien sur Sarkozy, dont le pays ne cesse de revendiquer de connaître la vérité sur la mort d’Ibni Oumar Mahamat Saleh. C’est surtout un manège et un chantage pour solliciter un nouveau clin d’œil de la France qui insiste sur la transparence des élections prochaines au Tchad. Ces supputations, même si elles peuvent se justifier, ne paraissent pas plausibles, surtout dans le contexte actuel où rien ne fait tressaillir l’homme de Bamina. En effet, Idriss Déby Itno, en tant que futur candidat à la magistrature suprême, a déjà son secret en poche : il va gagner par tous les moyens, car les ténors de l’opposition sont habitués à entrer en disgrâce au mauvais moment.

L’affaire Ibni est classée pour Idriss Déby Itno, qui répond à tout bout de chemin que l’opposant politique n’était pas la seule victime des événements des 2 et 3 février 2008. Le premier postulat est prenable. La dislocation de la nébuleuse opposition armée formée autour de Mahamat Nouri, Tom et Timan Erdimi et Adouma Hassaballah, la renaissance des amitiés entre Omar el Béchir et Idriss Déby Itno, appuyée par l’omniprésence des forces mixtes le long des frontières tchado-soudanaises sont des gages de stabilité et donc d’indépendance militaire vis-à-vis de la France et des Eléments de l’opération “Epervier”. Cette force de frappe et de dissuasion indispensable jusque-là (depuis 1986) a perdu son rôle premier : fournir des renseignements sur l’ennemi du Tchad, les mouvements des “mercenaires à la solde du Soudan” et tirer de “coups de semonce”, pour freiner la mobilité des rebelles. Mais, Epervier reste et demeure un fin calculateur. C’est toujours un rapace téléguidé, pour atteindre les objectifs de son maître au profit et de la France. Le vécu quotidien (avec les interventions intempestives dans les affaires intérieures des prés carrés de la France) expose malencontreusement les paradoxes existant entre la neutralité verbale de Nicolas et ses intentions politiques.

L’affaire Arche de Zoé est une preuve tangible que les anciennes colonies françaises sont toujours sous tutelle des hommes politiques français. Ainsi, à chaque fois qu’un pays africain veut lever la tête contre la domination française, à chaque fois qu’Idriss Déby Itno hausse le ton devant les intérêts français, les hommes politiques français créent et ouvrent des boîtes à pandore. L’on se souvient de la fameuse “technique de camouflage” des colonnes rebelles de Mahamat Nour Abdelkérim qui, selon les Français, ne permettait plus de les localiser.

Le suspens n’a pas duré et N’Djaména a flambé sous des tirs nourris. C’est ce qu’un membre de gouvernement très zélé a qualifié de “lâchage” en son temps. Cette subterfuge a vite payé : Idriss Déby Itno, dont l’armée était à bout de souffle, était obligé de faire recours aux forces françaises stationnées au Tchad, pour “bouter hors du pays” les forces de frappe de Mahamat Nour Abdélkérim. Les rebelles qui comptaient aussi sur l’aide de la France, pour faire partir Idriss Déby Itno et les porter au pouvoir, ont vite fait de crier à l’iniquité de l’ancienne métropole face à une affaire tchado-tchadienne. Abdéramane Koumallah pense aujourd’hui que  “la France se heurte à l’ingratitude du régime qu’il a soutenu”.

En diplomatie, “prendre acte” d’un fait est la pure litote exprimée face à des situations qui nécessitent de réactions énergiques. Quelle surprise Sarkozy va-t-il encore créer, pour obliger Idriss Déby Itno à s’agenouiller devant lui, pour demander sa bénédiction et son salut ? Quel nouveau chemin de croix, la France prépare-t-elle pour le Tchad et les Tchadiens, au nom de son principe d’intérêt sacro saint?

Des faits récurrents

Il n’est point nouveau de rappeler que le Tchad est une plaque tournante et sa position géographique obligera la France à renégocier, même à un prix d’or, le positionnement de ses troupes au Tchad. Pascal Lissouba, l’ancien président congolais en sait quelque chose (quand il a tenté de renégocier le contrat sur le pétrole de son pays avec Elf, la compagnie pétrolière française). Le départ des troupes françaises basée à Bouar et à Bangui, en République centrafricaine ne s’est pas fait sans dégâts collatéraux. Les tumultueux épisodes de tentatives de renversement de Ange Félix Patassé et son départ en fin de compte sont étroitement liés à son arrogance et son attitude triviale envers l’armée française. 

Ange-Félix Patassé a sommé l’armée française de quitter, au plus vite, ses bases centrafricaines, bien que celle-ci lui ait été sauvé depuis deux ans, trois fois de suite, de son fauteuil présidentiel. Une «commission technique militaire», conduite par le général Sabathe, l’adjoint «opération» au chef d’Etat-major général des armées à Paris, s’est rendue dans la capitale centrafricaine, pour négocier les modalités, et l’échéancier précis, du retrait des troupes françaises. Sabathe a lâché à Patassé une phrase prémonitoire : «Je souhaite, monsieur le Président, que vous gardiez en mémoire pour nos travaux bilatéraux des prochaines semaines et des prochains mois que la réorganisation du dispositif de défense français se place dans le contexte d’une alliance confirmée et d’un accord de défense permanent. Je tiens à dire que la France respecte et estime la démarche d’autonomie, la démarche d’indépendance vraie et de liberté d’expression que vous manifestez». La suite de l’histoire, Patassé la connaît mieux que quiconque.

L’histoire du Tchad

En outre, en 1975, la France a abandonné en un mois ses bases au Tchad, suite à un malentendu similaire, emportant ainsi tout ce qu’il fallait emmener et détruit tout ce qui était resté. Ce scénario est encore possible. A l’époque, le directeur de cabinet du ministre de la Défense, Yvon Bourges, s’appelait « Michel Dupuch», devenu conseiller pour l’Afrique de Jacques Chirac à l’Elysée. Mais, il faut noter que comme Idriss Déby Itno l’a relevé lui-même au cours de ses interventions lors de la conférence de presse révélatrice, “les pays n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts”. Pour ses intérêts et quelles que soient les relations intimes qui lient Sarkozy à Déby Itno, la France peut sacrifier un dirigeant africain qui refuse de lui obéir au doigt et à l’œil. Idriss Déby Itno sait tout cela. Mais quelle est sa véritable intention ? Quelle est sa visée dans un tournant aussi abrupt (élection, retrait des forces onusiennes et stabilité toujours fragile) ?

Depuis l’accueil bruyant d’Omar el Béchir (sous mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale) au sommet de la Cen-Sad tenu à N’Djaména, Idriss Déby Itno, est à nouveau sur la sellette des officines occidentales et des lobbyings supranationaux connus sous le vocable d’”Association pour la Défense des Droits de l’Homme”. Il veut ainsi se repositionner vis-à-vis de l’opinion nationale et internationale qui n’a pas gobé que le président tchadien déroule le tapis rouge à un “génocidaire” et “criminel” de haute classe. La matière première susceptible de ravir la vedette ces derniers jours est certainement la question du départ des éléments français au Tchad. En effet, sans cette question brûlante, le 11 août serait passé inaperçu, en dehors du discours laconique de Charles de Gaulle lu par André Malraux et du fougueux mot de circonstance de François Tombalbaye. Evidemment, la question a mobilisé les Français et donc le monde entier.

Face au débâcle au dernier sommet de l’Union africaine où le Premier ministre éthiopien lui a tenu tête et lui a fait ombrage, Idriss Deby veut certainement revenir à la Une de l’actualité en bon patriote, en soulevant la question taboue atour de la vie de l’opération “Epervier” au Tchad. C’est un chemin étroit, tortueux, mais alléchant que l’entorse panafricaine dont la bride est tenue par le guide d’El Fath eh.

La géostratégie

Il est vrai qu’avec la mondialisation, les données des relations stratégiques et diplomatiques ont changé. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’Afrique aspire à une ou deux voix de droit de véto au conseil de sécurité de l’Onu. Le contraire de ce que fait la France dans ses prés carrés asiatiques ou africains est-t-il possible ? Autrement dit, les pays africains peuvent-ils, même s’ils en ont la possibilité, ouvrir des bases militaires en France ? Les pays africains, quelles que soient leurs expériences en matière de conflits armés, ont-ils aussi le droit d’envoyer des conseillers militaires dans les chancelleries occidentales ? Autant de préoccupations qu’Idriss Déby Itno peut aussi discuter avec la France lors des éventuelles renégociations autour de la base française au Tchad. Mais, il faut gager que la manche sera coriace, surtout pour le petit poussin en face du faucon qui ne tardera pas à cracher du feu.