ENTRETIEN. À l’occasion des 70 ans de la revue « Présence africaine », la responsable de la librairie homonyme décrypte les spécificités des auteurs contemporains africains.

 

C’est en 1947 qu’Alioune Diop fonde la revue  Présence africaine. À l’époque, cet intellectuel sénégalais a été soutenu par de grands noms de la littérature de l’époque tels qu’Aimé Césaire, Albert Camus, Jean-Paul Sartre et Léopold Sédar Senghor. Quelques années plus tard, la maison d’édition et la librairie voient le jour à Paris. Elles lancent de nombreux auteurs. Si Alioune Diop est décédé aujourd’hui (le 2 mai 1980 à Paris), le fruit de son travail demeure. Marie-Odile Boyer, responsable de la librairie, évoque pour Le Point Afrique son héritage et la diversité des auteurs africains qui ont été ses contemporains, mais aussi, pour certains, qui ont trouvé leur inspiration à travers ses initiatives.

 

 

Le Point Afrique : Que représentent les auteurs contemporains africains dans le paysage littéraire français ?

Marie-Odile Boyer : Pas grand-chose auprès du public. Celui-ci les connaît très peu, ne s’intéresse pas à eux. Les Français ont une idée préconçue de l’Afrique par rapport à ce qu’on voit dans les médias. Mais cela a un peu changé dernièrement parce qu’il y a des phénomènes de mode, comme celui inspiré par Alain Mabankou. Il est sympathique, il parle bien, il a un physique agréable. Il est un peu la vedette des médias français. Il ne représente toutefois qu’un type de littérature contemporaine africaine, parmi beaucoup d’autres.

 

 

Quels sont les thèmes abordés par la nouvelle génération d’écrivains africains ?

Tout dépend si l’on parle de livres publiés en France, en Amérique ou s’ils sont publiés sur le continent africain. Car les réalités sont différentes selon le pays. Les anciens traitaient beaucoup de l’histoire de l’indépendance, de l’histoire coloniale. Ils étaient porteurs d’espoir. Aujourd’hui, un des thèmes abordés, c’est l’immigration par exemple. Le sujet de la guerre revient souvent aussi. Au Rwanda, notamment.

 

 

Quel rapport la nouvelle génération d’écrivains entretient-elle avec la colonisation ?

Il y a évidemment beaucoup de critiques et beaucoup de propos d’émancipation. L’ancienne génération avait une certaine admiration pour la langue française. Celle-ci est moins grande aujourd’hui et il y a une réflexion sur l’édition dans des langues de peuples africains. La langue française est plus perçue par certains comme une langue d’acculturation. La plupart des Africains parlent plusieurs langues, aussi beaucoup d’éditeurs et d’auteurs publient et écrivent désormais directement dans leurs langues.

 

 

Soixante-dix ans après la naissance de la revue Présence africaine, qu’est-ce qui a changé chez les auteurs, mais aussi chez les lecteurs ?

Alioune Diop avait fondé la revue au lendemain de la guerre pour que tout le monde puisse s’exprimer. Le regard sur les populations africaines venait de changer ,car beaucoup avaient combattu pendant la guerre. Puis en 1949, il a créé la maison d’édition qui couvrait tous les champs de la culture. Puis la librairie dans les années cinquante. Elle a ensuite été plastiquée par l’OAS (Organisation de l’armée secrète), c’est dire ce qu’elle représentait. Aujourd’hui, la librairie passe plus inaperçue, mais reste toujours un lieu privilégié pour trouver un livre sur l’Afrique subsaharienne et sa diaspora. Nous continuons à publier des nouveautés. Par exemple, le livre  Terre ceinte de Mohamed Mbougar Sarr, un jeune homme de 23 ans, extraordinaire, et étonnant de maturité. C’est une très belle découverte de ces dernières années. Son livre parle d’un groupe intégriste armé au Sahel. Il décrit les réactions humaines des habitants et des djihadistes. Nous sommes implantés partout dans le monde. En Afrique, nous faisons partie des programmes scolaires dans plusieurs pays. Nous sommes d’abord tournés vers le continent africain. Le moteur de nos auteurs, c’est l’Afrique. Et les Antilles évidemment, puisque nous avons publié Césaire. Le public français, c’est en plus.

 ©  Présence africaine
Alioune Diop, que Léopold Sédar Senghor avait surnommé « le Socrate noir », est mort à 70 ans à Paris en mai 1980. © Présence africaine

 

Quel est selon vous le livre de l’esprit de Présence africaine  ?

Il y a, par exemple, ce roman publié en 1968, La Revanche de Bozambo, écrit par Bertène Juminer qui raconte l’histoire d’une France sous domination coloniale africaine. C’est une critique de la colonisation détournée. Dans le milieu intellectuel africain, il reste encore très connu.

 

 

La notion de combat politique est-elle toujours aussi présente qu’au début ?

À Présence, les conditions ont changé. Mais il y a toujours un combat. Le logo de Présence, c’est un homme debout. L’image négative des personnes issues de l’Afrique doit changer. À l’époque, nous avons soutenu plusieurs luttes. Nous avons reçu Malcom X, par exemple. Les discriminations sont encore fortes ici ou aux États-Unis. Quand on voit ce que Mme Taubira a pu subir comme ministre, ça fait froid dans le dos.

 

 

Quel est l’héritage d’Alioune Diop ?

C’est une histoire qui est notre quotidien. Le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire, personne ne voulait le publier. Alioune Diop l’a fait. Et on en vend quotidiennement. L’héritage d’Alioune Diop, c’est aussi une rigueur, une rigueur d’esprit et une foi. Une foi dans la cause au quotidien. C’est lui qui a mis cette petite graine qui a germé. Tant de gens ont découvert ces auteurs grâce à lui. Et on a la chance de travailler avec Mme Diop, sa veuve, qui dirige encore aujourd’hui la maison d’édition.

 

 

Quels sont vos romans coups de cœur ?

Terre ceinte de Mohamed Mbougar Sarr est un gros coup de cœur. Autrement, Notre quelque part, un premier roman de l’auteur ghanéen Nii Ayikwei Parkes, mélange de traditions et de modernité urbaine qui tient compte du respect des anciens. Et Harlem de l’Afro-Américain Eddy L. Harris. Une découverte de la vie de Harlem qui joue sur le décalage entre fantasme et réalité à travers un récit autobiographique très fort.

 

PAR PASCAL JOUARY/CFPJ ALTERNANCE
 Le Point Afrique
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