Le Tchad a lancé la construction d’un premier dépôt pétrolier pour stabiliser les prix du pétrole dans le pays, lutter contre la fraude au carburant et éviter les pénuries. Très dépendant de la rente pétrolière, le pays, très corrompu, est fortement impacté par la baisse des cours du brut. D’autant que l’argent qu’il en tire passe presque entièrement dans le remboursement de sa dette.

Ce dépôt permettra «non seulement d’avoir un prix fixe sur l’ensemble du pays mais, surtout, de lutter contre la fraude au carburant à l’importation ou l’exportation», a déclaré le président tchadien, Idriss Déby Itno, lors du lancement du projet le 4 avril 2018. Situé à 35 km au nord de la capitale, N’Djamena, à proximité de la raffinerie de Djarmaya, le dépôt pourra éviter les pénuries en garantissant «l’approvisionnement du Tchad pendant deux ans au cas où la raffinerie (du pays) connaîtrait des problèmes», a-t-il ajouté.

D’une capacité de 36 millions de litres, ce dépôt est le premier du genre dans ce pays pétrolier d’Afrique centrale. En janvier 2018, les transporteurs s’étaient mis en grève pour protester contre l’augmentation du prix du carburant à la pompe.

La construction du dépôt coûtera environ 13 milliards de francs CFA (près de 20 millions d’euros) et les travaux dureront 18 mois, selon les autorités. L’opération est menée par la société française d’ingénierie Parlym, sous supervision de la Société des hydrocarbures du Tchad (SHT), société étatique supervisant la production et la commercialisation du brut tchadien.

Corruption

Pays «devenu très dépendant» du pétrole depuis 2003, selon la Banque mondiale, le Tchad a subi les conséquences de la chute du prix du baril en 2014, qui a remonté légèrement en 2018. L’institution financière internationale s’était retirée en août 2008 du secteur pétrolier tchadien en raison du non-respect par le gouvernement Déby de «son engagement de consacrer l’argent de l’or noir à la lutte contre la pauvreté», rapportait alors le mensuel Alternatives Economiques. Selon cette source, les revenus pétroliers étaient surtout utilisés «pour financer la guerre contre la rébellion intérieure et, au Soudan voisin, les insurgés du Darfour». Au départ, la Banque avait apporté aux autorités tchadiennes «sa caution financière et politique».

Dans un rapport (non consultable en ligne) publié en juin 2017 et intitulé TCHAD S.A: un clan familial corrompu (en l’occurrence celui d’Idriss Deby, NDLR), les milliards de Glencore (courtier en matières premières britanno-suisse, NDLR) et la responsabilité de la Suisse, l’ONG helvétique Swissaid a pointé du doigt le Tchad pour son opacité. Le rapport de Swissaid estime que «le manque de transparence dans le négoce de pétrole entre Glencore et le gouvernement corrompu de ce pays d’Afrique centrale empêche la population de bénéficier des richesses des ressources naturelles de son pays».

Le document souligne le manque de «transparence» du courtier, présent au Tchad depuis 2013. Ce dernier bénéficie d’«un contrat exclusif avec l’Etat tchadien en matière de négoce de l’or noir», rappelle latribune.fr. Glencore commercialise le brut tchadien et en touche les dividendes. Il se fait ainsi rembourser une dette de 1,36 milliard de dollars qu’a contracté l’Etat auprès de lui. Le montant du prêt équivaut à environ 15% du PIB du pays. Dans ce contexte, N’Djamena ne touche pratiquement plus aucun revenu.

Le rapport de l’ONG dénonce aussi «l’opacité de SHT, une structure qui ne publie pas ses comptes et n’est soumise à aucun audit externe». La SHT a démenti après de l’AFP les éléments du document. Elle affirme qu’elle publie ses comptes sur internet. Les comptes des années 2015 et 2016 étaient effectivement en ligne le 5 avril 2018.

«La réalité nous a rattrapés»

Résultat: selon Le Monde, le pays se trouve aujourd’hui «en quasi-faillite». Même si le mot n’a pas été officiellement prononcé… «Avec le pétrole, de nouveaux langages sont sortis: augmentation des prix, augmentation de salaire, augmentation, augmentation… La réalité nous a rattrapés. Maintenant, on refuse de revenir en arrière. Mais on est obligés de revenir en arrière, on va être là où on était en 2003…», expliquait lui-même Idriss Déby, cité par RFI, en novembre 2017. Le retour à la dure réalité d’avant le pétrole, en somme.

Mais la réalité, c’est aussi le «soutien budgétaire des institutions internationales et des bailleurs occidentaux, reconnaissants envers leur meilleur allié dans la lutte contre le terrorisme au Sahel. Et trop inquiets à l’idée que ce régime, qui peut se prévaloir de sa stabilité dans le chaos régional, puisse à son tour basculer», comme l’explique Le Monde.

Par Laurent Ribadeau Dumas

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