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Nicolas Sarkozy persiste dans sa méprise sur l'histoire africaine
Le président français vient de jeter un nouveau pavé dans la mare sur les relations franco-africaines. En effet, recevant les vœux du corps diplomatique à Paris, au titre de cette année 2009, Nicolas Sarkozy avait évoqué " la place, la question de l'avenir du Rwanda ", pays " à la
démographie dynamique et à la superficie petite " et " la question de la RDC, pays à la superficie immense et à l'organisation étrange des richesses frontalières. " Aussi s'est-il prononcé pour ce qu'il a appelé une " nouvelle approche ", pour régler " de façon globale " les problèmes d'instabilité dans la région des Grands Lacs. " Son approche s'oriente sur une nouvelle définition des frontières entre le Rwanda et la République Démocratique du Congo (RDC) : " Il faudra bien qu'à un moment ou à un autre, il y ait un dialogue qui ne soit pas simplement un dialogue conjoncturel mais un dialogue structurel: comment, dans cette région du monde, on partage l'espace, on partage les richesses et on accepte de comprendre que la géographie a ses lois, que les pays changent rarement d'adresse et qu'il faut apprendre à vivre les uns à côtés des autres. " Ces propos sont historiquement et politiquement lourds de conséquences. Que posent-ils, en réalité, comme problème ?
Historiquement, cette déclaration pose clairement le problème de la remise en cause des frontières héritées de l'époque coloniale, puisque le président français parle d'un partage de l'espace et des richesses. Lorsqu'il affirme que le Rwanda est un pays " à la démographie dynamique et à la superficie petite ", ne veut-il pas laisser entendre qu'il faudra élargir l'espace géographique de ce pays " à la démographie dynamique " ? Comme le voisin immédiat, la RDC, est un pays " à la superficie immense ", ne faudrait-il pas extraire une partie de cet immense territoire pour l'annexer au Rwanda ? Le Rwanda, " à la démographie dynamique ", a besoin aussi des richesses pour nourrir sa population. Aussi le partage du territoire s'accompagnerait-t-il du partage des richesses, car la partie du territoire congolais à annexer au Rwanda, la province du Nord-Kivu plus précisément - qui est l'enjeu d'un conflit armé impliquant à la fois des rebelles congolais d'origine tutsi, des rebelles rwandais d'origine hutu, et l'armée congolaise -, regorge d'énormes richesses naturelles. Voilà comment Nicolas Sarkozy pose le problème du règlement du conflit armé qui sévit à l'Est de la RDC. Pour lui, c'est un problème de partage de terre et des richesses. En le posant ainsi, il remet en cause les frontières héritées de l'époque coloniale. Il veut alors redéfinir les frontières des pays africains. Il veut corriger une erreur de l'histoire coloniale, car les frontières actuelles qui séparent les différents pays africains entre eux ont été définies par la Conférence de Berlin (1884-1885), qui regroupa les grandes puissances de l'époque (Allemagne, Angleterre, Belgique, Espagne, France, Italie et Portugal) qui se sont partagé l'Afrique. Sarkozy entend ainsi réécrire l'histoire de l'Afrique, en corrigeant les erreurs commises par ses devanciers européens sur le continent. On ne serait donc pas loin de penser que ces propos participent de ce qu'un collectif d'intellectuels africains appelle " le révisionnisme sournois qui réécrit
l'histoire de la Traite négrière et de la colonisation. "
Au niveau politique, ces propos ont évidement soulevé un tolet général à Kinshasa, la capitale de la RDC. La presse kinoise a vu dans cette approche sarkozienne du règlement du conflit dans la région des Grands Lacs, un projet de " balkanisation " de la RDC. Et l'opposition congolaise lui a emboîté le pas, en opposant à M. Sarkozy le principe de " l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation et l'inaliénabilité du territoire congolais." A cet effet, un groupe de parlementaires congolais, se situant à l'opposition, s'est même déclaré hostile à la visite du président français en RDC, une visite prévue en mars prochain. Car, pour ces parlementaires, les propos de Nicolas Sarokory sont inacceptables d'autant plus qu'ils menacent l'intégrité du territoire congolais. Comment, en effet, accueillir sur son sol, et cela au son de la trompette et de la danse - comme c'est la coutume dans ces pays africains à l'accueil chaleureux -, un chef d'Etat étranger dont les propos vont à l'encontre de la sauvegarde des intérêts du pays hôte ? C'est comme si l'on acclamait son propre bourreau dont on sait qu'il vient pour vous exécuter. L'attitude de l'opposition congolaise se comprend aisément pour peu qu'on aime sa partie. Car on peut se demander si Nicolas Sarkozy ne fait pas ce déplacement de Kinshasa pour aller faire boire aux Congolais, à domicile, cette potion amère de l'aliénation d'une partie de leur propre territoire et de leurs richesses, au profit d'un autre peuple. Nous ignorons, jusque-là, l'attitude du Gouvernement congolais et celle de la majorité parlementaire vis-à-vis de ces propos. Seraient-ils prêts à boire cette " ciguë " de la nouvelle politique française en Afrique, incarnée par le nouveau locataire de l'Elysée ? Ce qui serait un cas bien extrême, et qui mettrait en lumière une survivance des pratiques coloniales sur le continent africain, d'autant plus que l'acte de définition des frontières des pays africains par des étrangers participe bien de la politique des anciennes puissances coloniales occidentales qui se sont ruées sur les terres africaines.
Pour l'opposition congolaise, la motivation de cette approche sarkozienne semble trouver son explication dans le tumulte des relations diplomatiques entre la France et le Rwanda. La France veut plaire au Rwanda en sacrifiant la RDC : " Les parlementaires, tout en reconnaissant au président français "le droit de plaire au Rwanda, lui dénient cependant le droit d'offrir la RDC en holocauste en vue de renouer les relations diplomatiques entre la France et le Rwanda"." En effet, on sait que le Rwanda avait rompu ses relations diplomatiques avec la France, depuis novembre 2006. Ceci à la suite de la publication, le 5 août 2006, du rapport de la " commission indépendante chargée par les autorités rwandaises de rassembler les preuves montrant l'implication de l'Etat français dans le génocide perpétré au Rwanda en 1994." Ce rapport, qui fut rendu public, lors d'une conférence de presse tenue par le Ministre rwandais de la justice, pointe du doigt l'implication des responsables politiques et militaires français dans le génocide rwandais de 1994. Ce que la France avait catégoriquement rejeté, en affirmant s'en tenir uniquement à l'analyse et aux conclusions produites par sa propre commission. Car, a-t-elle rappelé, un travail d'investigations sur le rôle de la France au Rwanda pendant les années du génocide avait été réalisé en 1998, dans le cadre de la mission d'information parlementaire présidée par M. Paul Quilès.
Mais on sait que, malgré ce froid provoqué par des accusations mutuelles sur les responsabilités des deux Etats dans le génocide des Tutsis et autres Hutus modérés rwandais en 1994, accusations qui ont qui ont fini par geler leurs relations diplomatiques, la France et le Rwanda œuvrent toujours à leur réconciliation : " Notre détermination de construire une nouvelle relation avec le Rwanda, au-delà de ce passé difficile, reste intacte ", peut-on entendre du côté français. Et cela se traduit par des gestes bien concrets. Ainsi " Le Président de la République a rencontré le Président rwandais Kagamé à Lisbonne le 8 décembre dernier. Il a exprimé avec force notre volonté de réconciliation et aussi notre souci de faire face aux faiblesses et aux erreurs de la communauté internationale, France comprise, face au génocide rwandais. Le ministre des Affaires étrangères et européennes, Bernard Kouchner, s'est rendu à Kigali en janvier dernier pour poser l'acte concret de la réconciliation franco-rwandaise. Un groupe de travail franco-rwandais s'est réuni trois fois depuis un an pour jeter les bases d'une nouvelle relation entre Kigali et Paris. Sur le plan judiciaire, la France a procédé depuis juin 2007 à l'arrestation sur son territoire, à la demande du Rwanda et du TPIR, de 6 ressortissants rwandais poursuivis pour participation au génocide. " Ce sont là des gestes d'apaisement qui témoignent d'une dynamique de rapprochement et de réconciliation entre les deux Etats. Alors, la France doit-elle sacrifier un autre pays africain pour enterrer sa hache de guerre contre le Rwanda ? Lorsqu'on sait que cette guéguerre entre la France et le Rwanda fut occasionnée par une responsabilité présumée de la France, à travers certains de ses " responsables politiques et militaires ", dans le génocide de 1994, peut-on penser que la France s'active à étouffer ce dossier en procédant par l'harmonisation de ses relations avec un pays qui s'acharne à prouver son implication dans cette tragédie ? Faut-il voir dans cette approche sarkozienne une surenchère du Rwanda, qui aurait exigé à la France de lui obtenir l'annexion d'une partie du territoire congolais et de ses richesses, en échange d'un silence rwandais sur la responsabilité présumée de la France dans ce génocide ?
Résultat d'un chantage rwandais à l'encontre de la France ou pas, cette nouvelle prise de position de Nicolas Sarkozy sur l'Afrique révèle une fois de plus la méprise de ce président français sur le contient. Ceci après avoir prononcé d'autres propos, aussi aberrants que condamnables, sur l'histoire de l'Afrique. Nous faisons allusion ici à son allocution prononcée le 26 juillet 2007, à l'Université de Dakar, au Sénégal, dans laquelle il niait aux peuples africains toute capacité d'évolution : " Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles." Son approche du règlement du conflit qui sévit dans la région des Grands Lacs constitue ainsi un nouveau faux pas de sa vision sur l'Afrique. Car ce qui transparaît dans cette posture de Nicolas Sarkozy, aussi bien dans son discours de Dakar que dans ses propos concernant le conflit dans les Grands Lacs, ce n'est ni plus ni moins une erreur d'appréciation de l'histoire précoloniale, coloniale et postcoloniale du continent africain. Si c'est cela la nouvelle politique française pour l'Afrique, on peut dire qu'elle est aussi dangereuse que la Françafrique à laquelle Nicolas Sarkozy avait promis de mettre fin. Si le discours de Dakar a été vécu comme une humiliation pour tous les peuples africains aux Sud du Sahara, les propos tenus au sujet du règlement du conflit des Grands Lacs peuvent être vécus par les Congolais comme une vraie menace pour l'intégrité de leur territoire. Ils devraient donc faire
réagir des intellectuels africains pour donner, une fois de plus, une leçon d'histoire et de géopolitique à Nicolas Sarkozy, qui semble assez maladroit dans l'approche des questions africaines.
Krysis Kilokila-Kiampassi
Auteur de : "Barbarie et folie meurtrière au Congo-Brazzaville. Un
châtiment collectif pour appartenance ethnique", L'Harmattan, 2005
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