INTRODUCTION

Permettez-moi d’ouvrir mon propos par une note personnelle, sentimentale, à propos du leader de l’UNDR, le frère Saleh Kebzabo, en vous invitant à un petit voyage dans le temps. En ce mois de mai 1967, avec mes camarades du lycée Félix Eboué, les noms de certains cadres tchadiens que nous connaissions à peine ou pas du tout, étaient sur toutes les lèvres.

Il s’agissait du docteur Outel Bono, Michel Ngangbet, Aziz Sabin et Saleh Kebzabo. Le Tchad était sous le régime du parti unique du président Tombalbaye et à l’instar de tous les pays francophones nouvellement indépendants, la radio Tchad et l’ATP (Agence Tchadienne de presse) diffusaient une seule parole, celle du gouvernement, qui était parole d’évangile. Les personnages sus-cités avaient en une seule soirée soulevé la chappe de plomb du discours officiel par une conférence sur le développement économique, qu’ils avaient organisée au Cercle culturel tchadien. La Conférence était transmise à la Radio en direct, et le pays tout entier entendit pour la première fois un autre discours, qui dénonçait l’exploitation des paysans par la compagnie cotonnière contrôlé par les multinationales françaises. Ce fut un véritable coup de tonnerre !

Le docteur Bono le plus connu apparaissait comme le mentor intellectuel de ce groupe de jeunes cadres brillants et courageux. Ils furent jetés en prison. Le Dr Bono fut par la suite assassiné en plein Paris, en août 1973. Il avait tenté de lancer un parti politique. Le rêve du Dr Bono et de ses jeunes compagnons, dont Saleh Kebzabo, de tracer une troisième voie démocratique, pacifique et humaniste, entre le parti unique et la lutte armée que venait de lancer le Frolinat l’année précédente, fut comme on sait, déchiqueté par les sanglants évènements qui ont ponctué notre histoire, mais le message résonne encore. C’est pour dire que l’engagement dans la lutte démocratique du frère Kebzabo ne date pas de la création de l’UNDR.

Nous devons rappeler que depuis l’époque coloniale, il y a eu toujours des Tchadiens et d’autres Africains qui aspiraient à l’idéal démocratique, sans avoir attendu le discours de Mitterrand à la Baule ou les Conférences nationales des années 1990, et leur rendre hommage. (voir mon article sur le Dr Bono, sur mon blog « yedina.net » : https://yedina.net/2013/08/22/tchad-40eme-anniversaireassassinat-outel-bono-ou-du-malheur-davoir-raison-trop-tot/ )

CÉLÉBRER, ET AUSSI RÉFLÉCHIR

Chers frères et amis, je pense que les retrouvailles de ce genre, au-delà de la célébration et la commémoration doivent être aussi une occasion pour l’échange d’analyses et pour le débat d’idées. Aussi, je voudrais avancer non pas une analyse approfondie, mais simplement soulever deux ou trois problématiques qui me semblent utiles pour stimuler la réflexion. En abordant deux grands volets : la spécifité du contexte au Tchad, mais aussi en Afrique centrale, caractérisé par l’apparent blocage de toutes les voies de l’alternance politique), d’une part, et les faiblesses internes du mouvement démocratique, d’autre part. Acheikh IBN-OUMAR, Intervention au 25ème anniversaire de l’UNDR (15/04 2017) Page 2 sur 5

LE CONTEXTE

Interrogé sur le mystère de la mise en échec du coup d’Etat militaire par la mobilisation de simples civils désarmés, le ministre des Affaires étrangères turc avait eu cette phrase assez méprisante pour notre continent : « Nous sommes en Turquie ici, et non pas en Afrique ! ». En vérité, l’expression « dictateur africain » s’est imposée comme une marque de fabrique dans les médias internationaux. Pourtant, nous savons que l’Afrique, c’est 54 pays avec des parcours historiques très variés, et si trop de pays sont encore englués dans la fange de l’absolutisme, beaucoup d’autres sont sur la voie souvent très escarpée de la démocratisation. Malheureusement, notre région d’Afrique centrale est dans la queue du peloton, à l’exception notable de la petite mais exemplaire république de Sao Tomé et Principe, où lors de la présidentielle de 2016, ce fut le candidat du régime en place, et non ceux de l’opposition, qui contesta les résultats et, débouté par la justice, et décida de boycotter le second tour, laissant le champ libre à son rival de l’opposition. La Corne de l’Afrique aussi, connait la même situation de blocage (Soudan, Erythrée, Djibouti, Ethiopie, Ouganda, sans compter l’effondrement de l’Etat au Sud-Soudan et en Somalie). Dans ces deux régions, nous avons des pouvoirs totalement réfractaires à l’alternance, même au prix de la destruction totale du pays. Or, nous savons qu’une alternance démocratique ne peut se réaliser que si le pouvoir en place est disposé à respecter le verdict populaire. Sachant que ce n’est pas le cas, alors quelle est la signification de la participation aux élections, et quel est le sens d’appels, donnant de faux espoirs au peuple afin qu’il se mobilise pour le changement à travers ces élections ? Quel est le sens même de l’existence des partis coincés entre la perspective de batailles électorales perdues d’avance ou le ralliement humiliant au régime, tout en risquant la carrière et parfois la vie de leurs cadres ? On peut évidemment retourner la question : quel sens aurait le boycott systématique des élections et la désertion totale de cette arène politique quadrillée par le régime ? C’est alors qu’on entend : « la solution, c’est la lutte armée, on vous l’a toujours dit ! » Il est vrai qu’un régime qui est arrivé par la force et qui règne par la force, ne peut entendre que le langage de la force. Mais c’est aller un peu vite en besogne ; car l’action militaire nécessite une conjonction exceptionnelle des conditions propices qui ne se réalise que rarement ; cette possibilité s’ouvrit en février 2008, est-il besoin de rappeler que cette opportunité historique fut gâchée par les querelles de leadership, avec pour conséquences l’assassinat du professeur Ibni Oumar Mahamat, la séquestration du président Lol Mahamat Choua et de Ngarlejy Yorongar ? Or le contexte international actuel (priorité à la lutte anti-terroriste), n’y est pas favorable ; ensuite l’expérience des « alternances par les armes », depuis le putsch militaire de 1975 contre le père de l’indépendance, feu Tombalbaye, jusqu’au MPS, montre que les changements par la force ont très peu amélioré, pour ne pas dire aggraver la situation. Enfin, peut-on se contenter de tirer un trait les milliers et milliers de morts sacrifiés dans les luttes tchado-tchadiennes et avoir l’attitude du dentiste qui vous arrache les dents une à une en vous disant à chaque fois qu’il s’était trompé en enlevant les dents saines, mais qu’à la prochaine fois, il enlèvera la dent vraiment pourrie ? La troisième voie de changement possible, c’est celle du soulèvement populaire. Mais les forces de répression du Tchad, ne sont pas celles du Burkina Faso ou de Tunisie, et Acheikh IBN-OUMAR, Intervention au 25ème anniversaire de l’UNDR (15/04 2017) Page 3 sur 5 le régime ne reculera devant aucun crime de masse pour réprimer un soulèvement populaire. En ce moment même, une véritable chasse à l’homme est livrée par l’ANS contre les militants du mouvement citoyen : Nadjo Kaina du mouvement IYINA et MECI, Maoundé Décladore, et Bertrand Sollo, illégalement arrêtés et maintenus au secret, d’autres furent contraints à l’exile. En résumé les trois voies du changement (électoral, militaire, populaire) paraissent bouchées. L’équation du changement est-elle donc insoluble ? Faut-il se résigner ? Je ne pense pas. Karl Marx écrivait : « L’humanité ne se pose jamais que les problèmes qu’elle peut résoudre » comme en écho au Coran «Allah n’impose à aucune âme une charge supérieure à sa capacité ». Les problèmes ne sont insolubles qu’en apparence. Mais pour dépasser une situation, il faut commencer par la regarder objectivement, sans prendre ses désirs pour des réalités. Un problème bien formulé est à moitié résolu. Nous ne devons sérieusement approfondir la réflexion et définir des pistes de sortie tout à la fois réalistes, intelligentes et audacieuses.

REGARDER NOS FAIBLESSES EN FACE

La première étape de cette réflexion c’est procéder à une introspection des forces démocratiques, et diagnostiquer les faiblesses. Or la première faiblesse des forces préposées au changement, c’est justement l’incapacité à regarder ses propres faiblesses. Nous pensons que notre tâche consiste à réagir par la protestation et la dénonciation aux errements du pouvoir. Ce faisant, nous devenons inconsciemment dépendants du pouvoir, dans la mesure où nos actions ne sont pas dictées par notre agenda propre, mais par les méfaits du régime en place que nous nous efforçons de contrecarrer. L’indignation contre les injustices est un devoir et un bon exercice de mobilisation, mais elle ne peut être qu’un complément et ne saurait remplacer la stratégie de la transformation sociale et politique, qui doit être définie de façon autonome, articlée sur le long terme et déclinée par étapes selon notre propre calendrier.

L’EPINEUSE QUESTION TRIBALE

Pour illustrer cette dépendance de la démarche par rapport au pouvoir, prenons l’exemple de l’épineuse question tribale. Le pouvoir par des privilèges exorbitants et une arrogante impunité conférée à certaines catégories de citoyens, veut apparaître comme étant un pouvoir au service des Zaghawas. L’opposition, s’engouffre tête baissée dans la brèche, prend mécaniquement à son compte cette posture du pouvoir et dénonce la domination des Zaghawas. Or si le pouvoir pense qu’il a intérêt à apparaître comme celui d’une ethnie, nous entrons inconsciemment dans son jeu, en endossant cette théorie du pouvoir des Zaghawas, même si c’est sur le mode de la protestation. En tant que forces démocratiques, il nous appartient d’abord de percer le secret derrière cette étrange attitude du régime visant à jeter l’ensemble de l’ethnie en pâture à la haine des autres Tchadiens ; ensuite, il nous faut définir en fonction de notre propre stratégie, s’il est juste, s’il est pertinent, et s’il est utile pour le développement de notre projet, de considérer que la lutte doit être axée sur le rejet de l’ethnie du président. Pour ma part, je ne pense que cela n’est ni juste, ni pertinent ni utile. Acheikh IBN-OUMAR, Intervention au 25ème anniversaire de l’UNDR (15/04 2017) Page 4 sur 5 Primo, Ce n’est pas juste, dans la mesure où l’ensemble de l’ethnie n’est pas responsable du comportement de quelques centaines (pas plus en réalité) de ses rejetons, d’autant plus que certains de ses membres ont été parmi les premiers à s’opposer à ce pouvoir au péril de leur vies , à l’exemple de Abbas Koty, Bichara Digui, et de nombreux autres ; sans compter qu’un tour dans les zones rurales fait voir que la masse villageoise dans la région de l’ethnie du président est parmi les plus mal loties du pays. Secundo, Ce n’est pas pertinent, car un projet national démocratique, qui tend à élever le niveau du pays dans tous les domaines, est philosophiquement incompatible avec une formulation des problématiques en termes confessionnels ou communautaires. Tertio, ce n’est pas utile, car en suivant la logique du pouvoir qui veut affirmer un certain suprémacisme ethnique, qui, répétons-le, ne concerne en réalité qu’un petit groupe de personnes, nous ne facilitons pas la tâche à ceux qui veulent se démarquer de la fausse solidarité ethnique autour du pouvoir et s’aligner avec la masse des Tchadiens, dans la lutte contre l’injustice et la mauvaise gouvernance.

LE « CHEFFISME »

La seconde faiblesse à laquelle j’aimerais qu’on réfléchisse, c’est celle de ce que j’appellerais le « cheffisme ». La personnalisation outrancière de la fonction suprême que nous reprochons au pouvoir, on la retrouve dans les partis et mouvements d’opposition. Par exemple, on connaît le numéro Un de l’UNDR, mais qui a entendu parler du numéro Deux ? Cela est valable pour tous les partis et mouvements. On n’a pratiquement jamais vu un chef de parti ou de mouvement armé, céder la place, à travers un processus statutaire régulier. En général, dans les partis et mouvements, c’est la règle de la présidence à vie. L’organisation, même si elle a perdu toute réalité et ne subsiste que sous la forme d’un sigle creux, se confond avec la personne du premier responsable. Aussi, il suffit que ce dernier lâche prise, en se laissant charmer par les sirènes du pouvoir par exemple, et toute la structure s’écroule. Il est vrai que sur le papier, nos organisations ont des structures basées sur la participation et la collégialité, mais il nous faut travailler dur pour traduire cela dans la réalité de tous les jours et de façon visible et convaincante.

« L’ASSISTANAT DÉMOCRATIQUE »

La troisième faiblesse est celle que j’appelle l’esprit de « l’assistanat démocratique ». Cette tendance à penser que les pays développés ont l’obligation de nous aider à nous débarrasser de nos dictateurs. Or la vocation première de ces pays et de tous les autres pays, c’est d’entretenir des relations d’Etat à Etat. D’ailleurs, c’est le fondement du droit international depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et puis que doivent faire ces pays ? Bombarder les palais présidentiels comme en Côte d’Ivoire, en Libye et en Irak ? Cela dit, il peut être judicieux de dénoncer les contradictions entre les conventions internationales et parfois les lois propres à ces pays, et certains aspects de leurs politiques vis-à-vis de nos pays, à condition d’éviter de verser dans la facilité du « prêt-à-penser ». Acheikh IBN-OUMAR, Intervention au 25ème anniversaire de l’UNDR (15/04 2017) Page 5 sur 5

LA RÉTICENCE A S’ENGAGER

Dernier point que j’aimerais soulever c’est la grande réticence des cadres et des intellectuels à s’engager dans les organisations. Il y a une contradiction déroutante entre le mécontentement unanime de la population, et un très faible niveau d’engagement, surtout des élites. Comme une entreprise qui doit faire une étude de marché pour savoir pourquoi son produit est boudé par les consommateurs, les organisations démocratiques, les partis politiques et les associations civiques en particulier, doivent faire des études socio-politiques et mêmes socio-psychologiques pour diagnostiquer les obstacles à l’engagement militant et faire les réaménagements voire les remises en cause nécessaires au niveau de leurs thèmes de mobilisations, leurs références théoriques, leurs modèles d’organisation, la qualité du personnel dirigeant et leurs modalités de déploiement ; au lieu de contenter de soupirer : « Ah les Tchadiens ne veulent pas faire d’efforts ! », « Non , c’est plutôt la peur ! » , etc.

Ce sont quelques points que je voulais partager avec vous, sans prétendre présenter un tableau exhaustif de ce que j’ai appelé les faiblesses du mouvement démocratique, mais juste pour donner quelques exemples afin d’illustrer la nécessité d’une démarche d’auto-évaluation interne, et d’appréhension lucide du contexte général. En vous remerciant la représentation de l’UNDR pour cette invitation et en souhaitant à ce parti le succès dans la dure et noble mission d’améliorer le sort du Tchad et des Tchadiens.

(Sur le même sujet, voir ma tribune : « Opposition africaine ; dépasser l’obsession électoraliste », publié dans le mensuel Afrique-Asie, N° 132, novembre 2016 :https://yedina.net/2016/11/09/depasser-lobsession-electoraliste-par-acheikhibn-oumar-afrique-asie-nov-2016/ )

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