Les premiers coups de feu éclatèrent, sur l’avenue Mobutu, en sa portion entre le siège de Radio Tchad et les deux lycées (Félix Eboué et Technique commercial).

La ville qui en perçut les échos, même en ses quartiers les plus éloignés, plongea dans une angoisse fébrile. Angoisse, fébrilité, mais pas de surprise à proprement parler.
Car bien de semaines avant ce funeste matin du lundi 12 février 1979 à N’Djamena, la tension au sommet du pouvoir avait atteint son point de rupture.

D’escalade verbale dangereuse, en tentatives de neutralisation réciproque, entre le chef de l’Etat feu le général Félix Malloum et l’ex-rebelle devenu Premier ministre Hissène Habré, l’affrontement militaire (dont les préparatifs étaient de plus en plus visibles) devait fatalement conclure ce bras de fer. Me trouvant au B.E.T. (Borkou-Ennedi-Tibesti), alors contrôlé par l’autre troisième acteur de cette tragédie historique, le « FROLINAT unifié », appelé à être plus connu sous le nom de FROLINAT/FAP (Front de Libération Nationale du Tchad/Forces Armées Populaires, du président Goukouni Weddeye), je ne suis pas le mieux placé pour apporter un témoignage inédit.

Mon propos ici est de faire un modeste rappel historique, surtout à l’endroit des plus jeunes, et de proposer une réflexion sur ce qui me semble être la double problématique nationale :

 l’ébranlement durable de l’institution étatique et
 l’obscurcissement encore plus durable de la conscience nationale.

La guerre civile du 12 février 1979 constituant à mon avis l’un des points nodaux les plus significatifs, à la suite des événements de septembre 1963, la création du FROLINAT en juin 1966, et l’assassinat du président Ngarta Tombalbaye en avril 1975.
Depuis ce fameux 12 février 1979, nous avons eu un pouvoir d’Etat certes -et encore avec de notables discontinuités ! – mais nous n’avons jamais eu d’Etat, en tant qu’ensemble d’institutions stables fonctionnant selon des règles impersonnelles et égalitaires.
Depuis cette date, nous avons toujours un pays qui s’appelle le Tchad, mais nous n’avons pas vraiment de Nation, en tant que communauté soudée par une intériorisation unifiée de l’histoire collective, par un fort sentiment d’appartenance à un ensemble unique se distinguant de tous ses voisins, et par une foi spontanée et irréfutable en un avenir irréversiblement commun.

Nous nous contentons de ces pouvoirs qui miment l’Etat, avec plus ou moins de sérieux, alors qu’ils en ont toujours été la négation permanente ; nous nous contentons de la cohabitation bruyante dans cet ensemble géographique délimité par des frontières internationales pour nous bercer de l’illusion que la construction de la Nation est plus ou moins achevée (« les Tchadiens ont toujours été des vrais patriotes », etc.)

              

QUE S’ÉTAIT-IL PASSÉ ?

Mais revenons rapidement sur le déroulement des événements. Le FROLINAT, crée en 1966, était encore limité à des groupes de guérilla divisés et implantés essentiellement dans les montagnes du Tibesti et de l’Ennedi et la brousse du Guéra, du Salamat, du Ouaddai et du Biltine.

13 avril 1975 : L’armée tchadienne renverse N’garta Tombalbaye, premier président du pays et installe le général Félix Malloum à la tête du CSM (Conseil Supérieur Militaire) (voir mon article : « Tchad, anniversaire du coup d’Etat du 13 avril 1975 »).

Octobre 1976 : Hissène Habré, issu du FROLINAT, rompt avec la tendance Goukouni Weddeye et se réfugie avec un petit groupe de fidèles dans les zones montagneuses du Biltine (actuelle région administrative de Wadi Fira), sous l’étendard du CCFAN (Conseil de Commandement des Forces Armées du Nord, communément FAN).

Septembre 1977 : Après des pourparlers facilités par le Soudan, le régime militaire (CSM) du général Malloum et l’aile du FROLINAT dirigée par Hissène Habré(CCFAN/ FAN), signent les accords dit de Khartoum.

Janvier- Mars 1978 : L’aide libyenne aux autres fractions du FROLINAT connaît un accroissement spectaculaire et permet au mouvement de s’emparer de tout le B.E.T. et établir son siège dans la capitale du désert : Faya. Dans la foulée, un très mal nommé « congrès de l’unité » (« l’unité » vola en éclat de façon sanglante quelques semaines plus tard) est tenu à Faya et GoukouniWeddeye est désigné président de ce nouveau « FROLINAT unifié », auquel manque le CCFAN de Habré et la 3ème Armée de Aboubakar Abderahmane (qui deviendra MPLT : Mouvement Populaire pour la Libération du Tchad).
Août 1978 : Un texte à valeur constitutionnelle est signé entre le pouvoir militaire du président Félix Malloum et les FAN de Hissène HabréMahamat Nouri, Inspecteur général des FAN, et le lieutenant-colonel KOTIGAGuérina pour le CSM, signent « la Charte fondamentale ». A l’issue de quoi, Hissène Habré est désigné Premier ministre d’un gouvernement dit d’union. La Charte met aussi en place un organe consultatif, le CNU (Conseil National d’Union) et un organe suprême commun : le CDS (Conseil de Défense et de Sécurité). Pour la première fois, les hauts organes politiques reflètent un dosage régional censé satisfaire toutes les composantes, et la langue arabe, revendication constitutive du Frolinat, est inscrite comme langue officielle avec le français. Bref, le soleil de la paix et de la concorde nationale se levait enfin. Mais le soulagement fut de courte durée.

Général KAMOUGUE

Le texte de cet ersatz de constitution est assez ambigu sur la délimitation des pouvoirs du Président et son Premier ministre, et un dangereux bicéphalisme conflictuel s’y dessine. Les divergences apparaissent dès le début, quand le Premier ministre affirme la nécessité de recomposer les postes dans la haute administration et les sociétés d’Etat. La rue ne s’y trompe pas ; Il s’agit de procéder à un « rééquilibrage » Nord/Sud dans les responsabilités administratives et para-étatiques. Malheureusement, les cadres s’engouffrent dans cette voie et chacun prend position en tant que nordiste ou sudiste. Les tracts de plus en plus virulents et signés au nom de groupes se réclamant de telle région ou telle ethnie circulent, avec des métaphores symétriques « Habré, l’œil des musulmans » clament certains tracts, d’autres répliquent par la signature de « Mo-Madji » (« je vois bien », en langue Sara) Il y avait aussi l’épineuse question des responsabilités à accorder aux anciens combattants des FAN. Les agents de l’administration, la police, jusqu’aux journalistes, dans l’exercice de leurs fonctions, ne tiennent plus compte de la hiérarchie administrative, et s’alignent ouvertement sur l’un ou l’autre camp. Sans relater les nombreuses péripéties dignes d’un feuilleton télévisé, il faut noter quelques épisodes particulièrement marquants, et qui avaient frappé les esprits.

Premier incident : celui dit de la traduction arabe à la Radio. Le 25 septembre 78, pendant que le président Malloum était en visite en Chine, le Premier ministre Habré fait à la Radio un message à la Nation dans lequel il déroule un programme politique radical. Au lieu d’être traduit en arabe (retenu comme deuxième langue officielle par la Charte) puis en Sara, le discours fut traduit en Sara, mais pas en arabe. Cela fut aussitôt interprété comme un acte de défiance délibéré dans le camp du Premier ministre. (Il semble qu’en réalité le speaker en arabe était retardé par des difficultés de transport). Habré, dont la résidence était très proche de la Maison de la Radio, déboule en personne dans les studios pour protester et stopper la traduction en Sara. Cet incident acheva la polarisation de la masse des gens entre pro et anti ; résumée par la proclamation :« on ne se laissera plus marcher sur les pieds ! » Peu à peu la machine d’État se grippe. Le conseil des ministres ne se tient plus. L’intégration des combattants des FAN, on n’en parle plus ; de toute façon ceux-ci n’obéissent pas à l’état-major de l’armée nationale mais à leurs responsables des maquis. Dans son message de vœux pour l’année 1979, le général Malloum réplique indirectement mais fermement au « message à la nation » de son Premier ministre. Des rumeurs d’arrestations programmées commencent à circuler. Habré fait venir des combattants, depuis son fief de l’Est, dans la capitale pour « assurer sa sécurité ». Les FAT (Forces Armées Tchadiennes) se renforcent aussi.

L’étincelle du lycée Félix Eboué

A partir du 10 février, à Abéché, capitale historique du Nord musulman, des tracts appellent à la grève, en soutien au « gouvernement d’union » (entendez le camp Habré). Le 12, Ndjamena devait suivre. Le point le plus chaud est le lycée Eboué où des altercations éclatent entre élèves grévistes et non-grévistes.

Qu’est ce qui s’est passé par la suite ?

Les versions divergent. Les lycéens grévistes auraient attaqué les non-grévistes. Les gendarmes postés à la Radio non loin de là sont venus pour mater les grévistes ou pour s’interposer, on se sait trop. Les gardes de corps de Habréviennent à la rescousse, pour défendre les grévistes, pardon pour s’«interposer » eux aussi. Puis un coup de feu part : accident, maladresse, geste d’autodéfense, escalade délibérée ? Il semble que c’était un coup de semonce pour séparer les élèves qui étaient sur le point de s’affronter. Peu importe. Un autre coup de feu réplique. Puis un troisième. En quelques minutes, tous les éléments des FAT présents à la Radio et la protection de Habré entrent en bataille rangée. Le reste est classique : « on savait qu’ils allaient nous attaquer » … « puisqu’ils ont osé commencer ne leur laissons pas l’occasion, il faut en finir ». La ville s’embrase. Dans les quartiers à majorité nordiste, c’est la chasse aux « Kirdis ». La nouvelle se répand en province. Dans les casernes du Nord, les soldats réguliers nordistes se mettent avec « leurs frères des FAN » et éliminent leurs collègues sudistes des forces loyales. C’est l’exode des fonctionnaires et soldats originaires de la zone méridionale vers leurs villages respectifs. Par endroit, des massacres de prisonniers et de civils. Dans certaines localités du Sud, des réactions similaires : les nordistes sont massacrés par familles entières, les survivants fuient vers la RCA, le Cameroun ou ceux qui peuvent vers la rive droite du Chari. Il faut noter que la rumeur publique, les protagonistes politiques et les médias français (Radio France International, en particulier) avait exagéré les événements, en donnant des chiffres fantaisistes et en occultant les nombreuses initiatives locales pour éviter les affrontements, au Nord comme au Sud, notamment au Mayo-Kebbi et en Tandjilé.

COMMENT EN EST-ON ARRIVÉ LA ?

Deux conceptions opposées de la Réconciliation.

Il y avait un accord sur le papier mais une profonde divergence disons d’ordre idéologique n’avait jamais été réglée : Habré, en tant qu’ex « révolutionnaire », pensait que son rôle de Premier ministre consistait à réformer profondément l’Etat et corriger les maux qu’il avait dénoncés dans l’opposition. Pour le CSM, la réconciliation avait pour finalité d’assurer la stabilité et de consolider le système, tel qu’il était. Qui pro quo devenu bien familier, depuis.

La surenchère dans les deux camps.

Malloum lui-même était profondément pacifique, prêt au compromis, mais dans son camp, il y avait ceux qui pensaient que Habré était trop arrogant et qu’il fallait lui montrer qui était le plus fort. Ce courant était représenté par feu Wadal Abdelkader KAMOUGUÉ (alors lieutenant-colonel et commandant de la gendarmerie, le véritable homme-fort de la junte militaire ; voir mon article : «Décès de Kamougué : le lion ne pouvait que mourir debout !») Du côté du CCFAN, il y avait une volonté de se présenter comme le défenseur du Nord, « opprimé depuis l’indépendance, par le pouvoir sudiste ». Surtout que l’autre frère ennemi le FROLINAT/FAP de Goukouni, était en embuscade dans son fief du BET, et avait taxé Habré de « traitre à la Révolution ».

Des causes profondes

Mais au delà de cela, il y avait une accumulation de préjugés, de frustrations et de haines, depuis l’indépendance et même avant, qui ne sont pas exclusivement imputables à la mauvaise gestion sous Tombalbaye et Malloum, ou à un agenda secret du FROLINAT, mais qui ont des racines socio-historiques. Ces facteurs subjectifs n’étaient pas une fatalité, mais la faiblesse numérique et idéologique de ce qui tenait lieu d’élite intellectuelle au début des années 1960, n’a pas permis de formuler un projet viable de construction de l’Etat national. Les rendez-vous de dialogue national ont permis parfois de soulever certains problèmes de fond mais sans y apporter de réponses viables : congrès d’Abéché puis Fort-Archambault/Sarh au tournant de l’indépendance, congrès de Doyaba en 1971, conférence de Lagos en 1979, séminaire des cadres en 1981, Conférence nationale souveraine en 1993. Quant aux innombrables accords de paix, entre mouvements armés et gouvernement central, ils se sont toujours limités au « partage du gâteau» ; idem pour les ralliements de micro-partis à la majorité parlementaire.

La guerre du 12 février révéla aussi que la société tchadienne était beaucoup plus fragmentée, au delà du clivage Nord/Sud ou musulmans/chrétiens-animistes. La fraction CDR du FROLINAT, dirigée par feu ACYL Ahmat Aghbach, s’allia avec les FAT de KAMOUGUÉ repliée au Sud.Une multitude de mouvements dits politico-militaires à coloration ethniques et régionales virent le jour (les fameuses « tendances »). La guerre entre les frères ennemis du FROLINAT en 1980 fut encore plus destructrice que celle de février 1979. Elle se prolonge d’ailleurs jusqu’aujourd’hui, sous divers couverts.

QUATRE DÉCENNIES APRÈS, LA PAGE N’EST PAS TOURNÉE

L’adoption de la langue arabe comme langue officielle à côté du français, est toujours marquée par les conditions historiques -conflictuelles- de son adoption. Affirmation d’une identité arabo-musulmane imposée aux autres, outil de revendication corporatiste par les diplômés des universités arabophones, ou au contraire enrichissement culturel dans le cadre d’une réalité linguistique nationale diverse et multiple ( l ‘arabe dialectal local étant la principal langue majoritaire des échanges entre tchadiens) ? Ni les mentalités, ni les pratiques des gouvernements successifs, ni la qualité des débats dans les diverses publications, ne permettent de dissiper cette ambiguïté. Les conflits communautaires, surtout entre éleveurs et agriculteurs, s’ils sont naturels (concurrence entre deux modes de production) et se produisent un peu partout, prennent toutefois dans les régions du Sud des tournures inquiétantes. Les responsables administratifs et surtout militaires, sont accusés, souvent à juste titre, de mettre de l’huile, sur feu. « Nous ne sommes plus chez », est une plainte qu’on entend assez souvent. « La solution fédérale » (selon le titre de l’ouvrage du professeur Laurent Feckoua) comme réponse à la crise de l’Etat, n’est pas toujours posée, pas toujours comprise, comme partant d’une recherche d’efficacité , mais comme un moyen de limitation des nuisances d’un pouvoir central perçu comme penchant incurablement d’un seul côté. Les centralistes sont taxés de pro-dictature et les fédéralistes de sécessionnistes en puissance. Souvent les jeunes sont surpris quand on leur explique que la rupture sociale entre nordistes et sudistes, qu’on retrouve jusque chez les étudiants à l’étranger, n’a rien de naturel, mais un résultat artificiel et forcé de la guerre de février 1979.

Aveuglé par la nécessité de sa propre survie, le pouvoir actuel qui avait pourtant bénéficié d’un état de grâce exceptionnel à son arrivée en 1990, n’a apporté aucune perspective de solution pour les maux qui minent l’unité nationale ; bien au contraire, par sa gestion prébendière, ethno-centriste et répressive, il a aggravé les problèmes existants et en a créé beaucoup d’autres, notamment la cassure explosive entre la petite minorité de nouveaux milliardaires et la masse miséreuse, l’extension diffuse de l’obscurantisme religieux, et la déprofessionnalisation méthodique des grands corps de l’État. En application de cette règle chez les potentats d’Afrique centrale qui veut que la principale mesure du succès d’un pouvoir soit sa propre longévité et non l’amélioration du sort des populations.

                   

NOUS SOMMES TOUS RESPONSABLESNOUS SOMMES TOUS RESPONSABLES


Cependant, le tableau n’est pas entièrement noir. Les Tchadiens sont excédés par les décennies de frustrations et de traumatismes, mais ils n’ont pas cédé au désespoir. Les illusions sur les promesses des pouvoirs successifs sont mortes, mais l’espoir n’est pas mort. Et le sursaut est encore possible. Il faudra pour cela une convergence « transversale » des énergies positives. Les luttes politiques et sociales, sont un levier essentiel pour la construction nationale, si elles sont menées avec constance stratégique et intelligence tactique (voir mon article Tchad : trop c’est trop ). Les revendications actuelles (grèves salariales, protestations civiques), au-delà de l’expression de besoins immédiats, participent à long terme de la nécessaire transition historique entre la solidarité clanique (« nous descendons du même ancêtre ») vers la solidarité citoyenne (« nous revendiquons les mêmes droits »). Ces mouvements sociaux permettent aux gens d’éprouver en pratique une autre forme d’affiliation que le lien de sang ou la religion : affiliation de métier, de corporation, de génération, de condition féminine, etc.

 

Dissiper les préjugés, rétablir la confiance entre les citoyens et La suite sur Yédina.net

 

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Acheikh IBN-OUMAR, blog YEDINA.NET, 12/02/2017)

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