Coupure de l’appui budgétaire français, gel de la coopération militaire… Depuis quelques semaines, la tension entre Paris et Bangui ne cesse de monter. Plusieurs des plus proches conseillers de Touadera sont désormais dans le collimateur de la France, qui les soupçonne de mener des campagnes « anti-françaises ».

C’est une réunion qui donne la mesure de l’ampleur de la crise entre Bangui et Paris : un conseil de défense tenu mi-avril à l’Élysée a été exclusivement consacré à la République Centrafricaine. En format restreint, le président français Emmanuel Macron avait réuni les ministres des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian et des armées Florence Parly, ainsi que des représentants des services de renseignement. Les campagnes « anti-françaises » qui se multiplient depuis cet hiver en RCA ont été au cœur des discussions à huis clos.

Entretien téléphonique tendu entre Macron et Touadera

Paris voit derrière une partie de ces campagnes l’ombre de Moscou. Ce conseil de défense a acté une position « d’extrême fermeté » à l’égard du président centrafricain, Faustin-Archange Touadera, dit « FAT ». Une rupture annoncée : en 2020, puis 2021, la France avait d’ores et déjà coupé son appui budgétaire à la RCA. Un manque à gagner estimer à plus de 20 millions d’euros pour le Trésor centrafricain, largement dépendant des bailleurs internationaux.

Autre signal envoyé par Paris : la suspension immédiate des outils de coopération bilatérale entre la France et la RCA, notamment dans le domaine militaire. La mission de coopération de défense française, initialement composée de dix officiers et sous-officiers, a ainsi été réduite au strict minimum. Seuls certains projets de l’Agence française de développement (AFD) à destination directe de la population et ne transitant pas par les institutions gouvernementales centrafricaines ont été maintenus, dans des secteurs tels que l’éducation ou la santé, notamment en matière de lutte contre le Covid-19.

Le conseil de défense d’avril a également été suivi d’un long entretien téléphonique, très tendu, entre Emmanuel Macron et Touadera. Outre plusieurs appels du pied à la mise en place d’un « dialogue national », entamé le 19 avril par la présidence centrafricaine, Macron a directement évoqué avec son homologue les dernières campagnes hostiles à la France. Si Touadera décline toute responsabilité, le chef d’État français a accusé plusieurs de ses plus proches conseillers d’être directement impliqués.

L’entourage proche de Touadera directement visé

Une poignée de conseillers du président centrafricain sont ainsi considérés comme les principaux artisans des campagnes anti-françaises. C’est notamment le cas de l’actuel secrétaire exécutif de la formation présidentielle Mouvement des cœurs unis (MCU), Simplice Mathieu Sarandji, premier ministre de 2016 à 2019, qui vise le perchoir de l’Assemblée nationale. Fidèle parmi les fidèles du chef de l’État, dont il est l’un des principaux mentors, l’ancien secrétaire général de l’Université de Bangui a été au centre des deux dernières campagnes présidentielles victorieuses de FAT. Motif d’irritation supplémentaire pour Paris : l’ex-chef du gouvernement utiliserait un passeport français. Il a également travaillé à Bordeaux, où il a même effectué une partie de ses études.

L’autre membre du premier cercle de Touadera qui suscite l’ire de la France est Wilfried Sebiro. Ancien journaliste et conseiller en communication du chef de l’État centrafricain depuis 2016, il a un temps été à la tête du site d’informations en ligne Centrafrique Libre. Comme Sarandji, il aurait longtemps vécu en France. Proche de Moscou, il faisait partie de la délégation qui avait accompagné Touadera au sommet Russie-Afrique de Sotchi en 2019.

Enfin, le cas de la cheffe de la diplomatie centrafricaine Sylvie Baipo-Témon cristallise l’exaspération de Paris. Diplômée en économie de l’Université de Poitiers, la ministre, tenant d’une ligne pro-russe, a effectué la quasi-totalité de ses études universitaires dans l’Hexagone avant de devenir analyste financière dans la capitale française pour le groupe BNP Paribas, où elle a officié pendant plus de quinze ans. Elle avait quitté son poste en 2018 pour remplacer Charles Armel Doubane.

L’ombre de Moscou

Les services français se penchent également sur les principaux outils de diffusion de ces campagnes. En 2018, une dizaine d’étudiants en informatique de Bangui auraient ainsi été recrutés pour être formés pendant deux mois à Saint-Pétersbourg. Ils travailleraient dorénavant depuis la capitale centrafricaine à mettre en place des comptes automatisés qui relaient des campagnes hostiles à Paris sur les réseaux sociaux. La même année, le très « francophile » président de l’Assemblée nationale, Karim Meckassoua, avait été débarqué du perchoir, un poste qu’il occupait depuis 2016. La France a toujours suspecté Moscou d’avoir directement orchestré sa destitution.

Par ailleurs, les services français s’intéressent aux liens de la Russie avec plusieurs organisations locales, à l’instar de l’ONG Aimons notre Afrique (ANA). Dirigée par l’Ivoirien Arouna Douamba – proche de la ministre des affaires étrangères Sylvie Baipo-Témon -, l’ONG est l’un des plus fidèles porte-voix de la Russie dans le pays et a multiplié ces dernières semaines les attaques contre la France, mais également contre la Minusca, la mission des Nations unies dans le pays.

Dans cette guerre communicationnelle, Paris a également développé depuis cet automne plusieurs campagnes de « contre narratif », notamment dans les médias locaux et sur les réseaux sociaux. Le 15 décembre dernier, Facebook a ainsi fermé plusieurs centaines de comptes russes et français, accusés de mener des campagnes coordonnées de désinformation.

Bras de fer à Washington

Les tensions entre Paris et Bangui se sont également déportées à Bruxelles et Washington. Depuis cet hiver, la diplomatie tricolore déploie un actif lobbying auprès des principaux bailleurs internationaux de la RCA pour durcir leurs critères d’attribution des appuis budgétaires à destination du pays. Plusieurs démarches en ce sens ont d’ores et déjà été entamées auprès du Fonds monétaire international (FMI), de l’Union européenne (UE) et de la Banque mondiale, avec plus ou moins de succès. L’enjeu est de taille : les dons des bailleurs internationaux représentent plus de la moitié des recettes de l’État centrafricain, dont le budget s’élève à 500 millions d’euros.

Les efforts de Paris trouveraient néanmoins un certain écho auprès des États-Unis, actifs sur le dossier centrafricain depuis 2019 et qui scrutent de très près l’activisme russe dans le pays. Washington suspecte ainsi qu’une part des deux derniers décaissements du FMI de décembre et janvier – pour un total 56 millions d’euros – ait pu servir à financer en partie des opérations militaires des Forces armées centrafricaines (FACA), alors aux prises avec les rebelles de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC).

Pire encore aux yeux des États-Unis, une portion de cet appui budgétaire aurait pu indirectement financer les activités du groupe paramilitaire russe Wagner, qui participe à la quasi-totalité des opérations des FACA. Le sujet devrait de nouveau être évoqué dans les prochaines semaines entre Paris et Washington, alors que l’administration Biden vient tout juste de mettre sur pied son équipe Afrique.

Emmanuel Macron, qui attend des « actes » de son homologue centrafricain, pourrait s’entretenir de nouveau avec Touadera avant l’été, afin de faire un premier point d’étape.

Une guerre qui coûte cher

Le spectre d’une remise à plat des lignes de crédits internationales inquiète au sein de l’administration centrafricaine, alors que la situation économique du pays est déjà très précaire. Depuis décembre et les affrontements avec la CPC, les rentrées fiscales – et surtout douanières – du pays se sont effondrées, notamment à cause du blocage du corridor « Douala-Bangui ». En parallèle, les dépenses militaires ont explosé. Plusieurs ministères peinent déjà à régler les dépenses courantes et d’investissement.

Tchadanthropus-tribune avec la lettre du Continent

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