Établi à la fin de l’année 2014 par Bernard Cazeneuve, alors ministre de l’intérieur, et son homologue turc, et renforcé depuis, un « nouveau dispositif » permet « l’échange constant d’informations » dans la lutte contre l’État islamique. En contrepartie de l’aide d’Ankara, peu motivée malgré le transit permanent des djihadistes sur son sol, la France « a oublié » l’assassinat à Paris de trois militantes kurdes.

Les commanditaires du meurtre de trois militantes kurdes à Paris en 2013 courent toujours. Malgré la mise en cause par les juges des services secrets turcs, ils n’ont pas été précisément identifiés, faute d’une collaboration des services français de sécurité intérieure et extérieure à l’enquête. Malgré sa gravité, François Hollande et son gouvernement ont « oublié l’affaire, au nom de la sécurité nationale », formule qu’un haut responsable turc valide sans peine… Les autorités françaises ont préféré s’assurer du soutien d’Ankara pour contrer la menace djihadiste. Récit d’une manœuvre restée confidentielle. 

Les commanditaires du meurtre de trois militantes kurdes à Paris en 2013 courent toujours. Malgré la mise en cause par les juges des services secrets turcs, ils n’ont pas été précisément identifiés, faute d’une collaboration des services français de sécurité intérieure et extérieure à l’enquête. Malgré sa gravité, François Hollande et son gouvernement ont « oublié l’affaire, au nom de la sécurité nationale », formule qu’un haut responsable turc valide sans peine… Les autorités françaises ont préféré s’assurer du soutien d’Ankara pour contrer la menace djihadiste. Récit d’une manœuvre restée confidentielle.

François Hollande reçoit Recep Tayyip Erdogan, le 31 octobre 2014, à l'ÉlyséeFrançois Hollande reçoit Recep Tayyip Erdogan, le 31 octobre 2014, à l’Élysée

 

Sur fond d’aggravation de la terreur djihadiste, la priorité n’a jamais été de cerner le rôle des services turcs dans le triple assassinat de Fidan Dogan, Leyla Saylemez et Sakine Cansiz à Paris, le 9 janvier 2013. Le meurtrier, Omar Güney (34 ans), est mort en détention, le 17 décembre 2016, conduisant la cour d’assises spéciale à constater, le 23 janvier 2017, l’extinction des poursuites. La priorité française est ailleurs, comme l’avait affirmé François Hollande dès sa visite à Ankara, le 27 janvier 2014, un an après la mort des trois femmes : obtenir un « renforcement du cadre stratégique de coopération en matière de sécurité et de défense » avec la Turquie, afin de mieux pister les islamistes radicaux partis en Syrie. Ce qui signifie l’amélioration des échanges de renseignements sur Daech – et aussi un gros coup de main de la Turquie pour faciliter la libération de quatre otages français, alors prisonniers dans le nord de la Syrie.

Réponse pleine de candeur d’Abdullah Gül à Hollande, ce jour-là : « 36 millions de touristes viennent chaque année visiter notre pays. Il est difficile de repérer des djihadistes par nous-mêmes s’ils ne sont pas signalés avant leur arrivée sur notre sol. » Le président français renouvelle cette demande à Recep Tayyip Erdogan, qui s’installe à la tête de l’État turc. Après sa visite, la première d’un président de la République française depuis 1992, l’Intérieur prend le relais. Non sans mal.

En août 2014, l’interpellation à Istanbul de Mourad Farès, un Franco-marocain soupçonné d’être un des recruteurs du groupe État islamique (EI), est l’occasion d’un bras de fer, qui mobilise jusqu’au ministre, pour obtenir de la Turquie son expulsion immédiate vers la France. Le 23 septembre suivant, c’est bien pire : trois Français soupçonnés d’être des djihadistes, dont le beau-frère de Mohammed Merah, sont expulsés d’Istanbul. Le pilote de l’avion en partance vers Paris ayant refusé de les embarquer, les autorités les confient à une autre compagnie, sans prendre la peine de prévenir le Consulat général. Direction Marseille : les trois passagers sortent libres de l’aéroport, tandis qu’au même moment, la Place Beauvau annonce leur atterrissage à Orly, où la DGSI les attend. L’Inspection générale de l’administration, saisie de la bavure, dénonce dans un rapport interne le manque de coordination franco-turque, tout comme l’absence de relations claires entre les services de police français compétents.

Un « nouveau dispositif fondé sur un échange constant d’informations » est établi les semaines suivantes par Bernard Cazeneuve avec son homologue Efkan Ala. Laurent Fabius souligne cet « important progrès » lors d’une conférence gouvernementale organisée le 21 janvier 2015 pour présenter les mesures adoptées en réaction à l’attaque contre Charlie Hebdo. Ce rapprochement conduit à la rédaction d’un plan d’action contre le terrorisme islamiste et l’immigration clandestine, officialisé en février 2016 lors d’une visite de Bernard Cazeneuve à Ankara. Bien sûr, le « petit problème » posé par le triple meurtre parisien n’est pas mis sur la table. Les deux parties préfèrent l’éluder tout au long de leurs laborieux échanges, qui conduisent à un « cadre stratégique de coopération ». 

Obsédé par sa volonté d’en finir avec Bachar al-Assad, manifeste dès les premiers jours du soulèvement populaire syrien de mars 2011, le gouvernement islamo-conservateur turc continue à traiter avec complaisance nombre de radicaux sunnites ralliant Gazantiep ou Sanliurfa avant de franchir la mince barrière de barbelés marquant la frontière syrienne. En janvier 2015, Hayat Boumeddiene, la compagne d’Amedy Coulibaly, rejoint ainsi Raqqa via Istanbul, peu avant que le preneur d’otages de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes ne passe à l’action.

Des images de vidéosurveillance diffusées par la chaîne de télévision Haber Türk l’ont montrée en train de franchir sans encombre les contrôles de l’aéroport Sabiha Gökçen. « Son passage n’avait pas été signalé par la police française », se sont justifiés aussitôt des responsables locaux. Et pour prouver leur bonne volonté, les Turcs interceptent peu après un autre individu issu de la filière dite des Buttes-Chaumont, comme les frères Kouachi, qui viennent de perpétrer la tuerie de Charlie Hebdo. Cheikhou Diakhaby est d’ailleurs rapidement réexpédié en France avec sa compagne, en vertu d’un mandat d’arrêt européen. Les autorités turques se dédouanent en soulignant « le mauvais fonctionnement de l’ambassade de France ». En toute connaissance de cause. 

 

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