En moins d’un an, cinq pays africains voisins ont subi un coup d’État : Soudan, Tchad, Burkina Faso, Mali et Guinée. Révolutions populaires, retour de l’uniforme en politique, dénonciation d’élites corrompues ou simplement vent de renouveau : comment interpréter cette nouvelle vague de coups ?

Des démocraties jeunes, mais essoufflées

Au Tchad, en 2021, les militaires ont porté au pouvoir le fils du président et maréchal Idriss Déby Itno, mort au front dans des circonstances nébuleuses, au mépris de l’ordre de succession constitutionnel. Au Soudan, le coup de 2019 avait mis fin au régime d’Omar el-Béchir, mais en 2021, l’impopularité du gouvernement de transition et les tensions croissantes ont engendré un second coup. Dans ces deux cas, il s’agit de régimes autoritaires dont la transition vers la démocratie demeure plus qu’incertaine.

Dans les trois pays d’Afrique de l’Ouest, le contexte des coups d’État est différent. En effet, les présidents détrônés avaient été élus après une transition post-coup. Au Mali, le coup d’État de 2012 a mis fin à une image de démocratie modèle lorsque les militaires ont pris le pouvoir. À ce moment, le gouvernement essoufflé n’a pas pu bloquer l’avancée des djihadistes qui, profitant de la désorganisation post-coup, ont pris le contrôle des deux tiers du territoire. Après la transition, le favori de la présidentielle annulée un mois avant le coup, Ibrahim Boubacar Keita, a été élu. Au Burkina, Roch Marc Christian Kaboré est le premier chef de l’État burkinabè depuis 1960 qui n’est pas arrivé au pouvoir grâce à un coup d’État. Il a été élu après une crise politique, entamée en 2014 par une révolution populaire et suivie d’un coup d’État en 2015. En Guinée, à la suite du décès du général Lansana Conté en 2008, le putschiste Moussa Dadis Camara a lancé une transition incertaine, qui s’est soldée par l’élection de l’opposant historique Alpha Condé.

Les coups d’État dans ces trois pays ont donc chassé des présidents élus, portés par de grandes attentes, mais aussi par des scrutins difficiles et émaillés d’irrégularités. Dans chacun des cas, les coups ont été déclenchés par l’incapacité des présidents d’apporter le changement tant escompté par leurs citoyens.

Au Mali, un premier coup a mis fin aux manifestations qui ont suivi l’élection contestée en 2020, et un second en 2021 a repris le pouvoir à un gouvernement de transition civil. Au Burkina, le coup de 2022 a été insufflé par des contestations populaires. Tout comme au Mali, le président burkinabè, réélu en 2020, semblait impuissant face aux djihadistes, et le nombre de civils tués ne cessait d’augmenter. En Guinée, la réélection du président Condé pour un troisième mandat en 2020, après une modification constitutionnelle le lui permettant, a déclenché une crise politique, alors que le président était de plus en plus isolé, et s’entêtait à garder tous les pouvoirs.

Sauver l’État de lui-même

Lors des récents coups d’État au Mali, au Burkina et en Guinée, les militaires auraient « sauvé » le pays de politiciens élus, mais jugés déconnectés. Avec l’intervention de l’armée, c’est une institution démocratique sclérosée et incapable de répondre aux aspirations du peuple qui serait tombée.

Mais, même si ces coups ont une forte odeur de populisme – lutter contre une élite corrompue, profiter du ressentiment contre le colonisateur français, s’insurger contre des contrats miniers opaques, jouer la carte de l’homme fort capable de tenir tête aux djihadistes –, ce ne sont pas pour autant des révolutions populaires.

Les nouveaux putschistes sont issus des élites : formés dans des académies militaires prestigieuses (et souvent à l’étranger), connectés politiquement et économiquement. Plusieurs chercheurs l’ont démontré : même s’il y a moins de coups depuis 1989, les militaires continuent d’influencer la politique par d’autres moyens.

De plus, les délais nécessaires à la transition et le type de régime qui prendra forme restent flous. Les périodes de transition s’allongent, les putschistes se liguent contre les institutions internationales et leurs sanctions, et il y a peu de visibilité sur la manière de réformer les institutions démocratiques. Il semble donc difficile de voir dans ces coups d’État une révolution, et encore moins une garantie que les intérêts des citoyens seront mieux pris en compte par les militaires que par les politiciens déchus.

Malgré tout, ces coups renforcent la perception que les militaires peuvent s’arroger le droit de rectifier le cours de l’État. Si les justifications, de la mauvaise gouvernance à l’insécurité et à l’incapacité à répondre aux aspirations citoyennes, sont évidentes, une véritable crise de la démocratie se dessine dans ces pays. La question est donc de savoir comment soutenir une transition qui débouchera sur des institutions démocratiques viables, fortes, et qui pourra jouer ce rôle de « correcteur », sans que l’on ait à passer par la case coup d’État.

Plus près qu’on pense

Cette vague de coups pourrait avoir un impact économique sur les investissements canadiens. Les firmes canadiennes sont parmi les plus grands investisseurs miniers de l’Afrique de l’Ouest. Au Mali, 13 entreprises se partagent des actifs de 7,6 milliards de dollars. Au Burkina Faso, les investissements se chiffrent à plus de 4 milliards. Mais les répercussions ne sont pas uniquement économiques puisque le Canada, par l’entremise de la Francophonie, maintient des liens forts avec la région. Le Mali reste d’ailleurs l’un des pays où le Canada concentre son aide au développement.

Tchadanthropus-tribune avec La Presse internationale

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