Recrutements à la BEAC, adoption du bitcoin en Centrafrique, réforme du franc CFA, dialogue national et élection présidentielle au Tchad… Le gouverneur de la Banque des États de l’Afrique centrale a répondu aux questions de Jeune Afrique.

« Je rejette tout en bloc ! » Le Tchadien Abbas Mahamat Tolli n’en démord pas : les accusations de népotisme et de favoritisme dont Jeune Afrique s’est fait l’écho début août et les critiques qui l’ont visé sur le processus de recrutement des agents de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) sont les fruits d’une « véritable cabale » contre sa personne. « J’ai toujours géré ma carrière avec éthique et déontologie », insiste le gouverneur.

Il faut dire que dans cette affaire qui agite la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (Cemac), le neveu de feu Idriss Déby Itno sait qu’il joue gros. Alors, pied à pied, il se défend. Et alors que certains regards se tournent vers la Centrafrique de Faustin-Archange Touadéra, avec laquelle il a engagé il y a quelques mois un bras de fer au sujet de l’adoption du bitcoin, il défend là aussi la position de la Banque centrale qu’il dirige depuis 2017. Interview.

Jeune Afrique : Le concours de recrutement lancé en mai par la BEAC fait l’objet d’une vive polémique. On parle de favoritisme et de népotisme. Le ministre centrafricain des Finances Hervé Ndoba, président du conseil d’administration de l’établissement, vous a adressé le 1er août un courrier dans lequel il met en question la crédibilité du processus et demande sa suspension. Comment avez-vous réagi ?

Abbas Mahamat Tolli : J’ai effectivement reçu ce courrier et j’ai d’abord eu des doutes sur son authenticité, mais les services de la banque m’ont confirmé qu’il émanait bien du président du conseil d’administration. J’ai donc répondu en indiquant que le recrutement du personnel était une opération classique qui relevait de la gestion quotidienne de la banque et qui ne faisait même pas l’objet d’une décision personnelle du gouverneur que je suis !

Le conseil d’administration, qui avait déjà donné ses approbations budgétaires pour financer cette opération, pouvait exercer, s’il le souhaitait, un contrôle a posteriori. J’ai également donné au ministre Hervé Ndoba l’assurance que la procédure de recrutement respectait les textes de la BEAC.

J’ajoute que l’opération, totalement externalisée, n’est pas encore arrivée à son terme. Il est donc prématuré d’émettre un avis sur sa crédibilité. Les noms des candidats admissibles aux épreuves orales ont été publiés. Attendons d’avoir la liste définitive.

JE SUIS LE SEUL GOUVERNEUR QUI N’A NI PARENT, NI NEVEU, NI COUSIN DANS L’UNE OU L’AUTRE DES CATÉGORIES DE PERSONNEL

Mais Hervé Ndoba a demandé au comité d’audit d’ouvrir une enquête…

Sa démarche est un peu problématique en ce qu’elle procède d’une action totalement individuelle, sans examen préalable du conseil d’administration. Le président de ce dernier n’est que le primus inter pares, il a juste une voix prépondérante dans les arbitrages. Il ne peut de son propre chef donner des instructions au conseil d’administration et encore moins au comité d’audit.

Que répondez-vous à ceux qui font valoir que, parmi les personnes admissibles, figurent un certain nombre de vos proches ?

À ce jour, je suis – et je tiens vraiment à le préciser – le seul gouverneur qui n’a ni parent, ni neveu, ni cousin dans l’une ou l’autre des catégories de personnel. J’insiste sur ce point. Je n’ai rien à me reprocher. J’arrive à la fin de mon mandat et ce n’est pas maintenant que je vais compromettre toute une carrière que j’ai jusqu’ici gérée avec éthique et déontologie. Un exemple : la nomination des directeurs centraux est du ressort du gouverneur, mais j’ai décidé que lorsque ces postes sont vacants, ils devaient être pourvus par voie de concours. On parle ici de managers de haut niveau, qui ont beaucoup d’influence sur la prise de décision. Si j’entends que ces collaborateurs-là soient recrutés de façon transparente, je ne vais certainement pas me compromettre dans le recrutement des plus jeunes.

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Mais quid de ces candidats qui comptent parmi vos proches ?   

C’est vrai que certains me sont apparentés. Mais la personne qui porte le même patronyme que moi est arrivée premier dans sa discipline, parmi les candidats tchadiens. Il y a véritablement une cabale derrière tout cela. Il faut savoir raison garder en attendant la fin du processus. Le conseil appréciera s’il faut ou non faire la lumière sur cette affaire pour restaurer la crédibilité des uns et des autres.

Et les accusations de favoritisme et de népotisme ?

Je rejette tout cela en bloc.

Hervé Ndoba est également le ministre des Finances de la Centrafrique, pays avec lequel est engagé un bras de fer autour de la question des cryptomonnaies. Est-ce lié ?

Je ne souhaite pas spéculer, d’autant que la banque n’a fait que relever le problème de conformité entre la loi centrafricaine et le cadre normatif de l’Union monétaire de l’Afrique centrale [Umac]. Hervé Ndoba, par une résolution qu’il avait lui-même signée à l’issue du conseil des ministres de l’Umac, l’avait reconnu et l’Umac a donné des orientations pour que ce problème de conformité soit résolu.

Quelle est exactement votre position sur les cryptomonnaies qui ont désormais cours en Centrafrique ? Peuvent-elles cohabiter avec le franc CFA dans la zone Cemac ?

Le problème, ce ne sont pas les cryptomonnaies. Les conventions instituant l’Umac sont claires : il n’y a qu’une seule monnaie dans la zone, le franc CFA, et il n’a pas encore de forme virtuelle.

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Pour nous, les cryptomonnaies n’ont pas de vocation transactionnelle. D’ailleurs, la Cobac [Commission bancaire de l’Afrique centrale] a interdit aux établissements de crédit et aux sociétés de paiement ainsi qu’à leurs partenaires et aux bureaux de change de souscrire ou de détenir, pour leur propre compte ou pour le compte de tiers, de la cryptomonnaie.

N’est-ce pas là une décision radicale, sachant que ces monnaies suscitent un réel engouement des utilisateurs ?

Le rôle de la Banque centrale et de la commission bancaire est de protéger le dépôt du public et de s’assurer que celui-ci est bien géré. Ces deux dernières années, les cryptomonnaies ont perdu quasiment 70 % de leur valeur. Ce sont des actifs spéculatifs qui n’ont pas de supports tangibles, tandis que notre priorité, c’est la stabilité financière et monétaire de la zone.

LES AUTORITÉS CENTRAFRICAINES SONT D’ACCORD, NOUS DEVONS TRAVAILLER ENSEMBLE AU RESPECT DES TEXTES COMMUNAUTAIRES

Iriez-vous jusqu’à dire que les cryptomonnaies présentent un danger pour la Cemac ?

Absolument, et c’est la même chose partout dans le monde ! Nous nous devons d’être prudents. Notre rôle, c’est de protéger les citoyens de la zone des pertes de dépôt et de capital

Tous les pays membres de la Beac partagent-ils votre analyse ? La Guinée équatoriale ne pourrait-elle pas se laisser tenter ?

Je n’ai aucune information à ce propos et je ne veux pas spéculer sur les positions des uns et des autres.

Que va-t-il se passer avec la Centrafrique ? Le président Faustin-Archange Touadéra n’a manifestement pas l’intention de faire marche arrière…

Le comité ministériel de la Cemac a été assez clair et je pense que les autorités centrafricaines sont d’accord sur le fait qu’il faut que nous travaillions ensemble au respect des textes  communautaires.

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Donc pas de cohabitation possible entre cryptomonnaies et franc CFA ?

Il n’y a qu’une monnaie, c’est le franc CFA. Les pays de la Cemac doivent se conformer aux textes instituant l’union monétaire et respecter les statuts de la Banque centrale. Voilà la position de tout le monde.

Comment se porte le franc CFA dans le contexte actuel de crise mondiale et de baisse de l’euro face au dollar ?

J’ai pris fonction en 2017 dans un contexte déjà difficile et mes équipes et moi-même avons travaillé à renforcer notre Banque centrale. Trois ans et demi plus tard, nous sommes parvenus à éviter l’ajustement monétaire. Nous avons aidé les États à mettre en place des programmes avec le FMI, nous avons reconstitué nos avoirs extérieurs. Nous disposons aujourd’hui d’un niveau de réserves qui couvre quatre mois d’importations de biens et de services, ce qui est quand même substantiel. Nous avons aussi modernisé le cadre opérationnel de notre politique monétaire en supprimant les avances directes aux États. La Banque centrale crée aujourd’hui des infrastructures de marchés, si bien que c’est l’épargne intérieure qui est levée pour accompagner aussi bien les États que les entreprises dans leurs financements. Nous sommes pratiquement arrivés – en moins de deux ans – à un encours de plus de 5 000 milliards de F CFA de l’épargne de la Cemac, qui est levée pour financer les économies.

Les chefs d’État de la Cemac vous ont demandé de réfléchir aux évolutions possibles de l’architecture monétaire de la zone. Où en êtes-vous ?

La réflexion que nous menons en interne est exclusivement destinée à ceux-ci justement, je ne veux donc pas préempter ce débat avant que les concernés s’en saisissent et donnent eux-mêmes des orientations précises.

Je dirai juste que le cadre des accords monétaires actuels fait, certes, l’objet de débats, mais que notre monnaie est stable. Le niveau d’inflation est bien plus élevé dans d’autres zones monétaires, alors que nous, nous sommes en dessous de 4 %. La monnaie assure toutes ses fonctions, elle ne souffre pas de problème de confiance.

Un dialogue politique important s’est ouvert le 20 août au Tchad. À quel titre y étiez-vous ?  

J’ai été invité par les organisateurs en tant que « personnalité ressource ».

Votre mandat s’achève fin 2023. À N’Djamena, d’aucuns vous prêtent des ambitions politiques et vous soupçonnent de lorgner la présidence. C’est une chose à laquelle vous pensez tous les matins en vous rasant ?

Je ne me rase pas et je n’y pense pas. Je n’écoute pas non plus ce type de commentaires.

Jeune Afrique

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