Visé par une enquête du Parquet national financier (PNF) français, qui le soupçonne d’avoir acquis des vêtements avec de l’argent issu de détournements de biens publics, Mahamat Idriss Déby Itno dénonce une manipulation politique. L’affaire mettra-t-elle à mal les relations déjà fragiles avec Paris ?

La nouvelle a fait l’effet d’une petite bombe. Selon les informations du magazine français Challenges et de l’Agence France Presse diffusées ce 2 juillet, une enquête préliminaire a été ouverte en France, en janvier dernier, par le Parquet national financier (PNF) pour détournement de fonds publics et recel « concernant les dépenses vestimentaires de la présidence de la République du Tchad ».

Cette enquête sur ces soupçons de biens mal acquis, qui pourrait être élargie au patrimoine immobilier de la famille Déby Itno en France, a été lancée à la suite d’un article de Mediapart en décembre 2023. Celui-ci faisait état de plus de 900 000 euros dépensés par Mahamat Idriss Déby Itno à Paris en costumes et autres vêtements de luxe grâce à des versements reçus d’une société tchadienne, baptisée MHK Full Business, via la Banque commerciale du Chari (BCC).

« Et derrière, on retrouve encore Manany »

Ni la présidence ni le gouvernement tchadien ne se sont pour l’instant exprimés sur cette enquête préliminaire déclenchée par le PNF. Cependant, une source haut placée au sein du palais présidentiel a résumé à Jeune Afrique la ligne de défense de Mahamat Idriss Déby Itno : celle de la « manipulation politique ». Une version qui avait déjà été développée dans l’autobiographie du président, publiée en avril dernier.

« Cette histoire, vraiment, est un symbole de manipulation en politique ! », écrivait le chef de l’État, qui n’était alors encore « que » président de la transition. Mahamat Idriss Déby Itno y affirmait surtout que l’affaire des costumes porterait la marque d’un homme, son ancien conseiller, l’homme d’affaires Abakar Manany. « Et derrière, ajoute-t-il ainsi, on retrouve encore Manany. […] Je n’ai jamais été un adepte des costumes […]. Manany, au contraire, en raffole ».

 

Le président tchadien assure que c’est cet ancien conseiller, nommé auprès de lui à la faveur de la transition avec rang de ministre d’État, qui a demandé à un tailleur de prendre ses mesures et a ensuite passé commande des costumes en France. « Quelques jours plus tard, quelle n’est pas ma surprise : au lieu d’un costume, que je devais seulement essayer, c’est toute une série de complets que Manany apporte avec son tailleur ! Tous à ma taille. »

Toujours dans son autobiographie, Mahamat Idriss Déby Itno affirme avoir alors tout ignoré de la provenance et du financement de ces vêtements de luxe. « Vu le tapage médiatique autour de cette affaire absurde, il est évident qu’il a déformé l’histoire à son avantage, ou plutôt à mon désavantage, et que tout cela était probablement calculé, planifié. »

Un bouleversement diplomatique

Cette version, Abakar Manany la conteste lui aussi. L’ancien conseiller du président affirme, selon les sources de Jeune Afrique, qu’il est lui-même victime de manipulation. D’après lui, la version figurant dans l’autobiographie du président ne serait qu’un règlement de comptes politique et ne viserait qu’à justifier son limogeage en juillet 2023. Jugé trop ambitieux ou trop affairiste, Abakar Manany n’a jamais manqué de détracteurs à N’Djamena, au premier rang desquels le directeur de cabinet de Mahamat Idriss Déby Itno, Idriss Youssouf Boy.

Cette affaire des costumes pourrait, quoi qu’il en soit, avoir des conséquences diplomatiques. Selon nos informations, l’ambassade de France au Tchad n’a appris l’ouverture de l’enquête du PNF que ce 2 juillet, alors que les relations entre Paris et N’Djamena ne sont pas forcément au beau fixe. Les Français surveillent en effet la montée en puissance d’acteurs russophiles au sein de l’exécutif tchadien, dans un contexte de perte d’influence au Sahel.

Plusieurs actions étaient en cours pour convaincre Mahamat Idriss Déby Itno de ne pas céder aux sirènes de Moscou. L’envoyé spécial du président Emmanuel Macron pour le Sahel, Jean-Marie Bockel, avait prévu de se rendre de nouveau au Tchad, tandis que le Quai d’Orsay travaillait à une visite d’une délégation du patronat français à N’Djamena, repoussée depuis plusieurs mois. Une visite de Mahamat Idriss Déby Itno en France était également évoquée.

L’affaire des costumes viendra-t-elle mettre un frein – ou un terme – à ces efforts, déjà mis à mal par l’incertitude politique en France, née de la dissolution de l’Assemblée nationale et d’une possible prise par l’extrême droite du poste de Premier ministre ? Au sein du palais présidentiel et de l’entourage de Mahamat Idriss Déby Itno, plusieurs conseillers de premier plan, habituellement favorables à un éloignement d’avec Paris, s’en sont déjà saisis.

Tchadanthropus-tribune avec Jeune Afrique

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