Le coup de force de Khalifa Haftar, qui a lancé depuis Joufra l’opération de conquête de Tripoli le 4 avril, menace de mettre à bas le fragile jeu d’alliances tribales et militaires qui lui avait permis d’arriver aux portes de la capitale.

La stratégie de conquête du général reposait jusqu’à présent sur des rapprochements avec des forces locales, parfois “convaincues” par d’importants paiements en cash. C’est ainsi que l’Armée nationale libyenne (ANL) de Khalifa Haftar a pu progresser, depuis le Fezzan récemment conquis, vers le nord-ouest (Bani Walid, Sabratha) en direction de la capitale. La prise le 3 avril de Gharyan, porte stratégique vers Tripoli, a tout fait basculer. L’ANL y avait rallié plusieurs forces dès le 29 mars (MC nº1334). Mais la 9e brigade, constituée quelques jours plus tôt grâce au ralliement de l’importante 7e brigade (dite Al-Kaniat) de Tarhouna, a donné le coup d’envoi de l’offensive, en s’approchant des faubourgs sud de Tripoli le 4 avril. L’attaque – qui aurait été menée, selon certaines sources, sans attendre le feu vert du commandement central de l’ANL – a déclenché une volte-face de plusieurs milices de Tripolitaine, jusque-là disposées à pactiser avec Haftar.

Celui-ci va aussi devoir faire face au réveil d’autres adversaires. Les Misratis “modérés”, guidés par le ministre de l’intérieur du gouvernement de Tripoli Fathi Bachagha, ouvert aux pourparlers avec le général Haftar (MC nº1328), ont réprouvé son offensive sur Tripoli. Or la cité-Etat, qui compterait près de 15 000 combattants, pourrait faire pencher la balance lors des prochains affrontements. Depuis le 5 avril, Misrata a remobilisé ses milices même si, pour l’heure, seuls quelques contingents défendent Tripoli aux côtés de la Brigade de Défense de Benghazi (BDB) – qui compte des éléments misratis – et de la milice Halbous. Celles-ci ont rejoint l’opération “Volcan de la colère”, la contre-offensive lancée par le chef du gouvernement d’union nationale (GUN) Fayez Sarraj le 8 avril.

Autre poids dans la balance : le positionnement des forces Zintan. Jusqu’à présent, celles-ci sont divisées entre celles qui sont du côté du GUN sous la conduite d’Oussama al-Jouili et d’Emad al-Trabelsi, et celles qui ont rallié l’ANL. Mais Khalifa Haftar n’a pas encore brûlé toutes ses cartouches. L’immobilisme de la puissante milice Rada (rebaptisée Unité de prévention du crime organisé et du terrorisme) d’Abderraouf Kara, qui contrôle des points stratégiques de la capitale, laisse supposer qu’elle nourrit, au minimum, une prudente neutralité envers Khalifa Haftar, et qu’elle pourrait se rallier en cas de victoire. Le général avait déjà tendu la main à plusieurs reprises à Kara, en jouant sur son appartenance au courant salafiste makhdaliste, sur lequel il s’appuie déjà dans l’est du pays.

Le général table sur les garanties de ses parrains étrangers.

L’homme fort de l’Est a lancé son offensive sur Tripoli le 4 avril, non sans avoir, selon nos sources, pris des garanties auprès du prince héritier émirati Mohamed bin Zayed al-Nahyan(MbZ), à qui il a rendu visite à Abou Dhabi le 2 avril, après avoir été reçu le 27 mars à Riyad par le roi Salman bin Abdelaziz (MC nº1334). Suite logique de la prise du sud libyen, l’avancée de Khalifa Haftar en Tripolitaine, planifiée depuis des mois en coulisse avec le soutien de ses alliés étrangers, devait permettre au général de faire pression sur le GUN de Tripoli dans le cadre des négociations de sortie de crise, alors que celui-ci avait refusé le dealproposé lors de la rencontre avec Fayez Sarraj organisée par les Emirats arabes unis, parrain du général, à Abou Dhabi le 28 février. Cette stratégie est appuyée par la Russie, qui a bloqué l’adoption d’une résolution du conseil de sécurité des Nations unies appelant le général Haftar à cesser son offensive. Parrain de Khalifa Haftar, Le Caire est plus frileux quant à l’opération en cours, qui pourrait avoir des répercussions sur sa frontière. De son côté, Paris a officiellement réitéré son soutien au processus onusien de sortie de crise. Mais la France a soutenu toutes les opérations militaires de Khalifa Haftar, de la conquête de Benghazi à Derna, justifiées par la lutte antiterroriste. Et son offensive sur le Fezzan a elle aussi été facilitée par les renseignements collectés par l’avion espion de CAE Aviation, prestataire de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure).

Tchadanthropus-tribune avec la lettre du Continent

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