Accusé de cautionner le coup de force survenu après la mort d’Idriss Déby, le chef du gouvernement tchadien, Albert Pahimi Padacké, justifie son retour aux affaires.

Premier ministre d’Idriss Déby entre 2016 et 2018, Albert Pahimi Padacké a accepté de rempiler après la mort le mois dernier du président tchadien, tué lors d’affrontements avec les rebelles. De passage à Paris cette semaine, il s’explique sur cette décision, alors qu’à N’Djamena la colère gronde toujours contre la prise de pouvoir de l’autoritaire Conseil militaire de transition et de son chef, ­Mahamat Idriss Déby, propre fils du défunt maréchal.

Pourquoi avoir accepté ce poste de Premier ministre ?

La mort brutale du maréchal Déby a créé une situation de chaos au Tchad. Le pays a fait face à une double menace sécuritaire : celle posée par les djihadistes et une autre posée par les rebelles. La situation était si grave qu’il fallait une union sacrée pour sauver le pays.

Ne servez-vous pas surtout de caution au Conseil militaire de transition (CMT), qui s’est arrogé tous les pouvoirs ?

Je ne suis la caution de personne. Le Conseil militaire a permis d’éviter le chaos, de contrer la menace rebelle qui n’était qu’à 300 kilomètres de N’Djamena. Une charte a certes été rédigée dans un contexte où l’armée voulait disposer de tous les leviers pour faire le travail, mais elle ne m’a pas empêché de mener des consultations larges avant de former mon gouvernement. Moi, je suis là dans l’intérêt de mon peuple, non au service du Conseil militaire. Je suis là pour sauver le pays, assurer la continuité des services publics, préparer un dialogue inclusif et des élections libres et transparentes.

Mahamat Idriss Déby n’est pas à la tête du pays parce qu’il est le fils d’Idriss Déby mais parce qu’il a le contrôle sur un pan important de notre armée.

N’assiste-t‑on pas à une dérive monarchique au Tchad avec la prise de pouvoir du fils d’Idriss Déby ?
Non. Mahamat Idriss Déby n’est pas à la tête du pays parce qu’il est le fils d’Idriss Déby mais parce qu’il a le contrôle sur un pan important de notre armée. Il a les capacités de garantir la discipline de ces hommes pour faire face aux menaces.

Comment parler de dialogue inclusif alors que le pouvoir reste concentré entre les mains d’un seul homme, d’une seule ethnie ?

L’objet du dialogue national est que les Tchadiens évoquent ensemble leur vision de l’avenir, discutent des moyens à mettre en œuvre pour faire du Tchad un État où chaque citoyen se sent à l’aise, posent les fondements d’un nouveau contrat social. Il faut que le pays sorte de ce cycle de rébellions, de violences.

Ce dialogue va-t‑il inclure les mouvements rebelles ?
A priori oui. Mais il y aura un préalable, celui de déposer les armes.

La transition doit durer dix-huit mois. N’est-ce pas trop long, d’autant qu’elle pourrait être prolongée ?

Le gouvernement que je dirige n’a pas vocation d’éternité. À la date d’aujourd’hui, la prorogation est donc exclue. Je pense d’ailleurs que ce n’est pas dans l’intérêt des Tchadiens qu’elle soit prorogée.

Je ne suis pas là pour me battre pour être candidat à la présidentielle 

Vous engagez-vous à ne pas vous présenter à l’élection présidentielle ?

Cette disposition ne figure pas dans la charte, qui va connaître une évolution. Mais moi, je ne suis pas là pour me battre pour être candidat.

Et Mahamat Idriss Déby ?

Il est dans le même état d’esprit. Quand je discute avec lui, il est clair dans sa tête qu’il ne sera pas candidat. C’est un officier qui m’a l’air de respecter sa parole donnée. Son arrivée au pouvoir n’est pas un choix délibéré mais a été causée par le chaos. Il a accepté d’éteindre le feu. Nous sommes tous en train d’éteindre le feu.

Que pensez-vous des critiques contre la France, accusée de privilégier la sécurité au Tchad plutôt que la démocratie ?

Le rôle de la France pour aider le Tchad à maintenir sa stabilité est extrêmement important. Notre pays est une digue contre le terrorisme. Si la France aide à ce qu’elle ne lâche pas, alors tous les ­Tchadiens doivent lui être reconnaissants. Et puis les déclarations de Paris sont très claires : il soutient la transition avec un pilier civil qui prépare des élections démocratiques. Nous sommes engagés à cela. Mais avant de s’intéresser à la France, peut-être faut-il se poser une autre question : comment cette colonne de rebelles, mieux équipés que l’armée tchadienne, a-t‑elle pu traverser 2.000 kilomètres pour venir assassiner un chef d’État en exercice ? Quelles sont les puissances qui sont derrière ? Il y a des forces du mal qui ont intérêt à ce que le verrou contre le terrorisme que représente le Tchad cède.

En dehors de la France, qui en a pleinement conscience, j’ai l’impression que les puissances mondiales n’ont pas réalisé la gravité de la situation 

Le Tchad va-t‑il poursuivre sa participation à la lutte contre les djihadistes au Sahel

L’engagement sera conservé au même niveau. La présence des 1.200 soldats tchadiens positionnés dans la zone des trois frontières est maintenue et pourra être renforcée s’il le faut. Reste que notre budget est grevé de 32% par les dépenses militaires. Ce que nous demandons, c’est un soutien financier pour nous permettre d’envoyer les enfants à l’école, d’assurer le fonctionnement des hôpitaux. Notre inquiétude porte aussi, que ce soit pour le bassin du lac Tchad ou pour le G5 Sahel, sur le fait que la montée en puissance des autres armées régionales ne suit pas le rythme qu’il faut. Or, nous ne pouvons pas tout faire seuls.

Êtes-vous inquiet de voir les groupes djihadistes prospérer en Afrique ?

Très inquiet. En dehors de la France, qui en a pleinement conscience, j’ai l’impression que les puissances mondiales n’ont pas réalisé la gravité de la situation.

Tchadanthropus-tribune avec JDD

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