À un mois du scrutin présidentiel du 11 avril, Idriss Déby Itno se dresse une nouvelle fois en hyper favori à sa succession, d’autant que plusieurs poids lourds de l’opposition, d’abord candidats, ont annoncé qu’ils se retiraient du processus électoral. Tout est-il vraiment joué d’avance ?

Ce 28 février, une série de détonations retentissent à N’Djamena, dans le quartier de Karkadjiye. Depuis la veille, des policiers tchadiens y font face à des partisans de l’opposant Yaya Dillo Djerou, qu’ils sont venus interpeler à son domicile. Les forces de l’ordre sont sur les nerfs. Dans un premier assaut, trois de leurs hommes ont été blessés par balles. Ils ont répliqué et demandé du renfort.

Dans des circonstances encore floues, deux proches de Yaya Dillo Djerou ont été tués, dont sa mère. La vieille femme a-t-elle tenté de s’interposer, de mettre fin à l’escalade ? A-t-elle été victime d’une « balle perdue » ? La tension est montée, inexorablement. Les policiers affirment distinguer des tireurs sur les toits. Ils appellent cette fois l’armée en soutien. Des chars se positionnent, pour couvrir les sorties de la résidence. L’un d’eux est attaqué, son conducteur tué.

 

La tentative d’interpellation prend des airs d’opération de guerre, au beau milieu de la capitale. Depuis des mois, les autorités tchadiennes tentent d’amener l’ancien ministre et conseiller à la présidence Yaya Dillo Djerou devant la justice, en exécution de deux mandats d’arrêt, notamment délivrés à la suite d’une plainte (qui a déjà fait grand bruit) déposée en mai 2020 par la Première dame Hinda Déby Itno pour injures et diffamation.

Un assaut qui peut tout changer ? 

Depuis mai, l’opposant a fait profil bas. Il a passé beaucoup de temps dans sa région natale de Tiné, à l’extrême-est du pays, à la frontière avec le Soudan. Interrogé en juillet sur ses terres, entourées de ses proches, il a ensuite refusé de se rendre à plusieurs convocations dans la capitale. Mais, le 26 février, l’ancien rebelle, rallié à Idriss Déby Itno en 2007, a finalement déposé son dossier de candidature pour le scrutin présidentiel, à N’Djamena. Le 27, la police se dirige vers son domicile.

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Après deux jours d’affrontements, Yaya Dillo Djerou est exfiltré par ses proches, dans la nuit du 28 février au 1er mars. Il est désormais en fuite. Ces évènements ont-ils changé la donne pour le prochain scrutin présidentiel ? La Cour suprême a en tout cas rejeté le 3 mars la candidature de Dillo Djerou, désormais fugitif, au motif qu’il avait été investi par un regroupement de partis non reconnu par le ministère de l’Administration du territoire et que son acte de naissance n’était pas conforme.

Un autre opposant, Succès Masra, ne sera pas de la partie. N’ayant pas 40 ans – la limite légale selon la Constitution – , il n’est en effet pas éligible, a statué la Cour suprême, qui a ajouté que son parti, Les Transformateurs, n’avait pas été reconnu par les autorités compétentes et que son acte de naissance, sur lequel ne figurerait pas les dates et lieux de naissance de ses parents, n’était pas conforme. Surtout, plusieurs poids lourds de l’opposition se sont également désistés.

« Vers un « boycott actif »

C’est le cas du député Ngarléjy Yorongar, du notaire Théophile Bongoro (lequel avait été désigné par les seize partis de l’Alliance Victoire), ou encore de l’ex-ministre des Affaires étrangères Saleh Kebzabo, dont les candidatures ont été validées par la Cour suprême, mais qui ont claqué la porte du processus. Saleh Kebzabo a notamment invoqué une « militarisation évidente du climat politique », et a annoncé se retirer « pour ne pas avoir à servir de caution à la mascarade qui se prépare sur une grande échelle ».

« Je ne suis pas et je ne serai pas candidat. Ceux qui pensent que je vais boycotter les élections en restant sous la véranda chez moi se trompent. Le boycott sera actif. Pas seulement pour empêcher la tenue des élections, mais pour barrer la route à Déby », a affirmé l’opposant.

Kebzabo, Bongoro, Yorongar et Masra, dont le quartier général était encore sous surveillance policière ces derniers jours, travaillent aujourd’hui à unifier l’opposition derrière ce « boycott actif ».

S’ils incitent les Tchadiens à l’incivisme, le gouvernement prendra ses responsabilités.

 « S’ils incitent les Tchadiens à l’incivisme, le gouvernement prendra ses responsabilités », prévient toutefois un haut cadre du Mouvement patriotique du salut (MPS, au pouvoir). « Saleh Kebzabo exploite politiquement l’incident malheureux au domicile de Yaya Dillo Djerou, ajoute notre source. Mais les lois électorales sont claires. Un candidat peut mobiliser pour lui, mais pas militer contre le scrutin. L’État de droit devra s’assumer.

Présidentielle ou référendum ? 

Idriss Déby Itno n’a donc plus, à un mois du scrutin, que six adversaires « actifs » : le chef de file officielle de l’opposition Romadoumngar Félix Nialbé (que beaucoup accusent d’être proche de la mouvance présidentielle), le patron du Mouvement des patriotes tchadiens pour la république Brice Mbaimon Guedmbaye, l’ancien Premier ministre Albert Pahimi Padacké, l’ex-ministre Lydie Beassemda, première femme à se présenter à un scrutin présidentiel au Tchad, l’ingénieur Théophile Yombombé et l’homme d’affaires Alladoum Balthazar.

« Nialbé n’est pas représentatif de l’opposition. Quant à Pahimi Padacké, il a soutenu Idriss Déby Itno en 2016. Dans les urnes, c’est un scrutin une nouvelle fois joué d’avance », déplore un politologue tchadien. « L’opposition sait qu’elle n’a pas su se rassembler et qu’elle ne peut pas faire le poids face au MPS. Avec l’affaire Dillo Djerou, elle a trouvé le moyen de se retirer et de faire du bruit autour d’un boycott », dénonce pour sa part un cadre de la majorité.

« Quel que soit le déroulé des évènements, cela ressemble à un échec. Le Tchad n’est pas capable d’organiser des élections apaisées avec la présence d’une opposition véritable », poursuit notre politologue.

« Kebzabo, Bongoro, Yorongar et Masra vont essayer de transformer le scrutin en référendum pour ou contre le président, le vote contre étant l’abstention. Et le MPS va déployer tous ses moyens pour pousser les Tchadiens aux urnes » décrypte un diplomate à N’Djamena.

Un président en campagne malgré tout 

Conscient de ce bras de fer, Idriss Déby Itno se prépare. Le maréchal-président ne s’est pas exprimé officiellement au sujet de l’affaire Dillo Djerou, laissant la main à ses ministres de la Communication, Mahamat Zene Chérif, et des Affaires étrangères, Amine Abba Sidick. S’il a déjà débuté les visites « de proximité » ces derniers mois, il prépare sa campagne officielle et a désigné un fidèle parmi les fidèles pour la diriger, en la personne de Mahamat Zene Bada, le patron du MPS.

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Le 13 mars, le chef de l’État débutera par un meeting à N’Djamena, avant une série de tournées en province. Il se rendra d’abord, à partir du 17 mars, dans les régions du Salamat, du Sila, du Ouaddaï puis du Guéra. Il organisera ensuite une deuxième étape dans le Hadjer-Lamis et le Kanem, puis une dernière dans le Mayo-Kebbi Ouest, la Logone, le Mandoul, la Tandjilé et le Mayo-Kebbi Est.

« L’idée est de quadriller le terrain et d’aller à la rencontre des Tchadiens, en particulier dans certaines villes considérées comme des fiefs de l’opposition », explique-t-on au MPS. Le candidat-président, qui vise, à 68 ans, un sixième mandat à la tête du pays, achèvera son périple électoral le 5 avril, après avoir parcouru dix régions. Un « méga-meeting » de clôture est prévu à N’Djamena dans la journée du mercredi 7 avril, quatre jours avant le scrutin.

Tchadanthropus-tribune avec Jeune Afrique

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