Inquiète de l’état de santé de son époux, incarcéré à la prison du Cap Manuel depuis bientôt 8 ans, Mme Fatimé Raymonne Habré s’est récemment rendue à Touba où elle a été reçue en audience par le Khalife des mourides. Dans cet entretien exclusif accordé à « Vox Populi », l’épouse de l’ancien Président Hissein Habré dévoile les contours de sa rencontre avec le saint-homme et les raisons qui sous-tendent sa démarche.

Madame, le Président Habré a entamé sa huitième année de prison. Après l’affaire du bras cassé et sa permission, comment se porte-t-il ?

Merci de me donner la parole pour parler du Président Habré. C’est important pour moi, parce que cela contribue à lutter contre l’oubli de sa personne dans cette prison. L’affaire Hissein Habré est avant tout une affaire de silence, silence sur sa situation, silence sur la violation de ses droits. Par rapport à sa santé, la situation se dégrade sans cesse, je le dis et je le répète sans arrêt. Il est épuisé par cette longue détention. Il est malade, il n’est plus en bonne santé, est-ce étonnant ? Est-ce invraisemblable ? Donc, l’épisode du bras cassé, l’absence de soins appropriés pendant plus de 3 mois, le traitement dégradant et humiliant qu’il a subi par ce refus de soins, l’environnement très hostile, tout cela a aggravé les choses. La permission a consisté à faire des va-et-vient pour des soins, sans vraiment autre chose, sans pouvoir récupérer de toutes les tracasseries. Par rapport à son bras, il a des séquelles. On ne peut plus rien y faire. Est-ce étonnant ? Mais, qui est responsable ?

 Si je comprends bien avec l’Administration pénitentiaire c’est toujours des problèmes…

Vous savez, après tout ce que j’ai vécu depuis 8 années, ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’il y a deux administrations pénitentiaires. Avec les mêmes hommes et femmes, il y a l’Administration pénitentiaire, celle qui gère selon les lois et règlements les pensionnaires du Cap Manuel. Et puis, il y a l’Administration pénitentiaire qui gère le Président Habré. Comment le gère-t-il ? La gestion de la situation du Président est une gestion hautement politique. Plus précisément, le regard qu’elle pose sur lui est avant tout un regard politique.

C’est pourquoi, si vous analysez bien ce qui s’est passé avec le bras cassé du Président, vous constaterez : qu’alors que je n’ai porté aucune accusation par rapport aux circonstances de cet accident qui a été causé par des vertiges. Eh bien, au lieu d’une assistance à une personne blessée et placée sous leur entière responsabilité, on a vu se déployer une riposte médiatique faite d’insultes et un refus de soins, être mise en place par des moyens importants et multiformes. Par rapport à moi, coupable d’avoir dit la vérité sur la situation du Président, on a positionné une femme de l’Administration pénitentiaire pour me soumettre à des fouilles corporelles et fouille anti métal et autres tracasseries et restrictions, tout en refusant les soins à un homme blessé. Voilà comment l’Administration a réagi à la simple alerte médiatique demandant une assistance médicale urgente et appropriée. Maintenant ce qu’il faut préciser, c’est que le sort du Président Habré ne dépend pas de l’Administration pénitentiaire.

 Son sort se joue où donc ?

Le sort du Président Habré se joue en haut lieu, à la Présidence de la République. Pour la gestion, on donne des directives, alors, dans la chaîne d’exécution des instructions, vous allez avoir un certain nombre de personnes qui vont agir. On va avoir des personnes très très méchantes, qui vont dérailler totalement dans l’exécution de ces instructions, intégrant leurs propres intérêts dans cette affaire. Et puis, vous avez aussi dans cette chaîne d’exécution, des gens très corrects qui exécutent les instructions sans abus. Leur stratégie mise en place consiste à dissimuler, à tout prix, le poids de la détention sur sa santé. La question de la dégradation de sa santé est un sujet tabou pour eux. C’est ça la politique qui est déroulée, et ce ne sont pas les moyens qui leur manquent pour maintenir cette ligne. C’est une logique de déshumanisation et d’atteinte à la dignité d’une personne en détention depuis bientôt huit longues années.

Alors, nous faisons face à cet étau monstrueux. C’est la mise en œuvre de cette politique du « on ne veut pas qu’on nous dise que le Président Habré est malade » que des personnes, en position de pouvoir, se sont autorisées à refuser des soins à une personne blessée sous leur responsabilité. Aujourd’hui, ce bras cassé porte des séquelles et ils ont nié une évidence, ont fait du mal à une personne et cela n’a pas été un souci pour eux. Loin de là. En outre, et tout le monde a pu le voir, avec sa mise en danger face au Covid-19, alors qu’il est dans la catégorie des personnes à hauts risques, il est hypertendu, ayant déjà fait une crise cardiaque, il est aussi diabétique. Et ça, toutes les personnes qui gèrent cette affaire le savent pertinemment. C’est pourquoi, je dis que ce qu’on nous fait est monstrueux.

Dieu est grand !

Est-ce pour sortir de cet étau que vous êtes partie faire une tournée chez les chefs religieux ?

La situation est devenue grave et difficile. Et dans un premier temps, nos avocats ont proposé de solliciter une audience avec le ministre de la Justice pour échanger sur la situation. Cela fait plus de 7 mois qu’ils attendent une réponse.

Donc, comme vous le savez, on a toujours eu des relations avec les guides religieux, et régulièrement, je les sollicite pour des prières, des bénédictions pour le Président, pour la famille. J’ai été récemment à Touba pour obtenir les bénédictions et les prières. Le Khalife général Serigne Mountakha Mbacké m’a demandé des nouvelles du Président qu’il connaît, parce qu’il l’a rencontré à deux reprises quand ce dernier a été rendre visite à feu Serigne Saliou, et à feu Serigne Bara Mbacké. Je lui ai expliqué très sincèrement la situation qui pèse sur nous, l’état de santé du Président. Il a été sensible à ma démarche auprès de lui. Et je le remercie encore une fois pour l’attention qu’il m’a accordée. Alhamdoulilahi ! Actuellement, avec ce froid, qu’il fait au Cap Manuel, avec tous les courants d’air, qu’il y a là-bas, le Président est grippé. Je vais attendre donc qu’il se rétablisse pour poursuivre les visites auprès des chefs religieux.

Selon certaines informations, le Président Macky Sall vous a donné la nationalité sénégalaise…

Oui, à moi et à la famille, et je profite de cette opportunité pour lui renouveler nos remerciements. Nous avons toujours été, depuis 30 années de vie, au Sénégal, des Sénégalais de cœur, nous le sommes désormais en droit aussi. Je prie qu’il puisse poser des actes par rapport à la situation du Président Habré, des actes à la hauteur de ce qu’est le Sénégal et en symbiose avec l’âme du peuple sénégalais.

Amine !

VOX POPULI N° 1215 – Jeudi 21 Janvier 2021

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