Maréchal nous voilà

Idriss Etno Déby, élevé au rang de Maréchal le 11 août 2020, est candidat à sa propre succession dans le cadre de l’élection présidentielle qui se tiendra le 11 avril prochain, et ce pour la sixième fois consécutive. Face à un système qui a procédé depuis plusieurs années au verrouillage du jeu électoral, la tenue du Sommet du G5 Sahel, du 15 au 16 février 2021, constituait pour les opposants une opportunité pour faire entendre leur voix. Une vitrine internationale sur laquelle ils entendaient capitaliser, mais dont ils seront finalement privés, l’option de la visioconférence ayant été privilégiée.

Révision de la Constitution tchadienne : « rien de nouveau sous le soleil »

Les coups d’État constitutionnels, à quelques exceptions près, ont dorénavant suppléé les putschs en Afrique. Les ressorts sont désormais bien éprouvés : sous un vernis légal faisant fi des processus de démocratisation, la loi fondamentale est remaniée et permet de remettre les compteurs à zéro. Chaque modification constitutionnelle offre ainsi la possibilité de briguer un nouveau « premier » mandat… Idriss Déby, au pouvoir depuis 1990, peut désormais briguer un 6e mandat, renouvelable une fois. Dans le cas tchadien, il est intéressant de noter – outre les modifications institutionnelles comme la disparition du poste de Premier ministre dorénavant remplacé par un vice-président – que la nouvelle Constitution fixe désormais l’âge minimum pour être candidat à la charge suprême à 45 ans au lieu de 35, considérant que lui-même avait 39 ans lors de sa première élection. Ce changement trahit-il ses craintes à l’égard de Succès Masra, 37 ans, à la tête du parti « Les transformateurs » ? On pourrait le penser. Il faut avouer que ce jeune candidat, au prénom autoréalisateur, affiche un parcours impressionnant : économiste, docteur en Sciences économiques, diplômé en Finance et Stratégie à Sciences Po Paris, ayant commencé sa carrière à la Banque africaine de développement (BAD). Il ne cache ni ses ambitions ni encore moins son projet de transformer en profondeur son pays, peu importe les cassandres qui lui reprochent de ne pas être un homme de terrain.

Le Sommet du G5 Sahel : une vitrine qui aurait pu être internationale

Suite au Sommet de Pau qui s’était tenu en janvier 2020 au cours duquel des réorientations stratégiques avaient été adoptées, il avait été convenu de renouveler ce type de rendez-vous. Les dates du 15 et 16 février ont été retenues à cet effet. Et le rendez-vous avait été pris dans la capitale tchadienne. La vitrine était presque parfaite, au regard de l’agenda international, pour y arrimer les enjeux de politique intérieure. Samedi 6 février, le leader du parti les transformateurs organisait une manifestation intitulée « Marche du peuple » revendiquant tout à la fois justice et alternance pacifique : « Nous voulons exiger que la communauté internationale, -la France, l’Allemagne, l’Union européenne ou les États-Unis- (…), puissent aider le peuple tchadien pour exiger les mêmes choses que ce à quoi ont droit les populations de ces grands pays ». La répression de la manifestation l’a poussé à trouver refuge à l’ambassade des États-Unis. Depuis, la représentation diplomatique états-unienne est entrée en contact avec le gouvernement tchadien, a appelé au respect du droit des populations à manifester, tout en invitant le président des Transformateurs à quitter le périmètre de sécurité de l’ambassade. De nouvelles manifestations sont prévues ce début semaine, même si l’écho sera bien moindre en l’absence d’autorités internationales comme le président Emmanuel Macron. Sans la dématérialisation du Sommet, décidée à la dernière minute, la stratégie de l’opposition tchadienne semblait plutôt pertinente.

Déby : un ami – mais pas trop – de la France

La pandémie permet de justifier assez commodément la tenue du Sommet par visioconférence. Une manière également, pour la délégation française, de se prémunir de toute forme d’ingérence dans les affaires de politiques intérieures du Tchad, et surtout d’éviter de répondre à des interpellations d’opposants et/ou manifestants. La France qui peine à trouver les voies d’un nouveau narratif avec les pays africains francophones – mantra de tous les présidents qui se sont succédé au pouvoir depuis De Gaulle – aurait sans doute, dans ce contexte, eu du mal à assumer la photo de famille au Tchad, tout en sachant qu’elle ne saurait se passer du soutien ni de Déby ni de l’armée tchadienne dans la lutte engagée contre le terrorisme au Sahel.

Stratégie politicienne contre stratégie politicienne, reste désormais à connaître les décisions qui seront arrêtées pour l’avenir des Sahéliennes et des Sahéliens tout comme celles de la présence française dans cette région.

IRIS

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