Déposé par un coup d’État militaire après un peu plus de deux ans au pouvoir, le premier ministre soudanais Abdallah Hamdok s’est démarqué par un sens du compromis souvent poussé à l’extrême.

Quelques jours avant d’être placé, le 25 octobre, en résidence surveillée, l’ex-premier ministre soudanais Abdallah Hamdok aurait affirmé à l’un de ses proches être prêt à faire face à un coup d’Etat. Aussi, lorsque les militaires ayant fait irruption dans sa résidence lundi matin lui ont demandé de publier un communiqué de soutien au putsch du général Abdel Fattah al-Burhan, dont il était la cible, Hamdok aurait refusé fermement. Avant d’être arrêté avec sa femme, puis assigné à résidence.

Cette fermeté et cette détermination sont à rebours du mode de gouvernement adopté par cet ancien haut fonctionnaire international durant les vingt-six mois qu’il a passés à la primature soudanaise. Beaucoup de ses conseillers le confessent volontiers : Hamdok n’était pas un décideur. Animé par le doute, les questionnements et les hésitations, le premier ministre recherchait en permanence le consensus. Au risque de repousser sans cesse les réformes nécessaires, par peur du mécontentement populaire.

Tergiversations

La démission de l’ancien ministre des finances Ibrahim Elbadawi, en juillet 2020, illustre parfaitement ces états d’âme. Cet économiste, qui compte plus de deux décennies à la Banque mondiale (BM), avait une idée très claire des réformes économiques à adopter pour sortir le pays de la pauvreté. La chute du régime d’Omar el-Béchir, évincé par un coup d’Etat militaire – orchestré, déjà, par le général Abdel Fattah al-Burhan -, a été précipitée par des manifestations massives provoquées par la hausse des prix des matières premières, et particulièrement de celui du pain.

Pour remettre l’économie soudanaise sur pieds, Elbadawi militait pour plusieurs mesures drastiques, également portées par le Fonds monétaire international (FMI) : la suppression des subventions pour les carburants, la farine et les médicaments, ainsi que la mise en place d’un taux de change flottant pour la livre soudanaise. Deux décisions hautement impopulaires que Hamdok s’est toujours refusé à prendre. Ce n’est qu’au début de l’année 2021 que le nouveau ministre des finances, Gibril Ibrahim, a finalement tranché et imposé ces mesures.

Hamdok n’était pas un décideur, « mais on ne dispose pas de mieux », soupirait l’un de ses proches quelques mois avant le coup d’Etat. Pire : c’est probablement son indécision chronique qui a valu à l’ancien secrétaire exécutif adjoint à la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies (Uneca) d’être promu à la primature, et c’est pour les mêmes raisons qu’il en a été déchu. Malgré ces hésitations, Hamdok jouissait et jouit toujours d’une forte popularité parmi la population.

Fragile équilibre

L’homme de 63 ans, à la moustache toujours impeccable, n’avait pris part à aucune des manifestations ayant mené à la chute du régime de Béchir. Il n’était encarté dans aucun des partis qui ont donné naissance aux Forces of Freedom and Change (FFC), la vaste coalition civile qui a difficilement arraché un accord de partage du pouvoir aux militaires en août 2019. Hamdok fut bombardé à la primature par cet accord, sa carrière internationale devant venir légitimer le fragile équilibre politique intra-soudanais.

Dès sa prise de fonctions, le premier ministre fut contraint au grand écart. A sa droite, un corps militaire disparate et rongé dès le premier jour par les rivalités d’ego : d’un côté d’anciens haut gradés du régime d’Omar el-Béchir, comme Burhan et, de l’autre, des miliciens reconvertis en hommes d’Etat comme le patron des Rapid Support Forces (RSF), Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemeti« . A sa gauche, le Parti communiste soudanais de Muhammad Mukhtar al-Khatib, vent debout contre les réformes libérales qui se profilaient, et les patrons des quatre partis historiques, se battant chacun pour une place au soleil : le parti Baas soudanais (nationaliste arabe), le National Umma Party (islamiste modéré), le Sudanese Congress Party (centre-gauche) et l’Alliance unioniste (centre droit séculariste). A ce casse-tête partisan se superposaient une dizaine d’anciens groupes rebelles et des dizaines d’organisations issues de la société civile, avec lesquelles le premier ministre devait également composer.

Transfuges de l’ancien régime

Avant chacune de ses prises de décisions, Hamdok conférait. Des conseillers officiels aux officieux en passant par à peu près tout ce que Khartoum compte d’hommes et femmes politiques, et même au-delà des frontières du Soudan, le premier ministre consultait, questionnait, pondérait. Pendant deux ans et demi, il a cherché à mettre tout le monde d’accord, à la tête d’une coalition minée par les divergences de fond. Chaque sujet politique comprenait son lot de poudre. Et sur chaque étincelle, les militaires du Conseil de souveraineté soufflaient à pleins poumons.

C’est finalement la combinaison de deux facteurs qui aura eu raison de la transition soudanaise. D’un côté, Port Soudan et les routes qui le relient à Khartoum étaient bloqués depuis un mois en raison d’un conflit non résolu avec une minorité sous-représentée de l’est du pays. Les enjeux de ce blocus se sont nationalisés, et ont mené une scission des FFC.

D’autre part, une querelle à propos du comité chargé de démanteler le National Congress Party, le parti de Béchir, sévissait depuis de longues semaines. Politiques et militaires s’écharpaient sur le statut juridique et les contours de la mission de ce comité, dont les activités faisaient grincer les dents des nombreux transfuges de l’ancien régime encore présents, à tous les échelons de l’administration soudanaise.

Fin septembre, dans un exercice d’équilibriste dont il a le secret, Hamdok avait déclaré que cette dispute « [n’était] pas entre les militaires et les civils, mais entre ceux qui croient à la transition démocratique civile qu’ils soient militaires ou civils, et ceux qui veulent barrer la route des deux côtés ».

Tchadanthropus-tribune avec Africa Intelligence

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