Le président du conseil de souveraineté soudanais Abdel Fatah al-Burhan est à N’Djamena aujourd’hui pour les obsèques du président tchadien. Très actif au Soudan, Déby était notamment l’un des architectes du rapprochement entre les autorités de transition à Khartoum et plusieurs groupes armés.

Le décès soudain du président tchadien Idriss Déby, annoncé le 20 avril (Africa Intelligence du 21/04/21), a toutes les raisons d’inquiéter les généraux du conseil de souveraineté soudanais à Khartoum, au premier rang desquels son président, Abel Fattah al-Burhan, et son vice-président Mohamed Hamdan Dagalo, dit “Hemeti“. Si Burhan s’est rendu dans la capitale tchadienne hier et aujourd’hui, c’est autant pour assister aux obsèques de Déby que pour rencontrer les autorités de transition à N’Djamena. Le destin d’Idriss Déby a toujours été mêlé à celui du Darfour et Burhan comme Hemeti sont inquiets des conséquences que son décès pourrait avoir. Et ce d’autant que depuis plusieurs semaines, la région soudanaise est en proie à un regain de violences.

Idriss Déby n’a pas toujours été un faiseur de paix au Soudan. Pourtant, le rapprochement entre Hemeti et plusieurs groupes armés darfouriens, en 2019, n’aurait pas pu se faire sans le président tchadien. Prélude à l’accord de Djouba, signé en octobre dernier entre Khartoum et ces groupes armés, la médiation du président tchadien était la dernière d’une longue série, entamée en 2010. Avant cette date, il jouait un rôle tout à fait différent.

Déstabilisations

Le Darfour a toujours été un terrain de jeu pour le président tchadien. Dès 1989, ce Zaghawa, né en 1952 près de la frontière entre les deux pays, utilise la région comme base arrière. C’est là qu’il crée le Mouvement patriotique du salut (MPS), avec lequel il marche sur N’Djamena en 1990 pour arracher le pouvoir au président Hissène Habré.

Au début des années 2000, après l’éclatement de la guerre au Darfour et à la faveur de liens communautaires forts, Idriss Déby est amené à soutenir des groupes armés darfouriens comme le Justice and Equity Movement (JEM) de Khalil Ibrahim. Le JEM se bat alors contre le régime du président soudanais Omar el-Béchir. Il est souvent prêté au chef d’Etat tchadien d’avoir aidé au financement et à l’organisation de la célèbre offensive du JEM, “operation long arm”, qui avait vu en 2008 les troupes de Khalil Ibrahim arriver aux portes de Khartoum.

En représailles, le président soudanais soutiendra en sous-main des groupes rebelles tchadiens comme l’Union des forces pour la démocratie et le développement (UFDD) de Mahamat Allatchi Nouri.

Bons auspices

Cette guerre indirecte entre Déby et Béchir durera jusqu’en 2010, date à laquelle les deux hommes décident d’une trêve. Depuis N’Djamena, le chef d’Etat tchadien opère alors un changement de rôle spectaculaire, en cherchant à s’imposer comme un faiseur de paix au Darfour. Quitte à diviser les différentes factions armées avec lesquelles il entretient des relations privilégiées.

Le JEM en est le meilleur exemple. Après la mort de Khalil Ibrahim en 2011 – dans un bombardement de l’armée soudanaise au Kordofan – c’est son frère Gibril Ibrahim – actuel ministre des finances – qui prend la relève. Idriss Déby pousse ce dernier à négocier avec Omar el-Béchir, en vain. Il finira par convaincre en 2013 un des lieutenants de Gibril, Mohamed Bachar, de signer le “Doha document for peace in Darfur”, un accord négocié entre le régime de Béchir et un autre mouvement rebelle darfourien, le Liberation and Justice Movement. Mohamed Bachar paiera cette scission de sa vie : à son retour au Tchad, il trouvera la mort dans une attaque alors attribuée au JEM, opposé à l’accord de Doha.

Plus récemment, en 2017, c’est toujours Idriss Déby qui est aux manettes, lorsque deux dissidents du JEM, Abu Bakr Hamid Nur et Souleyman Jamus, se rendent à Khartoum pour négocier la paix avec Omar el-Béchir.

L’influence d’Idriss Déby parmi les groupes rebelles ne se limite pas seulement au JEM : il poussera aussi Abul al-Qasim Imam à se désolidariser du Sudan Liberation Army d’Abdul Wahid al-Nour (SLA-AW, un autre groupe rebelle darfouri) pour signer la paix avec Béchir en 2017.

Idriss Déby entretient également des liens avec le Sudan Liberation Movement de Minni Minawi (SLM-MM).

L’après Béchir

Après le renversement du régime d’Omar el-Béchir en 2019 à Khartoum par l’armée, à la suite d’un soulèvement populaire, des généraux se retrouvent à la tête du pays. Les relations entre le chef d’Etat tchadien et l’un d’entre eux, Hemeti, sont alors houleuses. Déby reproche au n°2 du conseil de souveraineté et patron des Rapid Support Forces (RSF), une milice majoritairement composée d’anciens Janjaweed, aujourd’hui rattachée à l’armée soudanaise, d’avoir enrôlé des rebelles tchadiens durant la guerre au Darfour.

Hemeti, qui s’est emparé de la question darfourie après la chute de Béchir, a besoin d’un interlocuteur lui permettant de faire le lien entre la multitude de groupes rebelles darfouriens et les nouvelles autorités à Khartoum. Dès 2019, Idriss Déby s’impose rapidement comme l’homme incontournable. Il s’appuiera sur cette médiation pour bâtir de la confiance avec Hemeti et la nouvelle équipe dirigeante à Khartoum. Pour resserrer ses liens avec les nouvelles autorités soudanaises, le chef de l’État tchadien s’était particulièrement appuyé sur son chef d’état-major particulier, le général Bichara Issa Djadallah. Ancien ministre de la défense, ce dernier est par sa mère un cousin direct d’Hemeti.

Idriss Déby était marié depuis 2012 à Amani Musa Hilal, la fille de Musa Hilal, un ancien leader Janjawid et grand rival d’Hemeti.

Au sein du Conseil militaire de la transition (CMT) au pouvoir à N’Djamena depuis le 20 avril, un gradé est tout particulièrement bien introduit à Khartoum : Mahamat Ismail Chaïbo. Ce dernier est le cousin d’Hassan Borgo, une figure familière des services de renseignement soudanais depuis le milieu des années 2000.

Tchadanthropus-tribune avec la Lettre du Continent

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