Où va le football tchadien ?
Véritable question que doivent aujourd’hui se poser tous ceux qui aiment ce sport populaire, creusé des sensibilités diverses du pays. Le championnat 2015/2016, lancé avec fracas par la ligue nationale de football (LINAFOOT), s’est terminé dans la confusion. Il a fallu l’arbitrage du tribunal arbitral de sport (TAS) de la FIFA, pour contraindre la fédération tchadienne de football association (FTFA) à confirmer le club Gazelle, vainqueur de la saison, dans son titre de champion du Tchad.
Malgré les difficultés financières, organisationnelles, de déplacement et d’accueil des équipes, la FTFA ne tire aucune leçon, ni bilan de la saison écoulée, afin d’opérer un réajustement conforme aux réalités et moyens du pays. Elle persiste dans son amateurisme et relance la 2ème édition 2016/2017 de cette compétition, encouragée par le soutien financier exceptionnel, annoncé par le président de la FIFA lors de son passage à N’Djaména.
Mais, à peine commencé et après quelques journées, le voila presque à l’arrêt pour des difficultés financières, dit-on, une rengaine récurrente que brandit la FTFA. Et, si c’est bien le cas et qu’aucune solution n’est trouvée, ce serait encore un échec cuisant, pour les dirigeants de la fédération. Cela pénaliserait lourdement les clubs engagés et les joueurs qui ont consenti d’énormes sacrifices pour leur préparation. La FIFA devrait alors, en tirer toutes les conséquences et exiger non seulement, un contrôle de l’utilisation de cette aide exceptionnelle, mais aussi vérifier l’exécution effective de tous les projets ainsi que leurs impacts dans le développement du football tchadien.
Le bureau de la FTFA, seul candidat à sa propre succession, est reconduit lors d’une A.G. élective controversée en 2017. Il tient sa légitimité du seul soutien de la FIFA, le ministère des sports lui ayant retiré la délégation de pouvoirs par arrêté n°65/PR/PM/MJS/SG/DGS/DSHNEN/2016, toujours en vigueur. Logiquement, l’acte ainsi posé, lui enlève toute reconnaissance officielle. La loi n°26 portant charte nationale du sport est formelle en son article 31 : « dans chaque discipline sportive et pour une période déterminée, une seule fédération reçoit délégation du ministère chargé des sports pour organiser des compétitions sportives à l’issue desquelles sont délivrés les titres internationaux, nationaux, régionaux ou départementaux, et procéder aux sélections correspondantes ».
L’équipe dirigeante de la FTFA ne semble pas concernée, ni par l’arrêté du ministre des sports, ni par les termes de la loi sur le sport. Elle fait comme si de rien n’était et continue d’assurer l’application de l’article 4, point b, de ses statuts : « organiser les compétitions de football association sous toutes ses formes au niveau national en définissant au besoin de façon précise, les compétences concédées aux différentes ligues qui la composent ».
Le statut de la FIFA indique (art.14, point i) : que les associations membres doivent diriger leurs affaires en tout indépendance et veiller à ce qu’aucun tiers ne s’y immisce, et (art.19) : chaque association membre doit diriger ses affaires en toute indépendance sans l’influence inclue d’un tiers. Ce qui est compréhensible. Cependant, cela ne veut pas dire que c’est un gage d’impunité accordé à l’association membre et à ses dirigeants qui en font souvent une interprétation erronée. Que faire alors, si l’association membre n’a plus le soutien de la majorité de ses électeurs de base et la reconnaissance de l’autorité de tutelle, de son propre pays, un Etat souverain ? La question n’est pas fortuite, au vu des conflits observés entre certaines fédérations africaines de football (Cameroun, Mali) et les pouvoirs publics.
L’investissement et l’apport de la FIFA dans le football tchadien ne sont plus à démontrer. Le ministère des sports serait inspiré de se rapprocher d’elle pour en savoir un peu plus pour sa gouverne, surtout qu’ils sont effectués, pour et au nom du Tchad, et non celui des individus. Les réalisations les plus visibles sont : la construction du centre d’entrainement de Milézi ; l’installation des terrains synthétiques de football (stade OUYA et à l’académie), et la construction prochaine du siège de la fédération. Tout cela s’inscrit dans le vaste programme GOAL, dont bénéficient plusieurs pays africains, pour assoir un développement efficient et une pratique optimale du football.
D’autres actions entièrement financées sont également entreprises de 2012 à 2016. Elles sont relatives : au football des jeunes : 127 000 $ ; aux compétitions masculines : 505 000 $ ; au football féminin : 263 000 $ ; au développement technique : 154 000 $ ; à l’arbitrage : 99 000 $ ; à la médecine : 34 000 $ ; au futsal et beach soccer : 25 000 $ ; à la planification et à l’administration : 473 500 $ ; à la gestion des événements : 90 000 $ ; au marketing et à la communication : 27 000 $ ; aux infrastructures (entretiens) : 53 000 $ ; et autres : 198 000 $ ; plus un bonus de 250 000 $, issu des retombées de la coupe du monde 2010. Soit un montant total sur cette période de 2.298.500 $.
Ces investissements constituent un appui de base qui vient compléter les efforts importants effectués par l’Etat tchadien, tant dans la construction des équipements que dans le soutien financier des préparations et des déplacements des équipes nationales aux compétitions internationales.
Au regard de ce qui précède, il est difficile de comprendre l’état de dénuement actuel du football tchadien, et l’incapacité de la fédération à redresser la situation. Plus grave encore, depuis la suspension de la CAF (forfait contre la Tanzanie), l’équipe nationale de football (SAO) a totalement disparu, aussi bien dans sa structure que dans son encadrement. Depuis bientôt 2 ans, le football tchadien est totalement absent de toutes les compétitions CAF : ligue des champions, coupe de la confédération, tournois des jeunes (U-23, U-20, U-17) et féminine.
Face à ce constat, il est temps pour tous les financeurs principaux : FIFA et ministère des sports, de s’interroger sur l’impact réel des investissements sur le développement du football tchadien, et d’exiger une évaluation des projets, pour mieux comprendre la situation de ces quelques dernières années, qui ne cesse de se dégrader.
Les couvertures médiatiques des stages de formations (entraineurs et arbitres), de tournoi de jeunes, prévues et financées dans le programme Goal de la FIFA, ne doivent pas faire diversion. Il en est aussi de la relance tambour battant de l’académie de Milezi, avec les détections sans lendemain des jeunes de 15 à 17 ans. Les détections, il y a en eues depuis N’Doram en 2011, puis en 2016 et en 2017, tout comme les promesses répétées de la formation des jeunes à la base et de l’organisation des compétitions dans ces catégories. Mais concrètement rien et ce, d’autant plus qu’en 2014, une ligne budgétaire est même inscrite sur le budget du ministère des sports au titre de l’académie, montant : 100.000.000 FCFA.  
Le nouveau ministre en charge des sports (remaniement du 24/12/2017), qui a clamé haut et fort, son goût pour « un travail bien » et son intention « de mettre les compétences qu’il faut à la place qu’il faut » (même si c’est du déjà entendu), serait bien aviser de clarifier la situation, tant pour la tutelle de cette structure que pour le statut de son personnel.
Des voix comme celle de l’association « sauvons le football tchadien » ont souvent décriée cette situation de déliquescence. Le championnat 2016/2017 de LINAFOOT le démontre par ses résultats surprenants des 4ème et 5ème journées : Tourbillon battu (1-0) et Foullah Edifice tenu en échec (1-1) par Wadi Fira, à Biltine ; Renaissance FC, club mythique de la capitale, sévèrement corrigé à N’Djaména, par les Abeilles du Mandoul (3-1) et par As Lycod de Doba (2-0). Pour l’anecdote, ces 3 clubs de la capitale, sont tous dirigés par les acteurs influents de la fédération : le président (RFC) et ses 2 vices présidents, (Foullah Edifice) et (Tourbillon).
La réalité est que l’équipe actuelle est au bout de ses limites, malgré la bonne volonté qu’affichent ses membres. Elle le montre par son incapacité à organiser un championnat qui couvre la totalité du territoire national, par l’absence de tout acte d’innovation et d’une véritable politique propre de développement du football pour tout le Tchad. Il est temps qu’elle s’en rende compte et accepte sportivement, que la dispersion dans le cumule des activités professionnelles, associatives et autres, est, non seulement incompatible avec l’engagement de pur bénévole désintéressé, mais aussi nuisible à un travail efficace. Le reconnaître, l’accepter et tirer les conséquences qui s’imposent, n’est pas une faiblesse, mais faire preuve de grandeur et de réalisme pour aider ce sport que nous aimons tous à se relever et à aller de l’avant.
Un coup d’œil sur les classements et résultats non exhaustifs ci-dessous, montrent bien le niveau auquel où se situe notre football, malgré la seule victoire remportée au tournoi de la CEMAC en 2014, qui a suscité tant d’espoir chez ces jeunes qui jouent partout, dans les rues des centres urbains et dans les terrains vagues des campagnes. Ils doivent donner à réfléchir :
 
Classement FIFA/CAF :
– FIFA (206 pays) : 2013 (164ème) ; 2014 (147ème) ; 2015 (136ème) ; 2016 (152ème) ; 2017 (168ème),
– CAF (54 pays) : 2013 : (45ème) ; 2014 (44ème) ; 2015 (44ème) ; 2016 (46ème) ; 2017 (49ème), SAO seniors :
– Coupe du monde : 2010 (2ème t. préliminaire) ; 2014 (1er t. préliminaire) ; 2018 (2ème t. préliminaire),
– Coupe d’Afrique des Nations : 2013 (1er t. préliminaire) ; 2015 (1er t. préliminaire) ; 2017 (forfait),
– Coupe CEMAC : 2013 (phase de groupe ; 2014 (1er, vainqueur du tournoi) ; 2015 prévu au Tchad (sans nouvelle).
Résultats des clubs de 2012 à 2016 :
– Ligue des champions CAF : 2013 Gazelle (préliminaire) ; 2014 Foullah E. (préliminaire) ; 2015 Foullah E. (préliminaire) ; 2016 AS Coton Tchad (préliminaire) ; 2017 pas de participation,
– Coupe de la CAF : 2013 Elec Sport (préliminaire) ; 2014 AS LAD (préliminaire) ; 2015 Elec Sport (préliminaire) ; 2016 Renaissance Football Club (préliminaire) ; 2017 pas de participation.
Pour finir, je tiens à préciser, pour tous ceux qui se sentiraient visés, que cet article n’est ni une critique qui met en cause des individus, ni une leçon donnée à qui que ce soit, ni un appel du pied pour un objectif inavoué. C’est plus une alerte sur l’évolution inquiétante de ce sport, pratiqué par des milliers de jeunes et qui jadis, occupe une place de choix dans les loisirs des tchadiens. Seul pays d’Afrique où il n’y a pas un championnat digne de nom, est non seulement incompréhensible, mais simplement frustrant pour le Tchad. Surtout que cela voudra aussi dire qu’il n’y aura pas de représentants dans les compétitions africaines de sitôt, avec comme conséquence, des difficultés pour bâtir une équipe nationale, dans la perspective des échéances futures de la CAN 2021 et du Mondial 2022. C’est le seul motif qui a justifié la rédaction de ce texte qui n’est qu’une modeste contribution, pour sauver encore ce qui peut l’être du football tchadien. Autrement, il ne restera malheureusement, aux amoureux et acteurs, que la solution d’un recours ultime, auprès du chef de gouvernement et du président de la république, pour assainir notre football et partant, tout le sport tchadien.
Sans rancune, « bidoun daghina ». Bonne et heureuse année 2018 à tous.
BANGALI DAOUDA Boukar                   
Professeur de sport                 
Bureau d’Etude et Conseils en Sport
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