Malgré le report de la démission du Premier ministre Fayez al-Sarraj, les candidats au poste continuent de se positionner. Avec le risque d’être déçus, car l’hypothèse de son maintien au titre de président honorifique se renforce.
Les candidats à la succession de Fayez al-Sarraj devront encore ronger leur frein. Le Premier ministre du gouvernement d’union nationale (GUN) a déclaré deux jours avant la date butoir de son départ, qui était prévu pour le 31 octobre, qu’il annulait sa démission. Fayez al-Sarraj a conditionné sa démission à la constitution d’un nouveau Conseil présidentiel et à l’issue des discussions de sortie de crise. Cette décision a été appuyée en amont par les chancelleries allemande, italienne et américaine, mais aussi par Ankara, parrain du GUN.
En coulisses, une hypothèse fait son chemin : Fayez al-Sarraj pourrait rester président à titre honorifique jusqu’aux prochaines élections. De plus, selon le spécialiste de la Libye Emad Badi, l’homme conserve un atout majeur, car, « face à l’évolution du conflit, il est aujourd’hui difficile de trouver une personnalité comme celle de Fayez al-Sarraj qui offrait une figure de compromis ».

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Annoncée le 16 septembre, la démission de Fayez al-Sarraj devait ouvrir la voie à une sortie de crise politique, après plus d’un an de conflit entre les forces du gouvernement de Tripoli et celles du général Khalifa Haftar. Son retrait devait permettre de donner des gages à la population, exténuée par les ravages de la guerre et par la corruption des pouvoirs en place. Des milliers de personnes ont manifesté en septembre à Tripoli, Benghazi, Misrata et Sebha pour réclamer de meilleures conditions de vie et le départ des dirigeants en place, tandis que des représentants de l’Ouest et de l’Est reprenaient langue pour relancer les négociations de sortie de crise dans la foulée de l’accord de cessez-le-feu annoncé le 22 août.

Bataille d’egos

La grande conférence du dialogue politique libyen organisée par la mission des Nations unies en Libye (UNSMIL) le 9 novembre, à Tunis, doit permettre de constituer un nouveau Conseil présidentiel et un gouvernement. L’objectif est de faire valider un nouvel accord destiné à remplacer celui de Skhirat actant la création du GUN en 2015 et jugé caduque par Khalifa Haftar depuis 2017. Mais la cheffe de l’UNSMIL, l’Américaine Stephanie Williams, doit jongler entre les batailles d’egos et les guerres d’influence entre l’Est et l’Ouest pour les postes de pouvoir. La formation du panel des 75 invités libyens au dialogue a également suscité de vives critiques de tous bords.

DU CÔTE DU MARÉCHAL HAFTAR, ON CRITIQUE LA FORTE REPRÉSENTATION DES FRÈRES MUSULMANS. LES TRIBUS TOUARÈGUES ET AMAZIGHS S’ESTIMENT, ELLES, MAL REPRÉSENTÉES.

Deux des représentants du général Khalifa Haftar ont claqué la porte des négociations le 27 octobre, critiquant la forte représentation des Frères Musulmans. De leurs côtés, des représentants des tribus touarègues et amazighs estiment aussi être mal représentés.
D’abord prévu fin octobre à Genève, le grand forum pour le dialogue politique est censé renvoyer l’image de larges concertations nationales grâce à la participation de représentants des trois régions libyennes. Mais Emad Badi reste circonspect. Selon lui, « l’UNSMIL applique les mêmes formules qui n’avaient pas fonctionné précédemment. Même si la réunion a bien lieu, elle ne va pas nécessairement avoir un impact sur la situation sur le terrain ».
L’organisation du forum fait écho à la tentative de tenue de la grande conférence nationale de sortie de crise en mars 2019 de l’ex-patron de l’UNSMIL, Ghassan Salamé. Celle-ci avait été avortée par l’offensive sur Tripoli lancée par le général Khalifa Haftar. Or si une nouvelle attaque reste peu probable depuis la signature du cessez-le-feu permanent entre les deux camps ennemis le 23 octobre, le général Khalifa Haftar tente d’étoffer ses troupes via une campagne de recrutement lancée au niveau de la base militaire de Brak al-Shati, dans le Fezzan. Le GUN, qui pourrait aussi jouer la carte de l’instabilité pour se maintenir, avait aussi fait état le 8 octobre de menaces des forces du général contre Bani Walid, Gharyan et Tarhouna.

Aguila Saleh écarté

À l’issue d’innombrables médiations, les deux camps rivaux étaient parvenus à un accord sur la structure des futures institutions politiques lors des négociations menées à Bouznika (Maroc) entre les représentants du Haut Conseil d’État de Tripoli et de la Chambre des représentants de Tobrouk. Mais ils bataillent désormais pour faire nommer leurs favoris. Il a été convenu que le futur président devrait être originaire de l’Est et que le Conseil présidentiel serait restreint à trois membres, représentant les régions de la Tripolitaine, de Cyrénaïque et du Fezzan.
En coulisses, le patron de la Chambre des représentants de Tobrouk, Aguila Saleh, avait fait valoir son ambition de briguer la fonction suprême. Un espoir rapidement balayé par les membres du Conseil d’État de Tripoli. Aguila Saleh a vu ses chances s’amenuiser avec la perte de nombreux soutiens au sein du Parlement. Un revirement illustré par le départ de son adjoint Fawzi Annweiry, qui a rejoint le groupe parlementaire dissident de Tripoli.

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Le patron de la Chambre des représentants se rallierait alors à la candidature d’Abdelbaset al-Badri, ambassadeur de Libye à Riyad et neveu de l’ex-­secrétaire général de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), de 2007 à 2016, Abdallah Salem al-Badri. La proximité d’Abdelbaset al-Badri avec Khalifa Haftar fait de lui un bon candidat pour les parrains étrangers du maréchal, la Russie et l’Arabie saoudite.
Trois autres noms sont évoqués pour la présidence : Fathi Majbri, ancien vice-président du Conseil présidentiel libyen, Jadallah Azzuz al-Talhi, ex-Premier ministre (en 1979) de Mouammar Kadhafi, et Mohamed al-Megarief, ancien président du Congrès général national (CGN), dont le fils, Tarik Youssef al-Megarief, est membre du conseil d’administration de la Banque centrale libyenne (BCL), à Tripoli, et proche de son gouverneur, Al-Seddik Omar al-Kabir. Mais la fonction de Premier ministre, qui concentrerait l’essentiel des pouvoirs, reste la plus stratégique. Jusqu’à présent, le ministre de l’Intérieur misrati du GNA, Fathi Bachagha, tient la corde pour le poste, fort de la stature internationale qu’il s’est forgée, notamment du fait de ses bonnes relations avec Washington.

Ahmed Miitig, Vice-Premier ministre du gouvernement Sarraj, en Libye.

Fathi Bachagha est concurrencé par un autre poids lourd de Misrata : Ahmed Miitig. L’homme d’affaires et numéro deux du Conseil présidentiel peut se targuer d’avoir réussi le tour de force de signer un accord de relance de la production pétrolière avec Khalifa Haftar le 18 septembre. Sont également dans les starting-blocks l’homme d’affaires misrati Mohamed al-Muntasser, l’ex-membre zintani du Conseil présidentiel Omar al-Aswad, l’ancien premier vice-président de la Chambre des représentants M’Hamed Chouaib, ainsi que l’ambassadeur de Tripoli à Washington, Tahar el-Sonni.

La loi des milices

Alors que Fayez al-Sarraj joue la montre, il doit toujours composer avec les milices de Tripoli. Le Premier ministre a donné des gages à la communauté internationale en travaillant sur un plan de désarmement et de désengagement des milices piloté par Fathi Bachagha. Ce programme est appuyé par Washington, soucieux de lutter contre le terrorisme en Libye.

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Depuis 2015, les milices sont montées en puissance sur le terrain tripolitain, se substituant aux services de sécurité traditionnels. La milice Rada travaille ainsi directement pour le compte du ministère de l’Intérieur, alors qu’elle avait été rebaptisée en 2018 Unité de prévention du crime organisé et du terrorisme. De son côté, la puissante milice Nawasi a réussi à infiltrer les services de renseignements. La réussite du processus de réunification du pays dépend aussi des négociations entre les alliés étrangers des camps rivaux. Parrain de Khalifa Haftar, les Émirats arabes unis veulent à tout prix maintenir le maréchal en pole position.
De son côté, la Russie cherche à associer les kadhafistes aux négociations, mais vise surtout à maintenir sa présence dans l’Est par le biais de la société paramilitaire Wagner, encore présente sur certains sites pétroliers. Quant à la Turquie, soutient du GNA, elle veut placer ses hommes dans le futur gouvernement pour ne pas perdre la main dans le bassin méditerranéen.

Tchadanthropus-tribune avec Jeune Afrique

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