Écrire sur les mafias n’est pas sans risque. Le baromètre établi par Reporters sans frontières (RSF) le montre chaque année : le crime organisé fait des victimes un peu partout dans le monde, et des menaces pèsent constamment sur la presse.

Derrière les barreaux depuis 2015, l’un des cerveaux de la gigantesque escroquerie aux quotas carbone, Arnaud Mimran, 51 ans, furieux contre les articles de Mediapart, a ainsi échafaudé des scénarios de vendetta visant notre journaliste Fabrice Arfi, coresponsable du service enquêtes. Il a aussi imaginé d’autres pièges, dont un « guet-apens » ayant pour but d’intimider l’ancien juge d’instruction Guillaume Daieff, qui avait dirigé les investigations sur le « casse du siècle ».

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Arnaud Mimran est détenu au centre pénitentiaire du Havre. © Photomontage Simon Toupet / Mediapart 

C’est ce qu’ont montré des écoutes judiciaires, effectuées en 2019 et 2020, dont Mediapart a pris connaissance. Selon l’enquête, Arnaud Mimran avait même obtenu l’adresse du magistrat. Questionné en février dernier sur ces écoutes, fruit d’une sonorisation de sa cellule et des parloirs au centre pénitentiaire du Havre (Seine-Maritime) où il est détenu, Arnaud Mimran a répondu qu’il « rigolait ». Arnaud Mimran est un homme qui n’a jamais fait rire les services d’enquête. Il a été condamné définitivement dans l’escroquerie aux quotas carbone à huit ans de prison. Il a aussi été condamné définitivement à treize ans de réclusion criminelle pour enlèvement, séquestration et extorsion de fonds contre un financier turco-suisse – une affaire dans laquelle il avait même simulé son propre kidnapping. Et il est actuellement mis en examen pour « meurtre en bande organisée » dans trois affaires d’homicides, dont celui de son ex-beau-père, le milliardaire Claude Dray.

Dans les interceptions, Mimran évoque de nombreux projets violents auprès de sa compagne et de ses amis. « Je vais revenir, tu vas voir », dit-il ainsi à son amie, comme le comte de Monte-Cristo, son « histoire préférée ». « Comme lui, je vais me venger », dit Mimran. « Te venger de qui ? », lui demande son amie. « Je sais pas, on verra, je réfléchirai. Tu vas voir […]. Avec l’argent, tu peux te venger de tout le monde. »

Le juge l’a questionné sur cette soif de vengeance. « C’est uniquement depuis que je suis incarcéré que des gens mentent sur moi, s’essuient les pieds sur moi, du coup je ressens un sentiment d’injustice et parfois même de haine », dit-il.

« Lui, il faut vraiment qu’il lui arrive du mal »

Auteur en 2018 d’un livre sur l’escroquerie à la taxe au CO2 (D’argent et de sang, éditions du Seuil) et de nombreux articles sur l’affaire pour Mediapart, Fabrice Arfi fait partie des cibles favorites du parrain emprisonné. « Lui, il faut vraiment qu’il lui arrive du mal », lance ce dernier en juin 2019. Il précise sa pensée quelques jours plus tard.

« Tous ces journalistes, je les déteste plus que les magistrats, parce que tu me dirais : “Certains, ils sont morts”, ça ne me ferait pas de peine. […] Fabrice Arfi, par exemple, c’est le pire des sales mecs de la terre […]. Mais bon, lui il est tombé sur la mauvaise personne avec moi », lance Mimran.

Il poursuit : « Tu vois la différence entre les gens. Sarko, il le hait, il écrit rien. Moi, je le hais, mais moi je vais lui faire quelque chose. Ah ça, c’est sûr, je vais lui faire quelque chose. Il va se retrouver dans une chambre d’hôtel avec une fille, qui va porter plainte pour viol et il y aura de la cocaïne sur la table. […] Y a un truc pourri, je fais exploser son couple, il se retrouve en garde à vue, la totale ! […] À la seconde où ça arrive, les policiers sont pas encore entrés dans la pièce, je suis déjà en train de diffuser l’information. »

Il dit qu’il l’a « juré ». Il fera « un truc comme ça ». « Se faire frapper, c’est rien, précise-t-il. Moi, je veux qu’il souffre, que les gens, ils le jugent. »

Arnaud Mimran répète son scénario presque mot pour mot en octobre 2019. « J’ai juré que quand je sors, je lui fais quelque chose. Je prends une fille, j’ai juré, elle le suit, elle le charme, il va à l’hôtel avec, elle se met à hurler, elle porte plainte pour viol, et il y a un article dans les journaux [expliquant que] c’est un violeur. Après, c’est pas grave, même s’il est pas condamné, au moins il verra ce que ça fait de se faire salir. J’ai juré que je le fais. J’ai juré ! […] Je vais avoir tout mon temps pour m’occuper de lui. »

Les enquêteurs de la brigade criminelle relèvent dans un procès-verbal que le détenu a fait des recherches sur Internet sur le journaliste.

Arnaud Mimran a été interrogé en novembre 2021 par les enquêteurs sur les menaces visant Fabrice Arfi. « Ça vous arrive souvent de vouloir qu’il arrive malheur aux gens ? Vous échafaudez souvent des plans machiavéliques comme celui-ci pour vous venger ? », lui ont demandé les policiers. Arnaud Mimran a répondu à deux reprises la même chose : « Je garde le silence. »

« Tout est faux. […] Je veux faire rire J. [sa compagne – ndlr] », réagira-t-il finalement en février dernier, de nouveau interrogé par les magistrats sur ces faits. Selon la retranscription des écoutes, son amie ne s’amuse pas à l’énoncé de ses projets : « T’es fou […]. T’es taré », lui lance-t-elle.

L’adresse personnelle d’un juge

Arnaud Mimran dit qu’il plaisante aussi lorsqu’il parle de certains juges qui ont enquêté sur lui, comme Benoist Hurel (sur les meurtres) et Guillaume Daieff (sur l’escroquerie), qu’il va emmener dans sa tombe avec lui. « J’ai régulièrement pris M. Hurel à partie verbalement en direct, en me moquant de lui, en lui disant par exemple que mon premier souhait n’est plus de sortir de prison mais que lui m’y rejoigne. Je rigole. Je plaisante. M. Hurel le sait », s’explique-t-il.

Au téléphone avec un ami, Mimran exulte : « Ça va saigner ! Il va payer ! Il va pleurer ! »

« Hurel ? », lui demande son ami. Mimran répond : « Ouais ! Tu sais ce que je vais faire ? Je vais le kidnapper, j’vais en faire mon prisonnier. » « Pas mal ! », dit son correspondant. « Je vais le garder au fond d’une cave pendant quatre ans et après, tous les ans, je vais dire : “Convaincs-moi de te laisser sortir, tu passes en commission” », poursuit Mimran.

Il s’imagine donner des « coups de bottin » aux magistrats, les « tabasser » tous les deux. « Demain on me dit j’ai un cancer, il me reste six mois à vivre. Le dernier mois, Hurel et Daieff ils sont avec moi dans une cave », dira-t-il encore dans une conversation en novembre 2020.

Selon une écoute du mois de décembre 2019, Arnaud Mimran a également obtenu l’adresse personnelle de Guillaume Daieff. Il se met en tête d’aller le voir, en convoquant l’imaginaire de l’un de ces meurtres qu’il est accusé d’avoir commandités : celui d’Albert Taïeb, tué en 2014 dans un hall d’immeuble par deux hommes portant des casques de moto. « Et je peux te jurer que quand il va me voir dans l’immeuble, il va penser que c’est pour lui, sur la tête de ma mère, il va trembler. […] Je vais arriver avec un casque de moto, je vais faire genre […] avec un sac. Il va [faire] : “Aaaaaah !” [Et moi de répondre :] “Qu’est-ce que tu veux gros fils de pute ? Qu’est-ce que tu veux, gros fils de pute, là ?” »

« Tout est faux, commente Mimran, lors d’un interrogatoire. La seule chose qui est vraie, c’est qu’un jour j’ai discuté avec une fille qui m’a dit qu’un magistrat habitait dans son immeuble. J’ai imaginé que c’était Guillaume Daieff, et j’ai inventé cette histoire comme ça, pour rigoler. » Le parrain du CO2 assure qu’il « ne sait plus qui est cette femme ». « C’était une fille à qui je parlais sur Facebook, je ne la connais même pas », dit-il.

Le scénario a pourtant été pris au sérieux par les magistrats, qui ont rédigé le 6 février dernier un procès-verbal d’investigation constatant que l’adresse donnée par Arnaud Mimran était bien celle du juge. Pour l’heure, l’autorité judiciaire en est restée là, se contentant donc d’acter les menaces proférées par le parrain depuis sa cellule, sans leur donner l’importance d’un projet criminel.

Contactés par Mediapart, les juges Benoist Hurel et Guillaume Daieff n’ont pas souhaité réagir.

Mediapart a demandé de son côté à son avocat, Me Emmanuel Tordjman du cabinet Seattle, de signaler au plus vite à la procureure de Paris ces faits que son directeur, Edwy Plenel, juge d’une gravité extrême, comme il s’en explique dans un billet de blog. « Venant d’un criminel avéré, personnage principal d’une immense et sanglante escroquerie, ces menaces visant Fabrice Arfi ne sauraient être prises comme de banales vantardises, précise-t-il. C’est la première fois dans son histoire que Mediapart est ainsi la cible explicite de milieux du grand banditisme que ses enquêtes ont mis à nu, milieux qui, en l’occurrence, ne sont pas sans liens avec des intérêts politiques et gouvernementaux, comme nous l’avons de nouveau révélé récemment. »

« Nous sommes d’autant plus inquiets que c’est fortuitement, par nos propres investigations, que nous avons appris les risques encourus par Fabrice Arfi, sans en avoir été alertés au préalable par des interlocuteurs judiciaires ou policiers. C’est pourquoi nous saisissons d’urgence le parquet afin qu’il nous éclaire sur cette passivité et qu’il y mette fin », a-t-il ajouté.

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