30 mars 2026 L’Événement | Tchad : N’Djamena et Savannah Energy s’écharpent devant les tribunaux sur les blocs d’ExxonMobil.
Après avoir écarté sans ménagement le repreneur britannique des actifs sur les gisements de Doba ayant appartenu à la major américaine, le régime du président Mahamat Idriss Déby attend toujours que les tribunaux arbitraux de Londres et de Paris statuent sur le conflit.
À huis clos, le 16 janvier, le tribunal arbitral de la Chambre de commerce internationale (CCI) de Londres a décidé de ne pas trancher le différend opposant l’État tchadien – instigateur de cet arbitrage – et Savannah Energy. Le conflit concerne les actifs d’ExxonMobil sur les gisements de Doba ainsi que ses participations (40 %) au sein des entreprises Cameroon Oil Transportation Co (Cotco) et Tchad Oil Transportation Co (Totco), toutes deux gérant l’oléoduc d’exportation allant vers Kribi, au Cameroun.
Portant le numéro 27456, cet arbitrage relatif au processus d’achat de ces actifs qui n’aurait pas respecté les règles tchadiennes, selon N’Djamena, avait été lancé en 2023. Un an plus tôt, en 2022, Savannah Energy avait racheté à la major américaine l’ensemble de ses actifs, avant d’être forcé dans la foulée, par le pouvoir, de quitter le territoire tchadien. L’État avait ensuite procédé à la nationalisation de tous les investissements d’ExxonMobil dans le pays.
Pour motiver sa décision de renvoi, le tribunal arbitral a fait valoir qu’il ne pouvait pas trancher tant que la Chambre de commerce internationale de Paris – où Savannah Energy a lancé deux arbitrages contre l’État du Tchad au sujet de cette expropriation et de la nationalisation –, n’avait pas rendu ses décisions. Ces dernières ne devraient pas être remises avant plusieurs semaines.
Savannah Energy contre-attaque
Du 16 au 21 juin 2025, la CCI de Paris s’était de son côté réunie pour confronter les représentants de Savannah Energy avec la défense de l’État tchadien. Lors de cette semaine de rencontres à huis clos, N’Djamena était défendu par le cabinet Cleary Gottlieb, avec comme avocat principal Jean-Yves Garaud. L’habituel défenseur du Tchad à Paris, l’avocat Barthélemy Faye, coordonnait la stratégie avec son client. La junior Savannah Energy était quant à elle représentée par le cabinet Quinn Emanuel Urquhart & Sullivan, à travers Thomas Voisin et Philippe Pinsolle.
Durant les cinq jours d’échange, les deux camps ont présenté plusieurs témoins pour appuyer leurs arguments. Le Tchad avait décidé de fait appel à son ancien ministre du pétrole au moment de la nationalisation, Djerassem Le Bemadjiel, au secrétaire général de la présidence de la même époque, Gali Ngothé Gatta, et enfin au directeur des affaires publiques d’ExxonMobil au Tchad d’alors, Gotram Ngaralbaye. Pour Savannah Energy, son vice-président, Yacine Wafy, ainsi que de la dernière directrice générale d’ExxonMobil au Tchad, Cécile Rauline (actuellement patronne des affaires de la major américaine au Kazakhstan), ont été entendus.
Dans cet arbitrage – qui porte le numéro 27523 –, la présidente Gabrielle Kaufmann-Kohler, cofondactrice du cabinet LKK Arbitration, est assistée des professeurs de droit Nicolas Molfessis et de Laurent Aynès, ce dernier appartenant au cabinet Darrois Villey Maillot Brochier.
Durant la quasi-totalité de l’année 2022, le gouvernement du président, à l’époque, par intérim Mahamat Idriss Déby, dit « Kaka », était en bons termes avec les cadres de Savannah Energy, notamment avec son directeur au Tchad, l’ancien cadre de la junior franco-britannique Perenco, Nicolas de Blanpré. Cependant, la relation s’est subitement dégradée en décembre 2022. L’un des rivaux de Savannah Energy pour reprendre les actifs d’ExxonMobil, Perenco, a mené des discussions avec le gouvernement pour que ce dernier l’aide à les reprendre. Depuis cette nationalisation et le différend avec Savannah Energy, Perenco ne s’en est plus approché.
Des actifs « radioactifs »
À l’époque de la mise à l’écart de Savannah Energy, le puissant directeur de cabinet civil de Mahamat Idriss Déby, Idriss Youssouf Boy, était à la manœuvre. Depuis l’incarcération de ce dernier pour corruption au début de l’année 2025, l’influent ministre des finances, du budget, de l’économie et de la coopération, Tahir Hamid Nguilin, est devenu le principal responsable des dossiers pétroliers et juridiques. Ce dernier occupait déjà ce poste en 2019 sous la présidence d’Idriss Déby, décédé en 2021, et l’a conservé après l’arrivée de Kaka. Auparavant, il avait notamment été directeur général de la Société des hydrocarbures du Tchad (SHT), dont l’une des filiales gère depuis 2022 les anciens actifs d’ExxonMobil à Doba.
Au Tchad, un certain nombre d’acteurs de premier plan autour du président espèrent encore qu’une conciliation soit possible. C’est notamment le cas de la ministre du pétrole, des mines et de la géologie, Ndolenodji Alixe Naïmbaye, qui a assisté à toutes les audiences de l’arbitrage de Paris. Membre de tous les gouvernements depuis l’arrivée du président Mahamat Idriss Déby en 2021, celle-ci sent bien que la nationalisation des actifs ExxonMobil avait entamé l’attractivité du domaine pétrolier tchadien.
Or, les gisements de Doba, anciennement aux mains de la major américaine, ont besoin de considérables investissements pour maintenir leur niveau de production. Le Tchad avait tenté, en vain, d’attirer en 2024 la firme angolaise d’État Sonangol sur ces permis. Ces actifs resteront toutefois considérés comme « radioactifs » tant que les arbitrages sont en cours ou qu’une conciliation n’est pas entreprise avec Savannah Energy.
Tchadanthropus-tribune avec Africa Intelligence
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