À quelques jours de ses réunions de printemps, le Fonds monétaire international a dressé un bilan sévère de la santé des États de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale. L’institution de Bretton Woods, qui s’apprête à conclure des programmes de soutien avec ces pays, demande des gages.

Abebe Aemro Selassie au meeting annuel du FMI et de la Banque mondiale, à Washington, le 16 octobre 2025.
Abebe Aemro Selassie au meeting annuel du FMI et de la Banque mondiale, à Washington, le 16 octobre 2025. © Graeme Sloan / Sipa USA / Reuters

Les réunions du printemps de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), qui se dérouleront du 13 au 18 avril à Washington, symbolisent une étape décisive pour les ministres des finances de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac). Le Cameroun, le Congo, le Gabon et la Guinée équatoriale doivent y conclure un programme avec le FMI, condition indispensable pour que le Tchad et la Centrafrique continuent de bénéficier de leur facilité élargie de crédit. Le versement de leurs dernières tranches a été bloqué en raison des déséquilibres persistants dans la zone. Et ce, alors que la direction Afrique du FMI connaît un bouleversement majeur avec le départ de son actuel directeur, Abebe Aemro Selassie, prévu le 1er mai (AI du 24/02/26).

Une note confidentielle des services du FMI, datée du 26 février et consultée par Africa intelligence, se montre volontairement alarmiste, bien loin du ton rassurant des communications officielles.

Le constat sévère, dressé sur 25 pages, pointe « un manque de mise en œuvre des engagements de consolidation budgétaires pris par les chefs d’États en 2024 », soulignant des « dépenses publiques obstinément élevées » qui ont conduit à des « dérapages » et à une détérioration du déficit commercial et budgétaire de la zone « à un rythme accéléré ces derniers mois ». Les services du FMI redoutent une baisse des réserves de change, ce qui menacerait la « pérennité de l’ancrage du régime de change ». Sans le dire, l’institution de Bretton Woods agite le spectre d’une dévaluation du franc CFA à moyen terme, faute de « mesures correctives immédiates« .

« Mécanisme de sanctions »

À court terme, en amont du décaissement de tout programme d’aide, le FMI demande la mise en œuvre des réformes promises depuis plus d’un an ainsi qu’une modification des trajectoires budgétaires actuelles, à l’image du Gabon, qui travaille déjà sur un budget 2026 rectificatif tourné vers plus d’austérité. La note dresse aussi la liste des mesures classiques conseillées par le FMI, comme l’augmentation des recettes non pétrolières à travers l’élargissement de l’assiette fiscale, la lutte contre la corruption, la maîtrise de la masse salariale des administrations publiques ou encore un meilleur ciblage des subventions, notamment dans le secteur stratégique des hydrocarbures.

Sur un temps plus long, le FMI préconise une réforme des statuts de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), pour préserver davantage les réserves de change, ainsi que l’adoption d’une loi régulant le système bancaire. Surtout, il recommande aux États de travailler à « un mécanisme de sanctions », jugé « crucial pour renforcer le respect des critères de convergence régionale« , sur le modèle de l’Union européenne (UE). Un tel arsenal, comprenant des « mesures pécuniaires » envers les États hors des clous, serait toutefois une révolution copernicienne dans une zone monétaire au sein de laquelle les chefs d’État rechignent à partager leurs compétences au niveau communautaire.

Les services techniques du FMI optent ainsi pour un diagnostic plus pessimiste que celui de la BEAC, qui exclut tout scénario de dévaluation à court terme, le taux de couverture extérieur de la monnaie étant de 67 % fin 2025, loin du seuil d’urgence de 20 %.

Traumatisme

La dévaluation de 1994 demeure un traumatisme pour les dirigeants de la sous-région, conscients des troubles qu’elle a engendrés tout au long de la décennie suivante. Lors de la crise pétrolière et la chute du prix du baril en 2014, ce spectre a un temps de nouveau plané, avant que le FMI n’engage des programmes d’appui à l’ensemble des pays de la zone.

Pour protéger la monnaie et la parité fixe avec l’euro, la Cemac, la BEAC et le FMI avaient mis en place, en 2016, une politique dite « d’assurance régionale des avoirs extérieurs ». Selon les statuts de la Banque des États de l’Afrique centrale, les opérateurs économiques (privés et publics) sont tenus de rétrocéder, par l’intermédiaire des banques, leurs devises étrangères à la banque centrale sous-régionale. Ces devises sont, pour partie, logées sur des comptes d’opération auprès du Trésor français et sur les comptes de la BEAC. En 2016, il a été décidé que le stock de ces réserves en devises étrangères devait couvrir cinq mois d’importations, afin de disposer de la marge nécessaire en cas de choc.

Or, constate le FMI, les réserves de change ont « connu une chute brutale au troisième trimestre 2025 », pour atteindre 4,43 milliards d’euros à la fin de cette année, loin de l’objectif de 5,75 milliards d’euros. La couverture en importations est passée à 4,25 mois fin 2025 et pourrait descendre sous les deux mois d’ici à 2029, sans correction de la trajectoire budgétaire actuelle.

Crise des dettes souveraines

Plusieurs facteurs expliquent cette contraction, en premier lieu le ralentissement de la croissance à 2,6 % en 2025, même si le FMI prévoit un rebond à 3,5 % en 2026. Ensuite, des « déficits budgétaires persistants », notamment de la part du Gabon, du Cameroun et du Congo, dont les présidents respectifs, Brice Clotaire Oligui NguemaPaul Biya et Denis Sassou-Nguesso, ont connu des échéances électorales importantes ces douze derniers mois, ont plombé les équilibres régionaux. Le FMI estime le déficit budgétaire de la zone à 2,7 % pour 2025 contre 1,3 % en 2024 et redoute une aggravation en 2026 sans mesures de correction.

L’indiscipline budgétaire a alimenté les importations, au moment où les exportations ont reculé, tant dans le secteur pétrolier, pénalisé par la baisse des prix du baril et celle de la production en 2025, que dans l’extra-pétrolier (coton, cacao, entre autres). L’excédent commercial a ainsi diminué de 50 % entre 2024 et 2025, selon les chiffres de la BEAC, réduisant au passage l’entrée de devises.

La perspective d’une crise des dettes souveraines – celle-ci alimentant la baisse des réserves de change – menace désormais sur la Cemac. Les besoins de financement des États les ont conduits à se tourner massivement vers les banques locales, dans un marché obligataire en pleine expansion depuis le début de la décennie. En 2026, les pays prévoient ainsi de lever le montant record de 4 000 milliards de francs CFA (6,1 milliards d’euros) sur le marché local des titres publics, en obligations assimilables du Trésor (OAT) ou en bons assimilables du Trésor (BAT) – les deux principaux produits financiers publics.

Mur d’échéances

Or, les conditions de financement sont restées « tendues et coûteuses », toujours selon le FMI (AI du 15/01/25). Les taux de souscription ont baissé, de 116 % en 2022 à 84 % en 2025, tandis que les rendements moyens augmentent : 10 % pour les OAT et 7 % pour les BAT en 2025 contre 8,9 % et 6,2 % en 2022. Le FMI y voit un « recul de l’appétit pour le risque des banques », rappelant que « plus d’un tiers des titres publics arrivent à échéance dans les douze mois à venir ».

Pour contourner à ce mur d’échéances, certains États ont mené des opérations de reprofilage de dette jugées « coûteuses » par le FMI, comme le Congo fin 2024 ou le Gabon en mars 2025 (AI du 26/03/25). D’autres se sont tournés vers les marchés internationaux et ont opté pour l’émission d’eurobonds. En janvier, le Cameroun a ainsi levé 750 millions de dollars (avec un taux de 7,9 % sur une maturité de sept ans) et a prolongé l’opération dans le but de lever 100 millions de dollars supplémentaires. Le Congo, dont la situation demeure « particulièrement critique », avait levé 950 millions de dollars avec un taux proche de 10 %, afin d’« honorer ses obligations à court terme« .

Présentées comme des succès et des preuves d’attractivité par les gouvernements, ces opérations sont vues avec scepticisme par les techniciens du FMI, qui jugent l’accès des pays de la zone aux marchés internationaux « restreint et incertain », au prix de « primes de risques souverains élevées ». Ces emprunts en dollars n’ont pas, pour l’heure, renforcé les réserves de change.

La principale source de financement des États reste toutefois le marché local, au risque de la dépendance. Selon la BEAC, l’encours total des titres du Trésor sur le marché sous-régional s’élève désormais à 9 400 milliards de francs CFA (14,3 milliards d’euros), soit trois fois celui de 2020. L’encours du Gabon, en particulier, a augmenté de 75 % en 2025 et représente à lui seul 30,5 % de l’encours global, devant le Congo (29,5 %) et le Cameroun (19,4 %). Dopées aux titres publics, qui représentent 32 % de leurs actifs, contre 10 % en 2015, les banques s’exposent à d’éventuels défauts de paiement des États et à une crise du système bancaire local, selon les rapporteurs du FMI, alors que ces établissements restent pour l’heure largement rentables. La note recommande l’adoption rapide d’une loi régionale de surveillance du secteur et le renforcement des effectifs du régulateur bancaire, la Commission bancaire de l’Afrique centrale (Cobac).

Tchadanthropus-tribune avec Antoine Rolland & Africa intelligence

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