Annoncée dès janvier dernier par les présidents Mahamat Idriss Déby Itno et Emmanuel Macron, la reprise de la coopération entre la France et le Tchad s’amorce doucement. Le rapprochement est cependant réel, sur les plans sécuritaire et économique.

La poignée de main, ce 15 juin à Paris, entre le ministre tchadien des Armées, Issakha Malloua Djamous et son homologue française Catherine Vautrin, est symbolique. Officiellement, les deux responsables politiques ont échangé, en marge du salon de l’armement Eurosatory, sur les enjeux sécuritaires et les perspectives de coopération entre leurs pays. Mais, plus officieusement, ce rendez-vous marque aussi une étape de plus dans le réchauffement des relations entre le Tchad et la France, amorcée en janvier 2026 par la réception, déjà à Paris, de Mahamat Idriss Déby Itno par Emmanuel Macron.

Les deux présidents avaient alors officialisé leur ambition partagée de dépasser la rupture spectaculaire du partenariat militaire franco-tchadien de fin 2024 et de construire une nouvelle relation de coopération. Si Paris garde un souvenir amer de la fermeture imposée des bases françaises et du départ brutal de ses derniers soldats français présents au Tchad, en janvier 2025, la nouvelle orientation diplomatique a été confirmée en mai dernier lors du sommet Africa Forward de Nairobi, où Mahamat Idriss Déby Itno et Emmanuel Macron se sont de nouveau entretenus et ont validé la nécessité d’une relance de la coopération sécuritaire.

Des besoins sécuritaires redevenus pressants

Avant cette rencontre de Nairobi, le ministère de la Défense français avait dépêché en avril au Tchad une équipe d’officiers chargés d’évaluer les modalités d’une nouvelle coopération sécuritaire. Si la feuille de route n’est pas officielle, une chose est claire, à Paris comme à N’Djamena : la future présence française n’aura pas l’ampleur de celle qui prévalait avant 2025. Dans un contexte globalement anti-français au Sahel, Mahamat Idriss Déby Itno n’y est diplomatiquement pas prêt. Quant à Emmanuel Macron, il a de longue date émis le souhait de limiter le nombre de soldats français impliqués en Afrique.

La première mission des officiers français a porté sur les opportunités de formation et de conseil de l’armée tchadienne, mais aussi de renforcement des capacités opérationnelles de cette dernière. Plus concrètement, N’Djamena espère aujourd’hui bénéficier de l’assistance française pour les domaines de l’aérien et du renseignement, dans un contexte sécuritaire difficile mêlant la persistance de l’instabilité dans la région du lac Tchad, la guerre au Soudan, les incertitudes sur la situation en Libye et, globalement, la crainte récurrente de voir émerger ou se reconstituer des groupes armés aux frontières du pays.

Au moment de la rupture avec Paris, le Tchad avait affiché sa confiance dans sa politique de multiplication des alliances. Il s’était tourné vers la Turquie et vers son offre de drones pour combler le vide laissé dans le ciel tchadien par l’aviation française. Néanmoins, cette option a montré ces derniers mois des limites, notamment dans le bassin du lac Tchad, et Mahamat Idriss Déby Itno souhaite bénéficier de nouveau de la coopération de Paris. Des avions français pourraient prochainement être stationnés dans une base tchadienne, ce qui permettrait à la France de retrouver un point d’appui aérien dans une région qu’elle juge stratégique.

« Il y a eu des couacs avec les drones turcs ces derniers mois, qui ont été immobilisés. Cela a renforcé chez Mahamat Idriss Déby Itno l’impression de manquer de protection aérienne. Or, c’est précisément ce que la France a offert par le passé au Tchad, en allant jusqu’à frapper des colonnes rebelles qui avançaient vers N’Djamena », résume une source diplomatique à Jeune Afrique. « Les Français savent que le président tchadien veut surtout se protéger d’attaques qui viendraient de la Libye ou du Soudan. Ils en profitent un peu pour retrouver une emprise opérationnelle et une capacité de projection dans la région », analyse-t-elle.

Le Tchad cherche aussi les investissements français

Le rapprochement ne se limite toutefois pas aux questions militaires. Depuis plusieurs mois, Paris et N’Djamena travaillent également à une relance de leur partenariat économique. Le Forum économique Tchad-France, finalement programmé le 25 septembre prochain à Paris, doit valider cette autre nouvelle dynamique. Organisé avec le Medef International, il doit permettre de mobiliser les entreprises françaises autour des priorités du plan de développement « Tchad Connexion 2030 ». N’Djamena espère attirer un maximum d’investisseurs dans les secteurs de l’énergie, des infrastructures, de l’agriculture, ou encore des mines.

Une délégation tchadienne, conduite par Tahir Hamid Nguilin, ministre des Finances, du Budget, de l’Économie, du Plan et de la Coopération internationale, et Guibolo Fanga Mathieu, ministre du Commerce et de l’Industrie, a d’ailleurs effectué ce 11 juin une mission en France auprès de responsables d’entreprises françaises. Le dossier stratégique de la coopération économique est également suivi de près par Amina Priscille Longoh, ambassadrice du Tchad en France, qui a participé à ce rendez-vous. L’ancienne ministre, réputée proche de Mahamat Idriss Déby Itno, est l’une des chevilles ouvrières de la relance de la relation entre Paris et N’Djamena.

Amorcée, celle-ci n’est cependant pas totalement acquise. De source diplomatique, le dossier soudanais demeure au cœur des préoccupations de Paris. Dès 2024, la France avait exprimé son inquiétude face au rapprochement entre N’Djamena et les Émirats arabes unis, principaux soutiens militaires et financiers des Forces de soutien rapide du général Mohamed Hamdane Daglo, dit Hemetti. Si le Tchad a affiché depuis sa prise de distance et sa volonté de maintenir sa neutralité dans le conflit, le sujet reste sensible et le dossier soudanais a été abordé entre les deux délégations en mai dernier au sommet Africa Forward de Nairobi.

Autre sujet : la situation de l’opposant Succès Masra. L’ex-Premier ministre, emprisonné au Tchad depuis plus d’un an après une condamnation à vingt ans de détention pour complicité dans des affrontements meurtriers, dispose de nombreux soutiens en France, qui dénoncent une incarcération politique. Une grâce présidentielle demeure à l’étude à N’Djamena, une partie de l’entourage de Mahamat Idriss Déby Itno y demeurant cependant opposé. « Le cas de Masra ne constitue pas un blocage d’une relance entre le Tchad et la France. Mais une grâce pourrait être un signal positif envoyé par N’Djamena », assure un ancien ministre tchadien.

Tchadanthropus-tribune avec Africa Intelligence

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