Un an après sa condamnation, l’opposant tchadien Succès Masra reste en prison. Derrière les barreaux, il refuse la grâce présidentielle et réclame une amnistie qui préserverait son avenir politique.

Il y a un plus d’un an, en mai 2025, Succès Masra était arrêté à son domicile de N’Djamena. Quelques mois auparavant, l’ancien opposant occupait encore la primature, après avoir conclu un accord politique avec le président Mahamat Idriss Déby. Aujourd’hui, le président des Transformateurs purge une peine définitive de vingt ans de prison pour « diffusion de message à caractère haineux et xénophobe » et « complicité de meurtre », une condamnation d’août 2025 que la Cour suprême a ensuite confirmée en rejetant son pourvoi en cassation, en mai dernier.

La justice tchadienne lui reproche d’avoir diffusé, en 2023, un message qui aurait contribué, deux ans plus tard, au déclenchement des affrontements intercommunautaires meurtriers de Mandakao, dans le sud du pays. Depuis son arrestation, le 16 mai 2025, Succès Masra est détenu, selon ses proches, dans un bureau de moins de quinze mètres carrés aménagé en cellule au sein des locaux de la police judiciaire de N’Djamena. Les responsables des Transformateurs, contactés par Jeune Afrique, refusent de commenter sa situation. Leur mot d’ordre, lui, n’a pas changé : obtenir « sa libération parce qu’il est innocent ».

Grâce ou amnistie, le nœud des négociations

Cette discrétion s’explique aussi par les discussions engagées en coulisses. Une responsable politique du parti reconnaît, timidement, que « des choses se font sans bruit ». Selon les informations recueillies par Jeune Afrique, un canal de discussion direct est ouvert entre le président Mahamat Idriss Déby Itno et son ancien Premier ministre. Le chef de l’État se dit disposé à autoriser la libération de son ancien allié par le biais d’une grâce présidentielle. Une option que Succès Masra refuse.

L’opposant privilégie une amnistie, dont les conséquences juridiques seraient plus favorables. Derrière cette divergence se joue aussi l’avenir politique de celui qui, en quelques années, s’est imposé comme la principale figure de l’opposition tchadienne avant de voir sa trajectoire brutalement interrompue. De nombreuses sources concordantes à N’Djamena confirment l’existence de ce désaccord. Contacté par Jeune Afrique, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Gassim Chérif, n’a pas répondu à nos sollicitations.

La différence est loin d’être symbolique. Une grâce présidentielle permettrait à Succès Masra de recouvrer la liberté, mais laisserait subsister sa condamnation et son casier judiciaire, une situation qui, à terme, pourrait compromettre une éventuelle candidature à une élection présidentielle. Une loi d’amnistie produirait des effets tout autres : en effaçant les conséquences pénales des faits pour lesquels il a été condamné, elle ouvrirait davantage la voie à un retour sur la scène politique, sous réserve de remplir les autres conditions prévues par la loi.

Mais les discussions ne portent pas uniquement sur le terrain juridique. Selon plusieurs sources politiques tchadiennes, Mahamat Idriss Déby Itno souhaiterait également que les Transformateurs soient absorbés par le Mouvement patriotique du salut (MPS), le parti présidentiel. Une exigence que l’entourage de Succès Masra juge, à ce stade, inacceptable tant son mouvement s’est créé en franche opposition au MPS, avec de nombreux acteurs de la société civile historiquement hostile au parti au pouvoir.

L’ascension fulgurante des Transformateurs

Il y a moins de dix ans, Succès Masra était encore un économiste peu connu du grand public. Ancien cadre de la Banque africaine de développement (BAD), il lance les Transformateurs en 2018, d’abord sous la forme d’un mouvement citoyen avant qu’il ne devienne un parti politique après plusieurs bras de fer avec les autorités. Sa notoriété grandit rapidement, portée autant par son discours que par les réactions du pouvoir. Pour plusieurs responsables politiques interrogés par Jeune Afrique, l’ancien président Idriss Déby Itno, mort en avril 2021, a lui-même contribué, involontairement, à faire émerger celui qui allait devenir un de ses opposants.

« Au lancement de son parti, en 2019, nous avons vu les forces de l’ordre barricader la Maison de la Femme de N’Djamena qu’aucun grand parti n’utilisait. Les militants ont ensuite été gazés. Ce jour-là, je me suis dit que le président Déby commettait une erreur : il était en train de fabriquer un animal politique », confie un responsable politique ayant requis l’anonymat. Le parti se structure rapidement, multiplie les rassemblements et fait de la dénonciation du régime son marqueur politique. « Les Tchadiens en avaient assez de plusieurs décennies de gouvernance Déby. Masra a su capitaliser sur cette lassitude », résume un autre acteur.

Au-delà de son discours, Succès Masra bénéficie d’une dynamique plus profonde. Dans un pays où les équilibres communautaires demeurent déterminants, plusieurs observateurs estiment qu’il a incarné l’espoir d’une partie du Sud tchadien, région dont il est originaire. « Le Sud est aujourd’hui orphelin de leaders. Certains sont morts, d’autres appartiennent à une génération politique en fin de parcours. Beaucoup se sont donc naturellement rassemblés derrière sa candidature », explique un responsable politique influent dans cette partie du pays.

Rencontré à N’Djamena à la mi-juillet, Serge, un jeune diplômé sans emploi, partage cette lecture. « C’était le seul capable de faire bouger les lignes », affirme-t-il. Pour lui, l’enjeu dépasse la seule personne de Succès Masra. « Le Sud n’a plus eu de président depuis François Tombalbaye. Il est temps que le pouvoir revienne à quelqu’un issu de cette région, d’autant que nous représentons une grande partie de l’intelligentsia du pays. » Selon plusieurs observateurs, cette attente explique l’adhésion d’une partie de la jeunesse urbaine, diplômée et souvent confrontée au chômage, au projet politique porté par les Transformateurs.

Le tournant du « jeudi noir »

L’ascension de Succès Masra connaît toutefois un coup d’arrêt le 20 octobre 2022. Ce jour-là, la répression de la manifestation organisée à son appel fait 128 morts selon la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH). Pour l’opposition, cette journée restera celle du « jeudi noir ». Pour les Transformateurs, elle marque le début d’une période de profondes turbulences. Si le parti continue d’incarner l’une des principales forces d’opposition du pays, les violences laissent des traces durables parmi ses militants dont beaucoup vont prendre leurs distances, ébranlés par l’ampleur de la répression.

Des divisions apparaissent également au sommet de l’appareil du parti. Quelques jours après les événements du 20 octobre 2022, Moustapha Masri, alors numéro deux des Transformateurs, claque la porte. Parmi les raisons de sa démission, il regrette que les militants n’aient pas été suffisamment protégés, et critique la stratégie de la direction qu’il juge de plus en plus radicale. Le parcours ultérieur de Moustapha Masri illustre les recompositions politiques à l’œuvre au Tchad : en avril dernier, il a été nommé ministre d’État, secrétaire général de la présidence, devenant l’un des plus proches collaborateurs de Mahamat Idriss Déby.

Au lendemain de la répression, Succès Masra quitte le Tchad. Commence alors plus d’une année d’exil, durant laquelle il poursuit son activité politique depuis l’étranger tout en multipliant les contacts diplomatiques. Son retour à N’Djamena, en novembre 2023, est rendu possible par la signature des accords de Kinshasa, conclus sous la médiation du président congolais Félix Tshisekedi. Un dirigeant pour lequel Mahamat Idriss Déby nourrit une estime particulière, selon plusieurs observateurs de la scène régionale. Le texte prévoit notamment le retour sans entrave de l’opposant ainsi qu’un processus de réconciliation politique.

Le pari de la primature

« Il n’avait pas d’autre choix que de signer », estime aujourd’hui un responsable de l’opposition. Pour cet interlocuteur, l’accord constituait avant tout un compromis politique destiné à sortir d’une impasse. Quelques semaines seulement après son retour, Succès Masra crée la surprise. En janvier 2024, celui qui s’était imposé comme le principal opposant au pouvoir accepte de devenir le Premier ministre de Mahamat Idriss Déby Itno. Une décision qui déconcerte jusque dans ses propres rangs et brouille l’image de rupture qu’il s’était construite.

À N’Djamena, beaucoup de ses partisans peinent encore à comprendre ce choix. Le revirement de Masra nourrit également les critiques de plusieurs figures de l’opposition. « Il est encore jeune et sa culture politique n’est pas suffisamment mûre. Sinon, il n’aurait jamais accepté de devenir Premier ministre. C’était sa première erreur. La seconde, en tant que chef du gouvernement, c’était de se présenter ensuite contre le président. C’était incompréhensible », analyse un responsable politique de premier plan.

Cette décision laissera une empreinte durable sur son parcours politique. Car si elle lui ouvre les portes de la primature, elle fragilise également le lien de confiance tissé avec une partie de son électorat, qui avait fait de lui le symbole d’une alternance radicale au pouvoir en place. D’autres y voient au contraire le choix du pragmatisme. En intégrant les institutions, l’ancien opposant espère alors peser de l’intérieur sur les réformes promises au lendemain de la transition.

Au soir de l’élection présidentielle de mai 2024, Succès Masra revendique la victoire avant même la proclamation des résultats. Ses partisans dénoncent un scrutin « confisqué », tandis que les Transformateurs contestent pendant plusieurs semaines les chiffres annoncés par les autorités, donnant largement vainqueur Mahamat Idriss Déby. Huit mois plus tard, le ton change radicalement : le 24 janvier 2025, dans une vidéo diffusée sur Facebook, l’ancien Premier ministre reconnaît non seulement les résultats de l’élection présidentielle, mais aussi ceux des législatives pourtant boycottées par son parti.

De la contestation à la reconnaissance

Succès Masra affirme sa « confiance dans les institutions républicaines et au président ainsi élu, le maréchal Mahamat Idriss Déby ». Officiellement, cette déclaration répond à l’appel lancé quelques jours plus tôt par le chef de l’État qui invitait les forces politiques à rejoindre un dialogue national apaisé. En privé, l’histoire est plus complexe. Selon plusieurs sources tchadiennes concordantes interrogées par Jeune Afrique, des discussions étaient engagées entre les deux hommes depuis plusieurs semaines.

Les échanges étaient directs, sans intermédiaires politiques. Au cœur des négociations figurait une revendication de Succès Masra : retrouver la primature. Toujours selon nos informations, Mahamat Idriss Déby Itno en avait accepté le principe, à une condition : une reconnaissance publique de sa victoire à l’élection présidentielle. Le discours prononcé en janvier devait ouvrir la voie à un nouvel accord politique entre les deux anciens alliés. Mais rien ne va se passer comme prévu : quelques jours seulement après la prise de parole de Masra, le président reconduit finalement Allah Maye Halina à la tête du gouvernement.

Beaucoup d’observateurs datent la fin des discussions entre les deux hommes à ce jour. La confiance, déjà fragile, est alors définitivement rompue. Quelques mois plus tard, Succès Masra est arrêté. Son incarcération accélère la recomposition de son mouvement. Après Moustapha Masri, devenu secrétaire général de la présidence, un autre cadre historique des Transformateurs choisit de rejoindre le pouvoir : en avril dernier, le Dr Sitack Yombatina Béni est nommé ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de la Formation professionnelle.

Ces départs alimentent le discours du pouvoir, qui présente les Transformateurs comme un parti en perte d’influence. Les proches de Succès Masra y voient, au contraire, les conséquences des pressions exercées sur les cadres de l’opposition depuis l’arrestation de leur leader. Dans les rangs du parti, la prudence est désormais de mise. Plusieurs responsables sollicités par Jeune Afrique ont refusé de s’exprimer, invoquant un contexte politique sensible. Malgré ces défections et ce climat de retenue, un mot d’ordre continue de circuler parmi les fidèles de l’ancien Premier ministre. Il tient en une revendication : obtenir la libération de Succès Masra.

Reste une inconnue : Mahamat Idriss Déby Itno est-il prêt à laisser revenir dans le jeu celui qui demeure, malgré son affaiblissement, son principal opposant ? La réponse dépend désormais moins des tribunaux que des discussions engagées, loin des regards, entre les deux hommes.

Tchadanthropus-tribune avec Jeune Afrique

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