Au Sahel, Africa Corps a adossé sa logistique à un réseau aérien composé de multiples compagnies. Armes, munitions, hommes et équipements en provenance de Russie atteignent les bases de l’unité expéditionnaire qui remplace Wagner dans les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) en empruntant d’abord la voie des airs, selon un schéma documenté par le Center for Advanced Defense Studies (C4ADS).
De janvier 2025 à juillet 2026 – soit pendant un an et demi –, l’ONG américaine a suivi 75 vols affiliés aux opérations du groupe paramilitaire russe et de son prédécesseur dans la région, permettant d’identifier les nœuds logistiques et les corridors de transport utilisés par Moscou pour étendre son influence sur le continent.
Les analystes du C4ADS, organisation qui se définit comme « luttant contre les réseaux illicites qui menacent la paix et la sécurité mondiales », ont pu remonter la piste de sept compagnies aériennes impliquées dans ce circuit d’approvisionnement.
Des opérateurs publics en première ligne
L’opérateur ayant assuré le plus grand nombre de vols (20) sur la période observée est l’Unité de vol 224, une compagnie aérienne publique russe relevant du ministère de la Défense, réputée transporter troupes et matériel à travers le monde pour le compte des sociétés militaires privées. Elle a notamment livré du matériel à Wagner et facilité le convoyage de missiles balistiques vers la Corée du Nord – ce qui lui a valu d’être placée sous sanctions américaines en mai 2023.
Le deuxième opérateur le plus actif est l’Escadron russe de vols spéciaux, l’entité publique chargée du transport du président Vladimir Poutine et d’autres hauts responsables, avec 14 vols. C’est cette unité qui aurait notamment assuré le transport de l’état-major d’Africa Corps sur le continent dans le cadre de réunions de haut niveau avec des chefs d’État africains. Le ministère russe des Situations d’urgence (EMERCOM) a lui aussi effectué de nombreux vols au cours du premier semestre 2026 : sous couvert de missions humanitaires, il aurait transporté du personnel militaire et du fret vers le Mali, mais aussi la Syrie et l’Iran.
Une flotte privée pour brouiller les pistes
Pour diversifier leur logistique et préserver une certaine confidentialité, les sociétés privées militaires russes ont également recours à de petits transporteurs privés, à commencer par JSC Aviacon Zitotrans, une compagnie de fret sanctionnée par les États-Unis en janvier 2023 pour avoir transporté des armes destinées à l’armée russe.
Un de ses appareils, un Iliouchine Il-76, aurait ainsi transporté en septembre 2023 des combattants de Wagner avant de s’écraser à l’aéroport de Gao, au Mali, selon l’armée française, qui n’a toutefois pu établir avec certitude qui se trouvait à bord.
Une compagnie africaine figure aussi dans cette liste : Liz Aviation, filiale du groupe Ebomaf, dont le siège social se trouve à Ouagadougou. Selon les enquêteurs, son Il-76 immatriculé XT-EBO est susceptible d’avoir « violé les embargos sur les armes à Bangui ».
Le Burkina Faso, plaque tournante régionale
Le Burkina Faso occupe une place centrale dans cette toile aérienne, concentrant le plus grand nombre de vols russes au départ ou à destination de ses aéroports. Ce pays sert en effet régulièrement d’escale pour les liaisons à destination du Mali et du Niger : en quelques années, l’aéroport international Thomas-Sankara de Ouagadougou est devenu une véritable plaque tournante logistique pour les vols militaires russes.
Ce volume élevé de rotations correspond aussi à l’escalade de la violence extrémiste à laquelle le pays a été confronté ces trois dernières années, tandis que le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) multipliait les attaques. Une situation qui « a pu inciter les aéronefs liés aux Sociétés militaires privées à effectuer des vols plus fréquents, afin d’acheminer armes, matériel et personnel », avancent les enquêteurs de C4ADS.
Ces derniers ont également établi un lien entre les pics observés dans le trafic aérien et des événements sécuritaires majeurs survenus dans l’espace AES. Ainsi, avant et après les attaques du 25 avril 2026 au Mali – lorsque six villes ont été frappées simultanément par le JNIM et les rebelles du Front de libération de l’Azawad (FLA) –, les vols militaires russes dans la zone se sont multipliés. « C’est l’avion de transport de fret lourd Il-76TD qui a effectué la plupart de ces vols, ce qui laisse supposer qu’il transportait des munitions, des armes ou d’autres équipements militaires », soutient le rapport.
Un chapelet de bases fragilisé
En étudiant ces dizaines de rotations sur la période 2025-2026, les enquêteurs ont également mis en évidence tant les récurrences stratégiques que des fragilités structurelles. « Les avions liés aux sociétés militaires privées qui effectuent des liaisons entre la Russie et le Sahel suivent des itinéraires réguliers, en utilisant systématiquement les mêmes escales de repos et de ravitaillement », précise le document.
L’itinéraire le plus courant relie ainsi la Russie à la base aérienne de Hmeimim, à Lattaquié, en Syrie, puis à une base libyenne – principalement Al-Khadim, mais aussi Al-Jufra et Maaten al-Sarra –, avant d’atterrir dans un aéroport du Sahel. Ce circuit présente de nombreuses vulnérabilités. « Entraver l’accès des sociétés militaires privées à ces plaques tournantes de transit pourrait considérablement réduire la capacité de la Russie à soutenir ses troupes sur le terrain au Mali, au Burkina Faso et au Niger », avance le rapport.
Vers un étranglement aérien ?
Dans un contexte géopolitique en pleine recomposition, deux points de rupture se dégagent particulièrement. En Libye, les bases russes se situent dans les zones contrôlées par le clan Haftar. Si celui-ci s’effondrait face au gouvernement d’union nationale (GUN), changeait d’allégeance, ou si les élections prévues en février 2027 affaiblissaient sa position, Moscou pourrait perdre un allié précieux.
En Syrie, la situation est plus fragile encore depuis la chute de Bachar al-Assad, le 8 décembre 2024. Après dix-huit mois de négociations, un accord entre Damas et Moscou a été annoncé le 9 août. Il règle le sort des deux implantations russes historiques – la base aérienne de Hmeimim et la base navale de Tartous –, qui constituaient les seuls avant-postes militaires officiels de la Russie en dehors de l’ex-URSS.
Dans un délai de trois mois, les installations devraient basculer vers un nouveau statut de coopération militaire, réduisant d’autant l’autonomie dont jouissait jusqu’ici Moscou sur ses emprises historiques. À terme, le nouveau gouvernement de Damas pourrait ainsi contraindre, ou du moins mieux contrôler, les vols partant ou faisant escale sur son sol, au risque de freiner les ambitions africaines de Moscou.
Tchadanthropus-tribune