9 septembre 2026 TCHAD : Entre le Niger et le Tchad, une relation compliquée par les groupes armés.
Les accusations portées par un capitaine de l’armée nigérienne contre de hauts gradés tchadiens, après la mutinerie des 28 et 29 août à Niamey, ont contribué à tendre des relations déjà difficiles entre le Niger et le Tchad. Explications.
Après la mutinerie et la tentative de putsch avortées à Niamey les 28 et 29 août derniers, un officier de l’armée nigérienne a affirmé à la télévision nationale que des officiers tchadiens et des proches de l’ancien président nigérien Mohamed Bazoum auraient soutenu les mutins, évoquant même un projet de renforts transitant par le Tchad. Les autorités tchadiennes ont qualifié ces accusations de fausses informations, et le président Mahamat Idriss Déby Itno a appelé, en citant le Coran, à la vérité et au calme.
Toutefois, ces accusations ne sont pas restées sans effet. Et pour cause : les relations entre les deux pays sont marquées par une méfiance latente liée à la présence de groupes armés nigériens et tchadiens de part et d’autre de la frontière, dans le nord frontalier avec la Libye. Niamey et N’Djamena ont une crainte réciproque : voir se développer avec l’aval, ou en raison de l’impuissance de son voisin, un mouvement rebelle capable, à terme, de lancer contre lui une offensive armée.
FACT et CCMSR, les craintes persistantes de N’Djamena
Du côté de N’Djamena, le danger est incarné par le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT) et par un mouvement dissident de celui-ci, le Conseil de commandement militaire pour le salut de la République (CCMSR). Nés en 2016, ceux-ci sont majoritairement composés de Tchadiens du Kanem et de Toubous. Le FACT est notamment responsable de l’offensive de grande ampleur ayant coûté la vie au président Idriss Déby Itno, père de l’actuel chef de l’État, en 2021.
Ces mouvements ont largement profité du chaos libyen provoqué par la disparition de Mouammar Kadhafi. Ils ont réussi à prendre le contrôle de postes-frontières dans le nord du Tchad et le sud de la Libye, ce qui leur a permis de prélever des taxes sur les trafics d’or, d’essence ou de drogues. Ils se sont aussi, plus ou moins occasionnellement, alliés à l’Armée nationale libyenne (ANL) de Khalifa Haftar, une proximité qui les a fait accéder à des armes et des équipements militaires, au grand dam de N’Djamena.
Mahamat Idriss Déby Itno et le maréchal libyen se sont pourtant rapprochés, ces dernières années, sous l’impulsion d’un allié financier et diplomatique commun, les Émirats arabes unis. Le FACT et le CCMSR ont peu à peu perdu leur ancrage libyen et le Tchad a pu reprendre pied dans certaines zones du nord de son territoire, auparavant partiellement contrôlées par les rebelles. Mis à mal en Libye par les choix stratégiques de Khalifa Haftar, les groupes armés tchadiens ont alors déplacé leur zone d’action vers le Niger.
Du chaos libyen au chaos nigérien
C’est pourquoi le nord du territoire nigérien connaît une instabilité grandissante depuis le coup d’État contre Mohamed Bazoum, en juillet 2023. La junte d’Abdourahamane Tiani, au pouvoir à Niamey, peine à sécuriser les immenses territoires de la région d’Agadez, et en particulier ceux proches de la frontière libyenne où différents groupes armés, dont le FACT et le CCMSR, ont repris position. Des sources sécuritaires comparent la situation actuelle du nord nigérien au chaos du sud libyen de la fin des années 2010.
Des combattants du CCMSR ou du FACT tirent notamment profit des activités d’orpaillage illégal du plateau du Djado, au nord-est du Niger. Dans cette région circulent également des éléments du Front patriotique de libération (FPL), groupe armé nigérien opposé au régime d’Abdourahamane Tiani et qui réclame la libération de l’ancien président Bazoum. Perpétrant des sabotages au Niger, le FPL dispose, comme auparavant ses homologues tchadiens, de bases arrière à la frontière de la Libye, autour de localités comme Al-Qatrun.
Le FPL a pu un temps opérer sur certains postes frontaliers informels aux côtés du FACT ou du CCMSR, mais cette donne a changé en 2025. Son fondateur, Mahmoud Salah, a été arrêté dans le sud libyen au début de l’année par l’ANL avant d’être libéré fin juin sur ordre du maréchal Haftar et de son fils et chef d’état-major, Saddam Haftar. Ceux-ci, déjà alliés de N’Djamena sous l’égide des Émirats arabes unis, soutiennent désormais ouvertement le FPL, à la grande colère de Niamey.
En mai 2025, Saddam Haftar s’était pourtant rendu à Niamey pour sceller une coopération sécuritaire avec Abdourahamane Tiani. Mais, un an plus tard, à la mi-juin 2026, c’est à Tripoli, siège du Gouvernement d’union nationale reconnu par l’ONU (et adversaire des Haftar) qu’Ali Lamine Zeine, le Premier ministre nigérien, a effectué une visite officielle quelques jours avant l’annonce de la libération de Mahmoud Salah. Le rapprochement de Niamey avec le GUN coïncide avec celui entre le Niger et l’Algérie, autre soutien de Tripoli désormais allié de Tiani.
Le FPL et les peurs de Tiani
Bien décidé à réduire au maximum la capacité de nuisance du FACT et du CCMSR et à profiter de son alliance du moment avec son homologue maréchal libyen, Mahamat Idriss Déby Itno a ordonné dans ce contexte des opérations militaires pour sécuriser la reprise en main de sa frontière avec la Libye. Il observe aussi avec attention la situation dans le nord du Niger, où les rebelles nigériens du FPL pourraient devenir des alliés de circonstances et, armés par l’ANL des Haftar, contribuer à contrer l’implantation du FACT et du CCMSR au Niger.
Deux sources à N’Djamena ont évoqué auprès de Jeune Afrique la présence dans la capitale tchadienne de membres du FPL ou du groupuscule sécessionniste, le Mouvement patriotique pour la liberté et la justice (MPLJ), en 2026. Ces informations n’ont pu être confirmées de manière officielle, mais le contexte chaotique a bel et bien tendu les relations entre N’Djamena et Niamey. Si les deux pays assurent officiellement collaborer contre les groupes armés, le jeu d’alliances de Khalifa Haftar pourrait contredire en partie cette version.
C’est en tout cas la crainte des militaires au pouvoir au Niger. Plusieurs membres du FPL issus de la communauté toubou nigérienne ont des liens familiaux avec des personnalités toubou tchadiennes proches du pouvoir à N’Djamena. Des connexions qui ajoutent à la méfiance d’Abdourahamane Tiani. Invité par Mahamat Idriss Déby Itno au Forum africain de l’eau au Tchad en juillet, ce dernier n’a pas honoré l’invitation, tout comme ses homologues de l’Alliance des États du Sahel, Assimi Goïta et Ibrahim Traoré.
La Russie pourrait jouer un rôle dans ce chaos. Proche de l’Algérie, désormais alliée du Niger d’Abdourahamane Tiani, Moscou continue également d’entretenir de bonnes relations avec Khalifa Haftar, qui lui a permis de s’implanter en Afrique du Nord, notamment à Benghazi, sur la stratégique côte méditerranéenne. Le 19 août, quelques jours avant la tentative de putsch à Niamey, Saddam Haftar a encore rencontré le président russe Vladimir Poutine au Kremlin. Les deux hommes ont discuté des « efforts visant à maintenir la sécurité et la stabilité régionale ».
