La libération du chef rebelle nigérien Mahmoud Salah par Benghazi marque une rupture nette entre le clan Haftar et la junte de Niamey. Elle illustre comment le Sahel devient le théâtre d’une guerre d’influence libyenne par groupes armés interposés.

C’est une libération de prisonniers qui pourrait avoir une incidence décisive sur le futur de la Libye. Dans la nuit du 21 au 22 juin, Barhadine Mehdoune Refi, chef de guerre libyen opposé au camp du maréchal Khalifa Haftar, a été, avec ses hommes, remis par les autorités nigériennes à celles de Tripoli, contrôlant l’ouest de la Libye. En réponse, le Gouvernement de stabilité nationale (GSN), qui dirige la partie orientale du pays, a réagi en libérant à son tour, dès le lendemain, le chef de guerre Mahmoud Salah et ses combattants, qui, eux, sont opposés à la junte dirigée par Abdourahamane Tiani.

Saddam Haftar, chef d’état-major des forces terrestres de l’Armée nationale libyenne (ANL), qui soutient le GSN, ne s’est pas arrêté là, puisqu’il a promis aux rebelles nigériens du Front patriotique de libération (FPL), de Mahmoud Salah, de leur fournir de l’équipement afin de poursuivre leur combat contre le général Abdourahamane Tiani, marquant une violente rupture avec Niamey.

Au cours des derniers mois, une intense activité diplomatique a permis de faire émerger la possibilité d’une réunification de la Libye, avec la promesse d’élections nationales dès février 2027. Mais le Sahel cristallise à nouveau les tensions libyennes, au risque de faire éclater l’espoir d’une paix durable et d’une reconstruction de l’unité nationale.

1. Pourquoi cette libération marque-t-elle une rupture entre Tiani et Haftar ?

Arrêté fin février 2025 à Qatrun, dans le Fezzan, par la 87e brigade de l’ANL, Mahmoud Salah était accusé par Niamey de mener des actions armées contre la junte du général Abdourahamane Tiani. Saddam Haftar, fils du maréchal et véritable homme fort du dossier sahélien à Benghazi, a donc infligé un camouflet cinglant à la junte nigérienne en libérant Salah, adversaire du clan Haftar, qui s’est aligné sur le Gouvernement d’unité nationale (GUN) qui dirige l’ouest de la Libye depuis Tripoli.

Comme Jeune Afrique l’a révélé, fin juillet, un mois après avoir été libéré, Mahmoud Salah réapparaissait à Ahahi, dans la région frontalière du Tchad, de la Libye et du Niger, à la tête d’une centaine de combattants et près d’une vingtaine de pick-up fournis par l’ANL.

Lors de son allocution, le leader du FPL a annoncé la reprise de la lutte armée contre le pouvoir de Niamey et l’unification de plusieurs groupes armés se revendiquant « pro-démocratie » derrière la bannière de la Coordination des forces libres du Niger (CFLN). Selon un membre du mouvement, cette coalition de rebelles prépare « une grande offensive » contre la junte de Tiani. Les rebelles envisagent notamment de nouvelles attaques d’ampleur contre le pipeline reliant les puits de pétrole d’Agadem, au Niger, au port béninois de Sèmé.

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2. Comment expliquer ce basculement nigérien de Benghazi vers Tripoli ?

Cette libération s’inscrit dans le cadre d’un déplacement plus profond des alliances régionales. En mai 2025, Saddam Haftar s’était pourtant encore rendu à Niamey pour sceller une coopération sécuritaire naissante avec le général Tiani. Mais un an plus tard, mi-juin 2026, c’est à Tripoli qu’Ali Lamine Zeine, le Premier ministre nigérien, effectue une visite officielle, quelques jours à peine avant l’annonce de la libération de Mahmoud Salah. Ce rapprochement avec le Gouvernement d’union nationale reconnu par l’ONU coïncide avec une normalisation accélérée entre Niamey et Alger. Les deux capitales soutiennent, chacune à sa manière, l’exécutif de Tripoli plutôt que l’autorité militaire de l’Est libyen.

Le maréchal Khalifa Haftar, adossé à l’Égypte et aux Émirats arabes unis, voit ainsi le centre de gravité diplomatique de son ancien allié nigérien glisser vers le camp opposé. La libération de Mahmoud Salah agit alors comme un rappel à l’ordre : Benghazi entend conserver la maîtrise du rapport de force sur cette frontière saharienne de plus de 350 kilomètres, largement incontrôlable.

3. La Libye est-elle devenue un sanctuaire arrière pour les rébellions sahéliennes ?

Le cas du FPL nigérien n’est pas isolé. Le Front de libération de l’Azawad (FLA), qui combat les forces armées maliennes (FAMa) et leurs supplétifs russes dans le nord du Mali, utilise lui aussi le Sud libyen, en particulier la région du Fezzan, comme base arrière logistique, y organisant des opérations de ravitaillement et y installant des points de soutien. Ces groupes y profitent d’une zone frontalière encore largement contestée, malgré une présence plus importante de l’ANL. Bien avant la chute de Kadhafi, en 2011, le Grand Sud libyen servait déjà de zone refuge pour les mouvements armés touaregs et sahariens. Son contrôle est un enjeu majeur pour la stabilité de la région.

La sanctuarisation de cet espace pour les rebelles maliens du FLA répond aussi au rapprochement entre Bamako et Tripoli, dont le dernier développement remonte à juillet 2026 : le ministre libyen du Tourisme et des Industries traditionnelles, Nasreddine Al-Fazzani, s’était alors entretenu avec son homologue malien, Mamou Daffé, pour approfondir la coopération bilatérale dans le tourisme et l’artisanat. Si les liens entre les deux capitales restent modestes et sectoriels, Bamako n’entretient pas de canal similaire avec le GSN de Benghazi, qui ne s’emploie pas à lutter activement contre l’implantation des groupes armés maliens dans le Fezzan.

Pour l’heure, le rapprochement entre Tripoli et Bamako ne se fait pas sur les questions sécuritaires. Le GUN se contente, comme à Ouagadougou, de consolider une présence économique dans l’espace de l’Alliance des États du Sahel (AES). Le Burkina Faso, de son côté, cultive une trajectoire plus feutrée : Ouagadougou a rouvert en janvier 2026 le dossier d’une coopération bilatérale avec Tripoli, jusqu’à évoquer une liaison aérienne directe. Signe que l’ensemble de l’AES cherche à diversifier ses points d’appui libyens, sans s’aligner exclusivement sur l’un ou l’autre des pouvoirs rivaux du pays.

4. Quelles conséquences pour la sécurité et les trafics frontaliers ?

Sur le terrain, ces recompositions ont des traductions concrètes. Les itinéraires historiques de trafic d’armes entre la Libye et le nord du Mali, perturbés par les offensives militaires de 2023-2024, continuent d’être empruntés. Signe de la place croissante que prend la guerre des drones dans l’arsenal des groupes armés sahéliens, ces routes servent désormais également à l’acheminement de ces engins et de pièces détachées.

Autour de la passe de Salvador, à la jonction du Niger, de l’Algérie et de la Libye, les accrochages entre unités nigériennes et éléments proches de Saddam Haftar se sont multipliés, dans une zone où se croisent trafics de migrants, d’armes et d’or. Quatorze combattants du FPL sont par ailleurs détenus en Libye, au cœur d’un contentieux qui pourrait à tout moment servir de nouvelle monnaie d’échange. Dans ce contexte mouvant, la diplomatie des prisonniers – libérations croisées, échanges tacites, gestes de représailles – s’impose comme le baromètre le plus fiable des tensions entre Tripoli, Benghazi et les capitales sahéliennes, bien plus que les déclarations officielles.

5. Quel rôle joue la présence russe dans cette recomposition ?

La Russie occupe une position singulière dans cet échiquier, présente sur presque tous les tableaux à la fois. L’Africa Corps, qui a succédé à Wagner après le retrait officiel de ce dernier du Mali en 2025, maintient des contingents au Mali, au Burkina Faso et au Niger, tout en ayant récupéré d’anciennes bases de Wagner au sein du territoire libyen contrôlé par l’ANL. Moscou entretient de longue date des liens avec l’Est libyen de Khalifa Haftar, qui lui a offert un point d’appui stratégique sur la Méditerranée depuis l’intervention russe en Libye au milieu des années 2010, tout en entretenant un canal diplomatique stable avec le gouvernement de Tripoli, où il a une ambassade. L’essentiel de son engagement sécuritaire et militaire reste pourtant du côté du clan Haftar. Les six bases actuellement occupées par l’Africa Corps lui servent à former une jonction logistique entre la Méditerranée et le Sahel.

Cette double présence, à la fois auprès des juntes sahéliennes et auprès du maréchal, place la Russie dans une position d’arbitre potentiel, mais aussi de partenaire aux intérêts parfois contradictoires. Le rapprochement de Niamey avec Alger, soutien de Tripoli, agace ouvertement Benghazi, sans que Moscou n’ait intérêt à trancher entre ses deux relais régionaux. De quoi nourrir l’hypothèse d’une realpolitik russe purement transactionnelle, indifférente aux lignes de fracture libyennes tant que ses positions minières et militaires au Sahel sont préservées.

Tchadanthropus-tribune avec Jeune Afrique

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