ENTRETIEN. Pour ce biographe de l’ancien président du Faso, ce mois anniversaire a été une opportunité de mieux comprendre la pensée de Thomas Sankara à travers des discours jusque-là inédits.

 

Trente ans après sa mort, Thomas Sankara continue de fasciner. Le président burkinabè qui n’a passé que quatre ans au pouvoir s’est révélé un précurseur dans plusieurs domaines comme l’écologie, la place des femmes et l’autosuffisance alimentaire. En témoignent ses discours dont certains inédits sont compilés par l’historien Bruno Jaffré dans l’ouvrage Thomas Sankara, la liberté contre le destinpublié aux éditions Syllepse. Il s’est confié au Point Afrique sur le sens de son projet et de ses découvertes.

Le Point Afrique : Quel est le but de ce nouveau recueil de discours ?

Bruno Jaffré : Je complète le travail fait par l’historien David Gakunzi et les éditions militantes Pathfinder avec l’ouvrage: Oser inventer l’avenir, paru en 1991. En 2007, une deuxième édition est sortie Thomas Sankara parle. La révolution au Burkina Faso 1983-1987 dans laquelle les discours étaient identiques. L’intérêt de mon livre, c’est qu’il y a un tiers de nouveaux discours. Je fais une présentation très succincte de l’œuvre de Sankara et ai rédigé des commentaires des discours. L’idée était de comparer ce qu’il a dit, ce qu’il a voulu faire, les bilans qu’il donne, et la réalité de ses actions.

En quoi ce recueil résonne-t-il avec l’actualité ?

Ce n’est pas un hasard s’il sort pour le 30e anniversaire de la mort de Sankara. On va pouvoir reparler de lui et de l’affaire Sankara, c’est-à-dire des circonstances de son assassinat le 15 octobre 1987. J’ai beaucoup travaillé sur Sankara. Quand je voyais les livres faits sur lui, j’étais moyennement satisfait : soit parce que les auteurs ne sont pas retournés au Burkina Faso ou parce qu’ils n’ont plus réactualisé leurs textes. Thomas Sankara parle ne l’a pas été sur la révolution. Or, j’ai des nouveautés qui m’arrivent en permanence sur ce sujet. L’initiative du livre partait d’une vraie demande. J’ai d’abord publié un petit livre d’extraits de discours en 2014 aux éditions CETIM : Thomas Sankara, recueil de textes. Ce livre se vend bien alors que l’éditeur est très peu présent en librairies. J’ai aussi été sollicité par une association allemande, Africavenir, pour un livre beaucoup plus artistique.

Comment avez-vous retrouvé certains discours inédits ou peu connus ?

Je remercie particulièrement deux personnes : Ulysse Pérez, un jeune étudiant en maîtrise à l’époque, qui a exhumé quelques discours. Récemment un jeune burkinabè, Daouda Coulibaly, en a retrouvé d’autres dans les archives du quotidien national Sidwaya. On a poursuivi le travail de recherche sur place, avec Daouda. Il y a aussi des discours inédits que j’ai depuis longtemps, comme celui de Gaoua sur l’éducation le 17 octobre 1986, qui ne figure pas dans Thomas Sankara parle. C’est en travaillant sur ce livre que j’ai découvert les circonstances de ce discours très apprécié. Quand on le lit en détail, il ne pointe pas le système éducatif, mais s’adresse aux gens en leur disant qu’ils sont responsables. Il attaquait les professeurs, les parents, les élèves, l’encadrement. En réalité, il l’a prononcé alors que la réforme de l’éducation qu’il voulait mettre en place, très avancée parce qu’elle chamboulait tout, venait d’être abandonnée. C’est tout récemment que j’ai appris ce contexte. Il est donc important de connaître les circonstances dans la lecture de ses discours.

En quoi Sankara s’est-il montré précurseur sur le thème de l’écologie ?

Dans le livre, il y a un discours sur l’environnement prononcé le 22 avril 1985 à l’inauguration de l’inspection générale des eaux et forêts. Ce discours n’est pas du tout connu contrairement à celui qu’il a prononcé à la conférence internationale sur l’arbre et la forêt à Paris en 1983. Contrairement à ce qu’on dit, je n’ai pas senti l’influence de Pierre Rabhi sur Thomas Sankara, avant ou après la révolution. En revanche, lorsque Sankara était Premier ministre en 1983 avant d’être écarté du pouvoir et de devenir président, il avait commandé un rapport à René Dumont* qui est venu au Burkina Faso pendant quelques mois et a rencontré beaucoup d’acteurs locaux. À l’époque, il était blacklisté par toute la coopération française. J’ai récupéré ce rapport dont les conclusions sont consultables sur Thomas Sankara.net. J’ai découvert que l’essentiel des mesures de lutte pour l’environnement menées par Sankara est préconisé dans le rapport Dumont. Les trois luttes : interdiction des feux de brousse, lutte contre la coupe abusive du bois et la divagation des animaux.

René Dumont est un peu méconnu des jeunes aujourd’hui, mais c’est un précurseur. C’est le premier à avoir lancé l’écologie politique avec le Mouvement d’écologie politique en 1974. Je pense qu’il était au Burkina Faso en même temps que moi dans les années 1980. Avec ce côté provocateur des écologistes, il avait prévu la sécheresse en l’an 2000. Aujourd’hui, le Burkina Faso connaît des périodes de sécheresse, mais pas de façon permanente. Dumont préconisait aussi une drastique réduction du nombre de naissances. Mais… Lire la suite sur le Point Afrique

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