Derrière le consensus affiché à l’occasion de la récente tournée de Sergueï Lavrov, la guerre en Ukraine occasionne de sérieux tiraillements entre la Russie et ses alliés africains. Le Soudan, pourtant proche de Moscou, a ainsi servi de point de transit pour du matériel militaire à destination de Kiev. Enquête sur un second marché de l’armement qui irrite Moscou au plus haut point.

Mobilisé sur les opérations militaires en Ukraine, le président russe Vladimir Poutine a tout de même pris le temps d’effectuer, le 29 juin, une visite officielle en Azerbaïdjan. Au cours d’un déjeuner privé, le maître du Kremlin et son homologue azéri Ilham Aliyev ont parlé de coopération régionale, mais aussi, et de manière plus inhabituelle, du Soudan.

Depuis plusieurs mois, l’armée russe s’irrite d’être confrontée, en Ukraine, à des combattants équipés pour partie de matériel azéri. Il s’agit notamment de munitions lourdes. L’administration de Vladimir Poutine est persuadée que ce matériel a transité par le Soudan. Sans formellement accuser l’Azerbaïdjan d’avoir monté toute une opération dans son dos, Poutine a instamment sommé Aliyev, durant sa visite du 29 juin, de mettre fin à cette « filière soudanaise ».

Malgré des liens culturels et économiques forts, les relations entre la Russie et l’Azerbaïdjan sont complexes. Par exemple, lors de la guerre qui a opposé Bakou à Erevan en 2021, Poutine était l’allié de l’Arménie, sans toutefois aller jusqu’à affronter directement l’Azerbaïdjan.

Réexportation en catimini ?

Entre le 31 mars et le 7 juin, deux Boeing 737 d’Ukraine International Airlines (UIA), habituellement affectés aux vols touristiques, ont opéré, pendant près de trois mois et en configuration cargo, pas moins de 35 rotations entre Khartoum et l’aéroport de Rzeszow, en Pologne. C’est dans cette petite ville, située à 80 km de la frontière avec l’Ukraine, que l’OTAN a établi l’un de ses centres de soutien à l’armée ukrainienne. Et son aéroport est le principal point d’arrivée des livraisons d’aide militaire.

A chaque rotation, les 737 atterrissaient le soir au Soudan, stationnaient sur le tarmac de l’emprise militaire de l’aéroport international de Khartoum, avant de repartir au petit matin vers la Pologne. Moscou soupçonne ces avions d’avoir transporté du matériel militaire azéri récemment livré au Soudan et qui n’aurait fait que transiter par Khartoum avant d’être immédiatement réexpédié vers le front ukrainien, via la Pologne. Contactée, la compagnie aérienne ukrainienne n’a pas immédiatement répondu à nos sollicitations.

En plus de ses propres productions d’armes et de munitions (AI du 25/07/22), produits aux standards de l’ex-URSS, Khartoum s’équipe en priorité en matériel fabriqué dans les anciens pays soviétiques, principalement en Russie et en Biélorussie. Mais également en Azerbaïdjan. Or, c’est également ce matériel que recherche en priorité Kiev pour affronter Moscou. Les forces ukrainiennes disposent d’un armement fabriqué dans les arsenaux de l’Est et ne peuvent pas utiliser de munitions occidentales dans leurs pièces d’artillerie. Leur stock d’obus de 122 mm, en particulier, a été entièrement consommé dans les premières semaines du conflit.

Equipements occidentaux et soviétiques

Pour faire face à l’urgence, les Ukrainiens recherchent donc depuis plusieurs mois des obus fabriqués à l’Est, comme les produit l’Azerbaïdjan. L’armée soudanaise dispose bien de munitions de fabrication russe, biélorusse et azérie, mais elles ont été acquises il y a plus longtemps et n’ont pas été toujours bien conservées. En parallèle, l’armée ukrainienne se forme en urgence au maniement des équipements que lui fournissent les pays de l’OTAN, notamment des canons Caesar français et M777 Howitzer américains, sans oublier les lance-roquettes de précision HIMARS, eux aussi fournis par Washington.

Moscou dispose habituellement d’une vigie sur l’aéroport de Khartoum. C’est en effet sur le tarmac de la capitale soudanaise qu’opère la société biélorusse Belspetsvneshtechnika (BSVT), qui dispose d’une joint-venture avec l’entreprise d’armement soudanaise Safat, chargée notamment du maintien en condition des hélicoptères de fabrication russe de Khartoum. Problème : les allers-retours des avions d’UIA ont eu précisément lieu à des moments où les ingénieurs et les mécaniciens de BSVT avaient été réaffectés par Minsk à d’autres missions loin du Soudan.

Les généraux soudanais sur l’axe Bakou-Khartoum

Coïncidence : au moment où les avions d’Ukraine International Airlines multipliaient les rotations entre la Pologne et le Soudan, une compagnie soudanaise, Green Flag Aviation, effectuait, entre le 6 avril et le 13 mai, neuf vols entre Bakou et Khartoum. Or Green Flag n’est pas une compagnie comme les autres : elle est contrôlée par le General Intelligence Service (GIS) soudanais, commandé depuis 2019 par le général Ahmed Mufaddal. De début mars à début juillet, le Boeing 737-400 de Green Flag a par ailleurs effectué six vols au départ de Khartoum, un au départ de Dubaï et deux au départ d’Adana (Turquie). Green Flag Aviation n’a pas donné suite aux sollicitations d’Africa Intelligence.

Interrompu depuis le 7 juin, soit moins de trois semaines avant la visite de Poutine à Aliyev, le pont aérien entre le Soudan et l’Ukraine reste nimbé de mystère. Il est difficile d’établir s’il a été mis en place à l’initiative de l’Azerbaïdjan, du Soudan, ou s’il a obtenu le concours de l’un des services de renseignement occidentaux les plus en pointe dans la recherche de matériels aux standards soviétiques pour les besoins de l’Ukraine. La CIA américaine et le Secret Intelligence Service (SIS) britannique sont particulièrement impliqués dans ce dossier.

Géométrie variable

Les relations entre le Soudan et la Russie sont à géométrie variable. L’ancien président Omar el-Béchir (1989-2019) était un allié indéfectible de Poutine. Mais depuis la chute de son régime et la mise en place d’un pouvoir exécutif collégial, assorti d’une période de transition, les échanges sont beaucoup plus houleux. Le vice-président du conseil de souveraineté et patron de la puissante milice Rapid Support Forces (RSF), Mohamed Hamdan Dagalo dit « Hemeti« , est très proche de Moscou, notamment via les relations qu’il entretient avec la société paramilitaire russe Wagner. Cette dernière est très présente au Soudan, où elle opère même une mine d’or. En parallèle, le général putschiste, président du conseil de souveraineté Abdel Fattah al-Burhan, entretient des relations beaucoup plus distendues avec Moscou.

Très engagées en soutien de l’Ukraine, les administrations américaine et britannique ont, pour leur part, proposé à plusieurs pays africains et asiatiques, parmi lesquels l’Angola et la Malaisie, de racheter leurs équipements de fabrication russe, voire de financer le transit, par leurs aéroports, de munitions compatibles avec des canons issus d’arsenaux des pays de l’Est. Mais peu de pays veulent prendre le risque d’irriter publiquement Moscou. Depuis la visite de Poutine à Bakou, l’Azerbaïdjan exige ainsi des clients de ses arsenaux des certifications d’utilisateur final très strictes.

Africa Intelligence

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