Son nom a percuté l’affaire Fillon sur le revers de deux costumes. L’avocat Robert Bourgi, l’un des derniers survivants des vieux réseaux gaullistes de la Françafrique, est l’homme qui a offert, fin 2016, deux costumes de luxe de la marque Arnys (valeur : 13 000 euros) à François Fillon. Déjà cerné par les soupçons de détournements de fonds publics et d’emplois fictifs de son épouse et de ses enfants au Parlement, le candidat des Républicains à l’élection présidentielle a fini par reconnaître avoir « eu tort » d’accepter ces présents.

Né en avril 1945 à Dakar (Sénégal) dans une famille d’origine libanaise, Robert Bourgi est souvent présenté comme l’héritier de Jacques Foccart, le “Monsieur Afrique” de Charles de Gaulle. Intime de plusieurs dignitaires africains, il avait notamment révélé en 2011 avoir assisté, à plusieurs reprises, à des remises d’argent liquide à des dirigeants politiques français.

Depuis Beyrouth où il s’est retiré après la révélation de l’affaire des costumes (voir la Boîte noire), Robert Bourgi sort de son silence.

Vous vous êtes éloigné de Paris depuis le surgissement de votre nom en marge de l’affaire Fillon avec les fameux « costumes » que vous lui avez offerts. Pourquoi ?
Robert Bourgi : Je me suis éloigné de Paris pour la simple et unique raison que la charge médiatique était très forte et que j’ai été soumis – du moins, on a tenté de me soumettre – à des pressions d’ordre politique. Seulement voilà, je suis un homme libre qui ne cède à aucune pression.

Robert Bourgi © ReutersRobert Bourgi © Reuters

Des pressions à quelles fins ?
Disons que des amis politiques voulaient m’apporter la bonne parole. Dans le camp de M. Fillon et venant de M. Fillon lui-même, on voulait que je participe à la dissipation de tout doute autour de cette histoire, sur laquelle je crois pouvoir dire que je détiens la vérité.

C’est-à-dire ? Vous avez eu François Fillon lui-même ?
Je l’ai eu personnellement à plusieurs reprises. Et à plusieurs reprises, il a fait appel à ma solidarité de gaulliste. Gaulliste ou pas, je sais ce que j’ai fait et je n’ai pas à m’en cacher. Or, pendant six jours, du samedi ayant précédé les révélations du Journal du dimanche au vendredi suivant, François Fillon et sa très grande papesse de la communication, Anne Méaux, ont souhaité que je ne dise rien concernant l’identité de la personne qui a offert les costumes : moi. L’un et l’autre m’ont appelé dès le samedi après-midi [la veille de la publication du JDD – ndlr] pour que je ne dise pas que c’était moi. Je leur ai demandé pourquoi. Ils m’ont dit : « Tu sais, c’est la Françafrique, on va penser que… ». Mais qu’est-ce que la Françafrique a à voir avec cela ? Par conséquent, j’ai été contraint pendant une semaine de mentir. Finalement, lorsque Le Monde a sorti mon nom, j’ai confirmé. Je n’ai pas accepté d’avoir dû cacher mon identité pendant une semaine.

François Fillon a dit qu’il avait eu tort d’accepter les costumes – à 13 000 euros, payés par chèque – que vous lui aviez offerts. Comment les choses se sont passées précisément ?
Je vais être clair, net et précis. J’ai offert à François Fillon, pour sa victoire à la primaire de la droite, deux costumes, que j’ai payés 13 000 euros. Il en avait d’ailleurs été très touché. C’était un cadeau pour une victoire électorale inespérée. Il ne le savait pas. C’est la maison Arnys qui l’a appelé pour lui dire qu’il y avait deux costumes offerts par M. Bourgi qui l’attendaient.

Lorsque la veille de L’Émission politique sur France 2, M. Fillon m’a appelé pour me dire qu’il allait finalement me restituer les costumes, je lui ai dit : « François, je te les ai offerts sans que tu aies eu à me le demander. » Je lui ai demandé s’il les avait portés. Il m’a dit « oui ». Je lui ai rétorqué : « Mais pourquoi les rends-tu alors ? » Le lendemain de l’émission, c’est exact, l’un de ses collaborateurs m’a rapporté les costumes. Mais il y en avait trois… Deux, qu’il avait donc portés deux mois. Et un troisième, qui était un blazer bleu marine et un pantalon gris que je lui avais offerts, en 2014, pour Noël.

Comment ça se passe concrètement ce genre de choses : vous appelez François Fillon pour lui dire « passe chez Arnys, il y a deux costumes qui t’attendent » ?
Je suis allé chez Arnys au mois de novembre 2016, au lendemain de la primaire. J’ai dit à la boutique de prendre attache avec M. Fillon à qui j’offre deux costumes. Je ne sais même pas l’étoffe qu’il a choisie par la suite. Mais ce n’est pas moi qui ai initié François Fillon à Arnys ! Rappelez-vous quand il est arrivé au fort de Brégançon, quand il est premier ministre pour aller voir le président Sarkozy, en 2009 ou 2010, il portait une veste forestière de chez Arnys. C’était un client fidèle de cette marque. La police, qui fait bien son travail, pourra confirmer tout ce que je dis.

Si je comprends bien, vous n’êtes pas derrière les autres cadeaux Arnys offerts à M. Fillon et réglés, eux, en espèces ?
En dehors de ces trois pièces, je n’ai jamais offert rien d’autre à François Fillon.

Mais alors où sont-ils désormais, ces costumes ?
Ils ne sont plus chez moi. Ils sont entre les mains de la police à Nanterre. Je ne vais pas garder cela chez moi !

Que vous inspire la réaction de François Fillon à votre égard ?
Il y en a eu deux. Chez Pujadas, il a eu des mots très forts pour moi. Il a dit qu’il avait de l’estime et du respect pour moi. Bravo. Mais là où je me suis énervé, c’est quand il est passé chez Jean-Jacques Bourdin sur RMC où il a dit que j’étais un homme âgé, dégagé de toute responsabilité. Ça, je ne l’ai pas supporté. Si on s’intéresse à l’entourage de M. Fillon, bien de ses collaborateurs, amis ou compagnons dépassent mon âge. Je peux citer pour exemple Bernard Debré, qui est de 1944. Et quand il dit que je n’ai aucune responsabilité, je me demande bien pourquoi il sollicitait aussi souvent mes conseils.

Vous avez offert des costumes à d’autres hommes politiques par le passé ?
Jamais.

François Fillon, le 19 janvier 2017. © ReutersFrançois Fillon, le 19 janvier 2017. © Reuters

Comment avez-vous rencontré François Fillon ?
François Fillon est un homme secret, qui compartimente beaucoup. 99 % de ses collaborateurs et de ceux qui le supportent, sans trop le supporter pour certains, ne savaient pas que l’on se voyait. François Fillon est un ami de très longue date. Je le connais depuis la fin des années 1970 quand il était aux côtés du député Joël Le Theule. Par la suite, on se voyait souvent. Il venait au cabinet, on déjeunait ensemble, on cassait la croûte ensemble, et tant et tant de choses, ministre ou pas. Et quand il était premier ministre, il m’a invité deux ou trois fois à déjeuner ou à boire des pots chez lui à Matignon, toujours en tant qu’ami. Je ne lui ai jamais rien demandé. Lorsqu’on se voyait, il sollicitait mon avis et des conseils, en lien généralement avec la politique africaine.

Vous avez longtemps soutenu Nicolas Sarkozy, mais en août 2015, un an avant la fameuse sortie de François Fillon (« Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? »), vous vous étiez rendu à son invitation à Sablé-sur-Sarthe… C’était une forme de soutien politique un an avant la primaire ?
J’avais prévenu préalablement Nicolas Sarkozy. Comme je l’ai toujours dit, Nicolas Sarkozy a toujours été urbi et orbi mon candidat de cœur. Je lui ai dit : « Je ne voudrais pas que tu l’apprennes par la bande, mais je vais aller à la réunion de Sablé de François. » Parce que ses idées comme celles d’Alain Juppé sur la religion, sur le voile, sur l’immigration me semblent beaucoup plus proches de mes idées que ce que tu dis sur ces thèmes-là. C’était la seule et unique raison. Mais j’ai toujours dit que j’étais pour Nicolas Sarkozy.

En revanche, je n’étais pas présent en 2016 quand François Fillon a prononcé cette fameuse parole sur le général de Gaulle – et encore heureux pour lui. Quelques jours après, en septembre, François Fillon et moi-même avons pris un petit-déjeuner au Ritz pour parler du Gabon. À la fin du petit-déjeuner, je lui ai reproché sa phrase contre Nicolas Sarkozy. Il n’avait pas à dire cela. Il a été son premier ministre pendant cinq ans. Il l’a servi loyalement. Cela ne se dit pas, des choses pareilles. Savait-il de quoi serait fait l’avenir ? Une mise en examen n’est pas une culpabilité. Il m’a dit : « Tu sais, c’était l’ambiance, j’ai été pris, mais je le regrette. » Mais le mal était fait.

La situation judiciaire de Nicolas Sarkozy et maintenant celle de François Fillon, son ancien premier ministre, ne vous choquent-elles pas ? Vous n’y voyez pas une désintégration de l’esprit républicain ?
Nous avons un candidat mis en examen, Sarkozy n’étant plus dans le jeu. Est-il pensable un seul instant qu’un homme mis en examen puisse être candidat à une élection dans les pays anglo-saxons ? C’est inimaginable. Beaucoup de gens ont fait ce reproche à Fillon. Je pense par exemple à Bruno Le Maire qui a eu une vraie attitude gaullienne. Et à Alain Juppé, qui n’est pas de mes amis, mais qui est celui qui a eu l’attitude la plus digne en disant à Bordeaux, le jour de son renoncement, qu’il savait que les boules puantes allaient sortir et qu’il voulait épargner sa famille.

À votre connaissance, les sarkozystes ont-ils tenu rigueur à François Fillon de cette phrase, au risque de la vengeance ?
Je vais faire hurler chez Fillon et peut-être chez Sarkozy, mais j’ai peur du scénario de 1981 lorsque M. Chirac ou ses partisans ont fait payer lourdement à Valéry Giscard d’Estaing [avec l’affaire des diamants de Bokassa – ndlr] le sort qu’il avait réservé à Jacques Chirac. Et c’est grâce à Jacques Chirac que Mitterrand a été élu. Tout le monde le sait. J’ai peur de la réaction des vrais gaullistes et des vrais sarkozystes.

Cela veut dire quoi : vous imaginez que les sarkozystes puissent être derrière les malheurs de François Fillon ?
Je n’ai pas dit cela, mais vous connaissez l’anecdote de la corde qui soutient le pendu.

Et l’hypothèse du « cabinet noir » élyséen agitée par François Fillon ?
Je n’y crois pas. Absolument pas.

Vous saviez que Penelope Fillon travaillait pour son mari ?
Je n’ai jamais vu Penelope Fillon qu’en photos. Même quand j’allais voir François à Sablé-sur-Sarthe, à titre amical, nous déjeunions au restaurant. Je ne connais rien de son entourage familial.

Vous avez raconté en 2011, à la faveur de la publication du livre de Pierre Péan La République des mallettes (Fayard), comment vous aviez assisté à la remise d’argent en liquide à des hommes politiques – Jacques Chirac et Dominique de Villepin, notamment. L’affaire s’est soldée par un non-lieu. Parleriez-vous d’une classe dirigeante française trop tentée par « le papier », comme on dit en Afrique, pour parler de l’argent ?
Lorsque j’ai fait ces déclarations en septembre 2011, j’ai senti au fond de moi-même qu’il était temps que l’un des derniers acteurs de la Françafrique, de ce côté obscur de la Françafrique, puisse lever le voile sur des pratiques obsolètes. Je ne voulais plus de cela. Ces pratiques, auxquelles je ne touche plus depuis 2007, ont existé à tous les niveaux de la politique française. Mais je n’ai personnellement jamais porté de valises. Je m’en suis expliqué à la brigade financière et au doyen des juges d’instruction Roger Le Loire. Je n’ai fait qu’accompagner des émissaires des chefs d’État qui portaient l’obole à certains partis politiques français. Pour ce qui concerne mon expérience de trente ans, le seul homme politique qui ait été approché par des chefs d’État africains et moi-même à ce sujet [le financement – ndlr] et qui a opposé un “niet” ferme, c’est Raymond Barre quand il était candidat à la présidentielle en 1988.

Cela signifie que les autres n’ont pas opposé un “niet”…
Cela veut dire ce que cela veut dire. Il n’y a que Raymond Barre qui a dit non. Je revois encore son visage.

Il y a, autour de votre un nom, une arlésienne. Il s’agit de la publication de vos Mémoires, dont la seule rumeur ferait trembler beaucoup de monde à Paris. Qu’en est-il ?
Les Mémoires sont écrits, terminés. Il ne reste plus que le bon à tirer… que je ne signerai jamais. J’en ai informé les éditions Robert Laffont et Laurent Valdiguié, le journaliste du JDD qui m’a interrogé pour l’écriture de ce livre. J’ai remboursé l’à-valoir et envoyé le chèque. Mes Mémoires ne paraîtront jamais parce que [silence] j’ai jugé cela plus utile et opportun pour la tranquillité de certaines personnes. Trop d’acteurs et de gens cités sont encore vivants. Je les laisse faire de la politique… J’envisage en revanche de les verser aux Archives nationales, à n’ouvrir que quelques décennies après mon retour vers l’Éternel. Il faut comprendre que ce n’est pas un roman à l’eau de rose, ces Mémoires, qui ont par ailleurs des annexes. Cela signifie qu’il y a aussi quelques documents. J’ai touché, vu et entendu beaucoup de choses. Je veux mettre ma famille à l’abri. Les chercheurs s’intéresseront à tout cela plus tard.

Vous avez subi des menaces ?
Non, aucune. Je l’aurais dit immédiatement au ministère de l’intérieur et aux services. C’est en conscience que j’ai pris cette décision.

Ali Bongo, président du Gabon depuis 2009 et candidat à sa réélection. © ReutersAli Bongo, président du Gabon depuis 2009 et candidat à sa réélection. © Reuters

Vous avez été très proche d’Omar Bongo, l’ancien président du Gabon. Son fils, Ali, a accédé en 2016 une seconde fois à la présidence du pays à la faveur d’une élection dénoncée par la communauté internationale comme massivement truquée. Quel est votre sentiment personnel ?
Tout petit qu’il fut, le Gabon, sous Omar Bongo, était le pays dont on était à l’écoute. Lorsque Omar Bongo décidait quelque chose, cela se faisait. La situation actuelle au Gabon est désastreuse. Je ne veux pas jouer à Madame Soleil mais je pense que les jours d’Ali Bongo sont comptés. Ne soyez pas étonnés si dans les semaines qui viennent il y a un grand mouvement social au Gabon. Ce sera une bonne chose. La confiscation du pouvoir par une même famille pendant un demi-siècle, c’est inacceptable. Ali Bongo a littéralement volé l’élection à son concurrent, Jean Ping. Il s’est comporté comme un potentat, un dictateur et un tueur. C’est ce qui a été dénoncé par la communauté internationale. Je regrette beaucoup qu’en 2009 j’aie pu obtenir de Nicolas Sarkozy qu’il donne un petit coup de main à la première élection d’Ali Bongo en 2009.

Le premier tour de l’élection présidentielle a lieu dans dix jours en France. Pour qui allez-vous voter ? 
Macron me fait penser à un attrape-mouche. Franchement, je ne m’imagine pas voter pour quelqu’un d’autre que François Fillon. C’est ma tribu. Mais je ne me hasarderai pas à dire que je vote pour le vainqueur. Vous savez qui est mon deuxième candidat ?

Non.
Ce sera Mélenchon. Qu’il veuille bien me le pardonner : c’est parce que c’est un fouteur de bordel. J’aime cela [rires].

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