Comment interpréter la politique extérieure de François Hollande ? Pour Florence Gabay, vice-présidente déléguée générale de l’Institut Robert Schuman pour l’Europe, l’intervention au Mali et les prises de position sur la situation en Centrafrique montrent une France soucieuse d’établir de nouveaux rapports avec l’Afrique, loin du spectre du passé.

 

Quoi qu’on pense de sa présidence, on ne peut pas dire que la politique extérieure de François Hollande fut un franc succès cet été.

 

Et quoi qu’on pense également de l’éventualité d’une intervention en Syrie, l’impression donnée par l’impuissante volonté du président de la République fut mauvaise – et là encore, hors de question de l’accabler outre mesure, tant les tergiversations des États-Unis, voire leur volte-face, ont mis leurs partenaires dans l’embarras.

 

Redorer un blason ne fait pas une politique ; mais tirer les leçons de ce qui fonctionne et de ce qui ne fonctionne pas en est une. Et, en l’occurrence, les efforts consentis dans l’établissement de nouveaux rapports avec le continent africain vont peut-être dans le bon sens, ou du moins donnent l’image d’une France forte sur le plan international, sans que ressurgisse le spectre désastreux de la "Françafrique".

 

Deux exemples récents l’illustrent : l’intervention au Mali, et les efforts pour faire prendre conscience de la situation en Centrafrique.

 

Une bonne gestion de la crise malienne

 

D’abord, l’action de la France au Mali. On se souvient que la France n’était pas seule sur un tel théâtre. Aussitôt l’opération Serval lancée, le Tchad d’Idriss Déby envoyait l’Armée nationale tchadienne à l’assaut du terrorisme, et la MISMA (Mission internationale de soutien au Mali) faisait de même, dont on rappelle qu’elle était conduite par la Cédéao, l’organisation intergouvernementale ouest-africaine.

 

Les conditions pour la bonne gestion d’une crise extrêmement dangereuse étaient réunies : intervention française, certes, mais dans une coopération avec des forces militaires coordonnées dans le cadre d’une organisation intergouvernementale africaine, dont le Mali était membre.

 

Près de 8.000 militaires étaient ainsi déployées côté africain, sans compter les forces tchadiennes : MISMA, Tchad, mais aussi Burundi, Kenya, et… France. Une constellation efficace et coordonnée qui a permis de repousser, au moins temporairement, les menaces qui pesaient sur le Mali dont le nord était ébranlé par l’islamisme, et qui a su venir au bon moment à l’aide d’une armée débordée, affaiblie, incapable de tenir tête à la rébellion.

 

Certes, l’armée tchadienne a payé un lourd tribut dans le conflit ; la situation malienne est encore loin de la stabilité, et quelques inquiétudes demeurent concernant les projets politiques et les intentions d’Ibrahim Boubacar Keïta ("IBK"), le nouveau président malien. Mais, enfin, il est tout aussi indéniable que la réaction fut rapide, relativement coordonnée, et qu’on a vu l’Afrique elle-même jouer un rôle central, comme elle a su le faire, non sans heurts et péripéties, dans le conflit centrafricain dont les turpitudes continuent de plus belle.

 

Le récent retour de François Hollande au Mali, le 19 septembre dernier, après sa première venue triomphale le 2 février, en a donné une forte illustration.

 

En effet, nul triomphe au stade du 26-mars à Bamako, mais un président français traité à égalité avec ses homologues africains. La France a trouvé ici son rôle : un rôle ni modeste ni excessif, un rôle de partenaire de l’Afrique, partenaire engagé et responsable – et il n’y aurait rien de scandaleux à ce que cette collaboration militaire se transforme peu à peu, au fur et à mesure de la pacification du Mali, en une collaboration de développement et d’intérêts économiques.

 

Un rôle actif sur le dossier centrafricain

 

Quoi qu’il en soit, François Hollande a montré ici que la France pouvait intervenir sans outrepasser ses prérogatives, et sans prêter le flanc à l’accusation d’intentions néocoloniales. Il a su anticiper sur l’action africaine elle-même en répondant à l’appel du Mali, et est parvenu à s’intégrer à l’effort de guerre de l’Afrique qui a montré dans ce conflit une réactivité et une solidarité tout à fait impressionnantes.

 

De même, on ne peut que se féliciter des propos du président de la République sur la situation actuelle dramatique en Centrafrique, lors de son intervention le 19 septembre à Bamako.

 

Soulignant qu’on ne pouvait rester "sur la réserve" lorsque les vies humaines sont à ce point en jeu, il a souligné que les Français "auraient sans doute à être davantage présents", mais non pas en électrons libres ; bien plutôt, il s’est flatté d’essayer de faire en sorte que "dès l’Assemblée des Nations unies, l’on puisse donner le cadre juridique pour permettre à cette force africaine d’avoir l’ampleur nécessaire".

 

Ce sont là de sages paroles : loin d’une politique va-t-en-guerre comme celle qui a vu l’intervention en Libye ou qui a failli voir celle en Syrie, François Hollande a rappelé le rôle essentiel des institutions internationales, et notamment des organisations africaines – et ce n’est pas une petite chose que d’encourager les moyens d’action des forces panafricaines dans ce qui peut bien constituer l’urgence humanitaire absolue, en Centrafrique, certes loin des bruyantes préoccupations syriennes, mais non moins dramatique.

 

D’ailleurs, l’effort de la France auprès de l’ONU pour déclencher une prise de conscience concernant la gravité de la situation est allé dans ce sens : elle a en effet déposé un texte de projet de résolution pour encourager l’action panafricaine et organiser le retour à l’ordre avec le gouvernement de transition (ce texte a été pour la première fois examiné le 3 octobre dernier par les Nations unies).

 

François Hollande a parfaitement compris que l’intervention française en Centrafrique doit imiter celle au Mali : impensable sans l’intervention conjointe et coordonnée des forces panafricaine, elle doit voir la France jouer le rôle de simple et efficace partenaire. Résultat, Hollande se montre l’un des rares chefs d’État à se préoccuper de la situation centrafricaine. Et il est permis d’espérer que cela fonctionne.

 

Les relations avec l’Afrique sont incontournables

 

On exagèrerait sans doute en soutenant qu’il s’agit là d’un modèle de politique extérieure… Mais le contraste avec les atermoiements syriens est saisissant. Sans précipitation, François Hollande a su faire le bon choix au Mali, et s’engage désormais à mobiliser la communauté internationale sur la situation en Centrafrique.

 

Et la tuerie récente au Kenya servirait peut-être de coup de pied dans le derrière d’une Union européenne en particulier et d’une communauté internationale en général beaucoup trop frileuses concernant les relations avec l’Afrique, laissant par exemple à la Chine ou à la Russie le champ libre pour établir des liens politiques et économiques durables avec le continent noir, encourageant ainsi son développement.

 

Je crois pour ma part que c’est maintenant que de tels liens doivent être encouragés. Maintenant ou jamais. François Hollande, là aussi, l’a-t-il compris ? La tenue, les 6 et 7 décembre prochains, à l’initiative du président de la République, du "Sommet de l’Élysée sur la paix et la sécurité en Afrique", peut le laisser espérer. On écrira d’ici là sur cet événement. Mais on peut d’ores et déjà décrire ce qu’il annonce.

 

Les récentes déclarations de Pierre Moscovici concernant le Fonds africain de développement envoient un message très positif à tous ceux qui croient dans les résultats du Sommet de l’Élysée.

 

Les questions de développement, de financement public et privé, d’échanges en matière de savoir-faire économiques de tous ordres (gestion publique, privée, fiscalité, gestion publique de l’actionnariat privée, sécurité, divers métiers économiques, investissements, banques…), devraient être, en plus des questions de sécurité et de changement climatique, à l’ordre du jour.

 

On n’insistera jamais assez : une bonne politique étrangère avec l’Afrique est une politique d’intérêts économiques, de partenariats durables et équitables (non pas au sens du commerce équitable, qui n’a rien d’équitable puisqu’il repose sur un modèle économique de charité, mais au véritable sens d’intérêts partagés !), politique qui peut voir à terme les intérêts se conjuguer.

 

Répétons-le, la Chine et la Russie l’ont bien compris : l’Afrique est le partenaire de demain ("demain" étant presque à prendre littéralement ici). François Hollande commence peut-être à prendre la mesure de cette réalité politique et économique. Cela serait susceptible de donner à son quinquennat une direction forte, et de modifier l’image dont il souffre de chef d’État sans âme ni engagement, image par ailleurs sans doute injustifiée. 
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