16 mars 2026 L’Événement | Libye, Niger : Le contrôle du Sud libyen crispe les relations entre Khalifa Haftar et Abdourahamane Tchiani
Entre le clan du maître de l’Est et du Sud libyens et la junte nigérienne, les différends se multiplient. Avec en toile de fond les rivalités entre Tripoli et Benghazi qui se renforcent dans la zone frontalière de la passe de Salvador.
De Benghazi à Niamey, en passant par Tripoli, les dossiers épineux s’accumulent sur fond de regain d’activité des groupes armés du Sud libyen frontalier du Tchad et du Niger. Le dernier sujet de tension se nomme Baddredine Chredi Mehdoune. Cet officier du contre-terrorisme en poste dans le Fezzan pour le compte du Gouvernement d’union nationale (GUN) de Tripoli a été arrêté par les autorités nigériennes en juillet 2025.
Figure bien connue des intrigues du Sud libyen – place principale des trafics en tout genre –, il voyageait sous un faux nom dans les confins nord du Niger. Il est suspecté d’être intervenu, avec son second, Al-Sayyid al-Qallal, comme agent dépêché par les autorités de Tripoli dans le Sud pour tenter d’y contrer, en ralliant des groupes armés, les manœuvres du clan de Khalifa Haftar. Depuis son fief de Benghazi, en Cyrénaïque, ce dernier contrôle une partie importante de la zone à travers son Armée nationale libyenne (ANL) et sa nébuleuse de supplétifs locaux.
Placés en résidence surveillée dans des conditions privilégiées à Niamey, Baddredine Chredi Mehdoune et Al-Sayyid al-Qallal sont devenus particulièrement embarrassants pour la junte nigérienne, dirigée par le général Abdourahamane Tchiani, à la tête du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP). Celui-ci s’est rapproché des autorités de l’Est libyen et plus particulièrement du général Saddam Haftar, qui a multiplié ces derniers temps les déplacements dans la capitale nigérienne et a reçu des délégations du CNSP à Benghazi.
Désormais, le fils de Khalifa Haftar, qui fait fonction de vice-commandant de l’ANL, use de ce renforcement de la coopération avec le Niger pour presser la junte de lui remettre Baddredine Chredi Mehdoune.
Niamey tiraillé
Un transfert a été envisagé par Niamey, dont le pouvoir est divisé sur ce dossier sensible. Entre le général Abdourahamane Tchiani et son ministre de l’intérieur, de la sécurité publique et de l’administration du territoire, le général Mohamed Toumba, des divergences sont apparues sur la stratégie à adopter. Face à l’insistance des Haftar, qui exigent l’extradition de Baddredine Chredi Mehdoune, le CNSP se retrouve en délicatesse avec le GUN de Tripoli, qui menace de riposter si la junte donnait satisfaction aux maîtres de l’Est libyen.
L’ambassadeur du Niger en Libye, le colonel-major Amadou Mahamane Ousmane, a été convoqué par le GUN du premier ministre Abdelhamid Dabaiba et s’est vu remettre, le 27 février, une note du ministère des affaires étrangères, dirigé par Taher al-Baour. Ce document stipule que l’extradition de ces deux citoyens libyens vers une autre institution que le GUN constituerait une grave violation du droit international qui ne pourrait rester impunie.
Si Baddredine Chredi Mehdoune et Al-Sayyid al-Qallal devaient être livrés à Khalifa Haftar, le GUN riposterait en s’en prenant aux près de 2 millions de citoyens nigériens présents dans le Sud libyen, quitte à engager des poursuites judiciaires à leur encontre et les « traiter comme des infiltrés ».
Le sommet du pouvoir militaire nigérien se révèle miné par les dysfonctionnements internes autour du traitement à réserver à ces prisonniers. En Libye, le CNSP tente de composer entre Benghazi et Tripoli pour neutraliser les réseaux politico-miliciens favorables à l’ancien président Mohamed Bazoum (2021-2023), tels que le Front patriotique de libération (FPL) mené par Mahamoud Sallah – arrêté en février 2025 par l’ANL, qui pourrait proposer de le livrer à Niamey –, et de sous-traiter la sécurisation de la zone frontalière, sanctuaire de groupes armés.
Affrontements indirects
L’enjeu est diplomatique et sécuritaire pour le Niger, dont la faiblesse du dispositif militaire contraint la junte à se reposer sur des groupes armés locaux et rebelles de pays voisins, pour essayer vaille que vaille de contrôler sa région nord. Khalifa Haftar a proposé la mise en place d’une force conjointe de sécurisation de la frontière, comme il l’a fait avec le Tchad – bien que cette dernière se révèle particulièrement asymétrique, sous domination de l’ANL (AI du 24/12/25).
À cela s’ajoute une dimension économique, avec les attaques et sabotages sur l’oléoduc reliant les champs pétroliers d’Agadem au port béninois de Sèmè. Cette infrastructure vitale pour la junte nigérienne est ciblée par des milices rebelles hostiles au général Tchiani – telles que le Mouvement patriotique pour la liberté et la justice (MPLJ) composé, entre autres, de dissidents du FPL. Ces derniers opèrent dans le Nord mais aussi dans la région de Zinder, dans le centre-est du pays, et nouent des alliances avec des groupes armés toubous ainsi que peuls faisant des va-et-vient avec le nord du Nigeria.
Le dossier Baddredine Chredi Mehdoune s’inscrit dans un contexte politico-sécuritaire dégradé pour le Niger, qui se cristallise notamment dans la bande frontalière avec la Libye et plus précisément dans la passe de Salvador. Cette zone stratégique au carrefour du Niger, de la Libye et de l’Algérie, est utilisée comme base arrière par une myriade de trafiquants et d’entrepreneurs de guerre. C’est un refuge pour des éléments de groupes armés locaux et étrangers tels que le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (Fact) et le Conseil de commandement militaire pour le salut de la République (CCMSR), hostile au pouvoir de Mahamat Idriss Déby. C’est aussi l’un des centres de gravité des rivalités entre les pouvoirs de Tripoli et de Benghazi. S’ils parviennent à s’accommoder du partage du contrôle dans le nord du pays, le GUN et l’ANL s’affrontent indirectement dans le Sud.
Tentative de médiation avortée
La passe de Salvador est le fief d’un chef de guerre toubou libyen opposé aux Haftar, Mohamed Wardougou, à la tête des Révolutionnaires du Sud, qui perturbent les routes de trafics lucratifs pour l’ANL, notamment d’hydrocarbures, et donc les points de frontière (AI du 12/02/26). Un temps allié à Khalifa Haftar, cette figure politico-militaire du Fezzan – dont le frère a été en première ligne dans la révolution de 2011 avant de mourir cinq ans plus tard – s’est mise au service du GUN qui en fait son principal relais pour tenter de contrer la mainmise militaire et économique de l’ANL dans la région.
Tandis qu’il fait perdre l’une des importantes sources de revenus des Haftar, Mohamed Wardougou représente aussi un facteur de division parmi les Toubous, dont une partie a maintenu son affiliation à l’ANL. Il est suspecté par le clan Haftar de bénéficier de soutiens de Tripoli à travers le vice-ministre de la défense, Abdul Salam Zubi, à la tête de la puissante Brigade 111 et orchestrateur de ses agents dans la région, à commencer par Baddredine Chredi Mehdoune. Et si Saddam Haftar tient tant à récupérer ce dernier, c’est aussi pour l’interroger sur le dispositif du vice-ministre de la défense dans le Sud et ses liens avec Mohamed Wardougou. De son côté, Abdul Salam Zubi tient à récupérer son principal agent, et son adjoint Al-Sayyid al-Qallal qui est l’un de ses cousins. D’autant que le conflit avec l’ALN est monté d’un cran ces dernières semaines.
Une médiation avait été entamée par Salah Habré, neveu de l’ancien président tchadien Hissène Habré (1982-1990). Celui-ci s’était proposé de négocier l’échange de proches de la famille Wardougou, arrêtés par Khalifa Haftar, contre les éléments de l’ANL faits prisonniers le 31 janvier par le chef des Révolutionnaires du Sud. Mais la tentative a viré à l’affrontement fin février. Des combattants de la Brigade 604 de l’ANL, venus de Syrte, ont lancé une opération du côté nigérien de la passe de Salvador et ont libéré leurs éléments par la force avant de se retirer à Mourzouq et de mener des frappes aériennes ciblant notamment une réserve de carburant de la milice de Wardougou.
Passage de matériel vers les RSF soudanaises
Le cas de la passe de Salvador n’est pas un élément isolé des mouvements de troupes dans le reste du Sud libyen. Tandis que le Fezzan est sous tension, les fils Haftar cherchent à se montrer présents sur le terrain pour maintenir leurs positions, renforçant ces dernières semaines leurs bataillons. Khaled Haftar, chef d’état-major de l’armée de terre, s’est rendu fin février au quartier général de la brigade Tariq Ben Ziyad (TBZ), qui demeure l’une des mieux dotées et structurées de l’ANL. Se sont ensuivis, quelques jours plus tard, des exercices de démonstration de force de la TBZ en présence de Saddam Haftar dans le Sud.
L’ANL a également constitué, en février, une nouvelle unité, la 18e brigade d’infanterie légère, déployée dans la région de Mourzouq. Et plus à l’est, l’armée s’est assurée de renforcer ses liens avec la puissante milice salafiste Subul al-Salam, qui a été officiellement intégrée au rang de brigade de l’ANL à la mi-février. Cette force commandée par Abdelrahman al-Zawi, qui appartient à la tribu arabe Zwei, est stratégique pour le clan Haftar, car elle contrôle à la fois l’aéroport de Koufra et la zone baptisée « triangle de Sarra », aux frontières entre la Libye, le Soudan, et l’Égypte.
Ce qui a pu permettre le passage de convois de carburants et d’équipements militaires à destination d’un des belligérants du conflit soudanais, les Rapid Support Forces (RSF), qui bénéficient, comme l’ANL, du soutien des Émirats arabes unis contre les Sudanese Armed Forces (SAF, l’armée régulière). Toutefois, l’Égypte n’apprécie guère de voir cette route servir à acheminer des équipements militaires pour les RSF et y a bombardé un convoi en novembre 2025 (AI du 05/12/25), avant une visite au Caire de Saddam Haftar, le mois suivant.
Depuis la fermeture temporaire en janvier de la base aéroportuaire de Koufra, dans le Sud-Est libyen, sur pression du Caire et, dans une moindre mesure de Riyad, qui tente de reprendre pied dans la zone, le dispositif émirien privilégie le Tchad. Les aéroports d’Amdjarass, dans le nord du pays, et de N’Djamena sont toujours utilisés par Abu Dhabi pour poursuivre les livraisons de matériel à destination des RSF.
Tchadanthropus-tribune avec Africa intelligence
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