Il ne fait pas bon être journaliste ou bloggeur, surtout indépendant, au Tchad, le pays du président Idriss Deby Itno. La situation est si préoccupante que Reporters Sans Frontières (RSF) s’est vu refuser le visa d’entrée au Tchad lorsque son responsable Afrique a voulu s’y rendre du 20 au 25 juin 2013 afin de s’enquérir de la situation des journalistes et bloggeurs incarcérés, traqués ou intimidés.

Les responsables politiques au Tchad ignorent que les deux préalables au développement, au centre desquels se trouvent les journalistes et bloggeurs, sont : la mise en œuvre d’une bonne gouvernance et la vulgarisation d’une information édifiante et conséquente.

Vu sous cet angle, dans un pays comme le Tchad, la pluralité des organes de presses, la sécurité des journalistes et l’amélioration de leurs conditions de travail ne doivent souffrir d’aucune ambigüité. Mais hélas, tous les medias indépendants sont bâillonnés et taxés d’appartenir à l’opposition. Les journalistes et bloggeurs qui critiquent le régime du président Deby et ses courtisans sont physiquement menacés et incarcérés.
 

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Eric Topona, Moussaye Avenir de la Tchiré et Jean Etienne Laokolé

Le secrétaire général de l’Union des Journalistes au Tchad (UJT), Eric Topona, a été abusivement écroué début mai pour atteinte à l’ordre constitutionnel. Le Bloggeur Jean Etienne Laokolé, activiste et travailleur humanitaire, à été incarcéré depuis le 20 mars 2013 et depuis, plus aucune nouvelle de lui. Le journaliste du journal Indépendant ABBA GARDE a été écroué pour incitation à la haine et soulèvement populaire. Depuis l’arrivée d’Idriss Deby au pouvoir en 1990, plusieurs condamnations ont été prononcées contre la plupart des journaux indépendants dont N’djamena Bi-hebdo, Le Temps, l’Observateur, Notre Temps, pour ne citer que ces plus anciens titres de la presse privée indépendante tchadienne. Même les correspondant(e)s de presse étrangers ne sont pas souvent épargnés par les méthodes d’intimidation des autorités de ce pays. Leurs consœurs françaises, Stephanie Braquehais et Sonia Rolais, qui y étaient, il y a quelques années, correspondantes de Radio France Internationale (RFI) avaient déjà à l’époque souffert quelques fois de ces accusations diverses et gratuites. Elles furent expulsées par la suite à cause de leur professionnalisme et leur indépendance. Nombreux sont les journalistes et dessinateurs de presse Tchadiens qui vivent en exil. On peut citer le cas du lauréat du prix Lorenzi 2006, Ahmat Zeidane Bichara du journal pourtant pro-gouvernemental Le Progrès qui prit le chemin de l’exil faute d’être protégé dans son pays suite à un reportage sur l’exploitation des enfants d’écoles coraniques par certains imams musulmans qui proférèrent des menaces contre lui. Aujourd’hui, au Tchad, Tous les sites internets et blogs indépendants ou critiques sont censurés.

Malgré les demandes des avocats des journalistes actuellement incarcérés, pour une libération provisoire puisqu’il s’agit d’un délit de presse, ceux-ci croupissent dans des conditions pénibles dans les geôles du pouvoir d’Idriss Deby. Les dénonciations des organisations de défense de journalistes et celles des défenseurs des droits de l’homme locales et internationales, la grève de la faim de l’écrivain et musicien Tchadien kaar kaas sonn en France contre ces arrestations arbitraires, les appels incessant des gouvernements européens et Américain sont restés lettres mortes.

C’est lorsque que la communauté internationale réclame l’arrêt de la chasse aux sorcières contre les journalistes que le gouvernement du Tchad et en premier son président choisissent de s’indigner du fait que le Tchad ne bénéficie pas de financements des organisations internationales. Idriss Deby Itno et son premier Ministre Djimrangar Dadnadji ignorent-ils que les médias participent à l’instauration de la bonne gouvernance et la liberté de presse en est un des critères ? Les spécialistes des questions politiques et économiques sont claires : tant qu’au Tchad les responsables politiques et économiques ne réalisent pas que les medias sont incontournables dans le processus du développement durable du pays et ne cessent de les persécuter, le pays appartiendra encore et malheureusement à la classe des pays les moins avancés en dépit de ses richesses potentielles et prouvées. Dans le cadre de la gestion des revenus du projet pétrolier de Doba au sud du Tchad, la banque mondiale est une victime qui reste une référence de non respect des engagements du président Deby et son gouvernement.

Makaila Nguebla

Plus grave encore, cette traque des journalistes et bloggeurs ne s’est pas arrêté au territoire du Tchad. Le président Idriss Deby Itno et son ministre de la justice Jean Bernard Padaré ont failli faire enlever Makaila Nguebla, bloggeur, activiste et militant des droits de l’Homme tchadien qui vivait au Sénégal depuis 2005. Cette tentative intervient après une première expulsion de la Tunisie de Ben Ali, toujours à la demande du gouvernement tchadien. Makaila à eu la vie sauve et a échappé à une extradition vers le Tchad grâce à sa vigilance et à la mobilisation des organisations de défense des droits de l’Homme locales et internationales et de ses amis. Pour autant, sa sécurité n’est pas assurée en Guinée Conakry où il a été débarqué et où la situation politique est instable. Connaissant les méthodes peu scrupuleuses du régime d’Idriss Deby, son départ vers une terre d’asile plus sure est au cœur de toutes les préoccupations.

La seule promesse de liberté martelée en 1990 par Idriss Deby, lors de son accession au pouvoir, est un lointain souvenir pour les Tchadiens. On ne peut pas rêver d’un Tchad démocratique tant que les journalistes ne peuvent pas jouer d’une part leurs rôles d’animation du débat démocratique entre les acteurs publics et de l’autre, faire leur devoir d’informer les citoyens. Car la démocratie exige à la fois une libre circulation des opinions et la nécessité de leur confrontation.


Le gouvernement du Tchad doit savoir que Makaila NGuebla, Eric Topona, Moussaye Avenir de la Tchiré et Jean Etienne Laokolé ne sont pas des griots qui doivent passer leur temps à chanter les louanges du clan au pouvoir et ses courtisans. Encore faut-il qu’ils réalisent des choses louables. Ces jeunes journalistes veulent, comme beaucoup de leurs ainés en exil ou qui se battent encore la plume à la main à l’intérieur du pays, servir librement et dignement leur pays en se positionnant comme interface entre les autorités publiques et les citoyens…
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