Des combats meurtriers se déroulent en ce moment au Soudan. Le bilan est déjà d’une cinquantaine de morts. Cette explosion de violence est l’expression d’une rivalité entre le général al-Burhan, chef de la junte militaire au pouvoir, et le général Hemiti, patron des paramilitaires du FSR (Rapid Support Forces). Ils étaient en odeur de sainteté lorsqu’ils sont arrivés au pouvoir en 2019. Qu’est-ce qui explique cette vive animosité entre les deux hommes ? Décryptage de Clément Deshayes, anthropologue, chercheur sur le Soudan à l’Irsem. Il répond à Jean-Baptiste Marot. 

RFI : Ces combats opposent depuis samedi 15 avril l’armée soudanaise, dirigée par le chef de la junte, le général al-Burhan, aux paramilitaires RSF (FSR) du général Hemiti. On dit que la rivalité entre ces deux généraux couvait depuis un moment. Qu’est-ce qui a mis le feu aux poudres ? Quelle goutte d’eau a fait déborder le vase 

Clément Deshayes : D’abord, ce sont deux acteurs qui se connaissent vraiment très bien, puisqu’ils ont tous les deux opérés au Darfour pendant la guerre du Darfour dans les années 2005, 2010 et puis durant la guerre du Yémen. Donc, ces deux acteurs se connaissent particulièrement bien. Et ils sont en concurrence en fait depuis plusieurs années pour récupérer un certain nombre de réseaux de ressources depuis la révolution de 2019. Et ce qui a mis le feu aux poudres, là, dernièrement, c’est la question de la réforme des services de sécurité du pays dans le cadre d’un accord de transition du pouvoir vers les civils qui devaient être signé dans une semaine.

Ainsi que la question de l’intégration des RSF (FSR) à l’armée ? 

Exactement. Cette réforme des forces de sécurité, la question centrale, c’est celle de l’intégration des forces FSR (Rapid Support Forces, acronyme RSF, en anglais) aux militaires. Les deux ont des positions qui sont antinomiques, puisque l’armée voulait une intégration très rapide dans une échéance d’un ou deux ans, alors que les FSR voulaient garder une autonomie jusqu’à une dizaine d’années. Et donc ce qui a mis le feu aux poudres, c’est cette question de la réforme de la sécurité qui est un enjeu central du transfert de pouvoir vers les civils et donc le cadre général, c’est cela.

Ce qui a vraiment déclenché la petite goutte d’eau qui a déclenché en fait, c’est une question de soutien de l’Égypte aux militaires et la prise de contrôle, la tentative de prise de contrôle par les RSF (FSR) d’un aéroport dans le nord du pays qui servait à acheminer de l’aide égyptienne vers l’armée.

Parmi les forces en présence, il y a donc l’armée régulière, mais il y a ces paramilitaires RSF (FSR). Quelle est précisément l’histoire de ce mouvement et finalement ? Quelle est sa puissance qu’il représente dans le pays, au Soudan ? Ont-ils de nombreux hommes, des bases militaires ?

C’est un groupe qui est né en 2013 dans une volonté d’institutionnaliser, dans une logique de concurrence au Darfour, les milices janjawid qui étaient, qui ont été responsables d’un certain nombre de crimes durant la guerre au Darfour et qui étaient devenues un petit peu incontrôlable. Il a donc a fallu les institutionnaliser pour, un petit peu, les « domestiquer » par le pouvoir central, ce qui n’a pas très bien réussi parce qu’on voit aujourd’hui qu’ils se sont complètement autonomisés.

C’est une force qui aurait un peu plus de 100 000 combattants qui sont plutôt aguerris. C’est autant que l’armée, voire un petit peu plus que l’armée. On estime que l’armée compte à peu près 102 000 soldats et que les RSF (FSR), seraient plutôt autour de 120 000. Mais la particularité, c’est qu’ils ont combattu au Yémen, ils ont combattu au Darfour, ils ont combattu en Libye, ils ont beaucoup d’hommes qui sont aguerris. Ils bénéficient d’un armement relativement lourd avec des véhicules blindés, de l’artillerie qui a été notamment livrée par les Émirats arabes unis. Mais l’armée a un avantage comparatif puisqu’ils ont une aviation et des tanks.

Ces RSF (FSR) sont disposés à peu près partout dans le pays, avec surtout une surreprésentation au Darfour, au Kordofan, donc dans tout l’ouest du pays, et à Khartoum. Ils sont un petit peu moins déployé dans l’est du pays et d’ailleurs, on l’a vu là ces derniers ces dernières heures, puisque l’armée a plutôt pris la main dans ces secteurs-là, mais des secteurs où, historiquement, les RSF (FSR) sont peu implantés.

Vous avez fait allusion à l’Égypte, aux Émirats arabes unis. Les deux camps en présence aujourd’hui au Soudan. Ils ont donc des soutiens extérieurs qui sont leurs parrains ? 

Aujourd’hui, tout le monde appelle au calme. Vraiment. Parce que je crois que la situation a complètement dérapé, y compris de la part des parrains régionaux. Historiquement, l’armée, là depuis quelque temps, est soutenue de manière très forte par l’Égypte et un petit peu moins par l’Arabie saoudite. Et de l’autre côté, les parrains des RSF (FSR) sont plutôt les Émirats arabes unis et de manière un peu plus lointaine la Russie. Sachant que les liens des RSF (FSR) avec la Russie se sont un petit peu distendus ces derniers mois et le général Hemiti, le chef des RSF (FSR), est un petit peu isolé aujourd’hui et un peu plus isolé, même s’il continue d’avoir quelques soutiens dans le Golfe.

RFI

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