La zone frontalière entre le Soudan, la Centrafrique et le Tchad est le théâtre d’intenses luttes d’influence. Au cœur des enjeux, le contrôle des mines d’or de la Vakaga et l’expansion du groupe Wagner, sur fond de rivalité entre le chef de la junte soudanaise et son numéro 2.

A deux reprises en janvier, le directeur de la Central Intelligence Agency (CIA) américaine, William Burns, a été tenté de faire escale à Khartoum avant d’annuler à la dernière minute. D’abord le 12 janvier, à la suite d’un déplacement en Libye, puis le 24, après une rencontre au Caire avec le président égyptien Abdelfattah al-Sissi.

 

Dans l’intervalle, le chef des services de renseignements militaires soudanais (Military Intelligence, MI), Mohamed Ali Ahmed Subir, a fait le chemin en sens inverse pour se rendre à Washington. Dans l’organigramme des Sudanese Armed Forces (SAF, l’armée soudanaise), le major general fait figure de fidèle parmi les fidèles du chef d’Etat de facto du Soudan, Abdel Fattah al-Burhan. Dans la capitale fédérale américaine, il a rencontré des hauts représentants de l’administration de Joe Biden, au Département d’Etat et à la CIA.

 

Cette séquence, loin d’être anecdotique, illustre le changement de position de Washington au pays des deux Nils. L’objectif premier est de retrouver au plus vite une stabilité au Soudan et de contrecarrer l’influence grandissante de Moscou dans la région.

 

Rival de Burhan, le numéro 2 de la junte au pouvoir à Khartoum, le général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemeti », entretient d’étroits liens avec le groupe paramilitaire russe Wagner. Son emprise s’étend aujourd’hui sur la République centrafricaine voisine, où opère également Wagner, en s’appuyant sur ses Rapid Support Forces (RSF). Cette émanation des milices janjawids ayant sévi au Darfour à partir de 2003 a été renforcée par l’accord-cadre du 5 décembre qui consacre son indépendance vis-à-vis des SAF.

 

Le sujet était au cœur de la visite de Subir à Washington : en faisant revenir dans leur giron le général Burhan, les Etats-Unis espèrent faire pencher le bras de fer entre le chef de la junte soudanaise et Hemeti en faveur du premier (AI du 17/01/22). Pour peser au Soudan, les Etats-Unis et l’Union européenne (UE) disposent d’un puissant levier financier via leurs programmes d’aide

 

Fermeture de la frontière

Début décembre, Hemeti a annoncé avoir fermé la frontière avec la Centrafrique, officiellement pour éviter que les affrontements entre les forces loyalistes et des groupes rebelles ne débordent au Soudan. En réalité, un accord informel a été conclu avec le pouvoir centrafricain pour permettre l’intervention des RSF dans les trois préfectures du nord de la RCA : la Vakaga, la Haute-Kotto et le Bamingui-Bangoran. Le nord-est centrafricain, voisin du Soudan, est une région disputée pour le contrôle de ses mines d’or, de la transhumance et des trafics transfrontaliers.

 

Les modalités de l’accord ont été définies avec le ministre centrafricain de l’élevage et de la santé animale, Hassan Bouba, chargé par son président Faustin-Archange Touadéra de neutraliser les groupes armés hostiles. Cet ancien leader rebelle passé dans le camp gouvernemental en 2020 s’est rendu en visite officielle à Birao, préfecture de la Vakaga, le 29 décembre 2022. Dans la journée, il a fait un détour par la ville frontalière d’Am Dafok afin de rencontrer les cadres des RSF stationnés aux abords de cette localité.

Officiellement, les RSF sont postées uniquement du côté soudanais de la frontière. Plusieurs sources dans la région ont toutefois confirmé à Africa Intelligence que des miliciens étaient passés en RCA pour venir épauler Wagner et l’armée centrafricaine, au moins jusqu’à une trentaine de kilomètres à l’intérieur des terres. Le nombre de 500 combattants est notamment avancé.

 

Accord gagnant-gagnant

Ce faisant, les RSF permettent à Touadéra de prendre à revers deux groupes armés qui lui sont hostiles et dont les éléments passaient régulièrement de part et d’autre de la frontière : le Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC) de Noureddine Adam et l’Unité pour la paix en Centrafrique (UPC) d’Ali Darass. Ces deux leaders sont actuellement sur le terrain : Ali Darass navigue entre le Soudan du Sud et la RCA, tandis que Noureddine Adam a été aperçu aux alentours du 20 janvier dans la ville de Sikkikede, au nord de la Centrafrique. Le chef rebelle tente d’unir et d’organiser ses éléments afin de maintenir ses positions dans les localités contrôlées : Gordil, Tiroungoulou, ou encore Sam-Ouandja (AI du 06/09/22). De son côté, Hemeti s’est ému auprès de plusieurs interlocuteurs de l’activisme croissant d’une autre influente figure des mouvements djandjawids dans la région, Moussa Hilal, avec lequel il est en concurrence.

 

Quoi qu’il en soit, l’opération garantirait aux RSF l’accès à plusieurs mines d’or. Pour leurs alliés de Wagner, l’intérêt du septentrion centrafricain, utilisé comme base arrière des groupes rebelles arabes tchadiens, est autant stratégique que financier. Si les Russes venaient à y prospérer, plusieurs chancelleries occidentales redoutent que la région des trois frontières ne serve de point de départ à une déstabilisation de la transition de Mahamat Idriss Déby, dit « Kaka », à N’Djamena.

 

Plusieurs sources font état d’un mouvement rebelle tchadien, stationné à quelques kilomètres à l’est d’Um Dukhun, au Darfour, avec la bénédiction des RSF. Une présence qui inquiète particulièrement le chef d’Etat tchadien.

Le Tchadanthropus-tribune avec Africa Intelligence

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