Pris depuis une semaine dans le spirale de violences meurtrières, le Soudan est de plus en plus l’otage d’intérêts divergents

Dans les haut-parleurs des mosquées résonnent les chants de l’Aïd, la fête de la fin du ramadan. Mais la voix des muezzins est sans cesse perturbée par les bombardements qui se poursuivent, en ce vendredi 21 avril, au septième jour du conflit soudanais opposant le chef des troupes nationales, le général Abdel Fattah al-Burhane, et le patron de la puissante milice paramilitaire des Forces de soutien rapide (RSF), le général Mohamed Hamdan Dagalo plus communément appelé « Hemeti ».

Certains doutent que les deux architectes du coup d’État du 25 octobre 2021, qui a interrompu la transition démocratique entamée deux ans plus tôt, aient eux-mêmes déclenché les hostilités. « Ils avaient intérêt à faire perdurer le statu quo dans lequel Burhane et Hemeti pouvaient tour à tour se placer dans le rôle du conciliant », explique une source sécuritaire au sien de la communauté diplomatique. Les islamistes, plus fidèles alliés de Burhane, pourraient avoir accéléré le dérapage, en raison de leur radicale hostilité au retour d’une transition vers un gouvernement civil. Ce début de guerre civile qui a fait au moins 413 morts et 3 551 blessés sur tout le territoire semblait inévitable et menace de s’enliser.

Des trahisons à répétition

« J’ignore pourquoi les États-Unis et la Mission intégrée des Nations unies pour l’assistance à la transition au Soudan ont soutenu jusque-là les négociations avec ces généraux. Depuis 2019, il est clair que ces derniers ne sont pas sérieux concernant la transition démocratique », souligne le professeur de science politique Bashir Elshariff. Depuis la révolution qui a conduit à l’éviction du dictateur Omar el-Béchir, militaires et paramilitaires n’ont cessé de retourner leur veste. D’abord en démantelant avec une violence inouïe le sit-in révolutionnaire le 3 juin 2019 qu’ils prétendaient protéger. Puis le duo a obstrué la transition démocratique qui était censée aboutir à des élections. Avant de s’emparer du pouvoir.

Les relations entre les frères ennemis se sont envenimées au sujet de l’intégration des RSF au sein des troupes nationales. Il s’agissait de l’un des cinq dossiers sensibles que les civils signataires de l’accord-cadre du 5 décembre 2022, supposé tourner la page du putsch sous les auspices de la communauté internationale, voulaient trancher avant de parapher le pacte final. Cette échéance, annoncée pour le 1er avril, avait été reportée à mesure que l’inimitié entre les deux généraux croissait.

Une tension latente.

« Depuis la révolution de décembre 2018, il a toujours existé une tension continue, insiste Mahi Rabih, l’un des politiques de la coalition prodémocratie des Forces pour la liberté et le changement (FFC). Nous avons joué le rôle de médiateurs en 2021. Nous sommes parvenus à désamorcer l’escalade, mais les généraux ont ensuite perpétré un coup d’État contre nous », rappelle cet ex-directeur du personnel au sein du ministère des Affaires du cabinet pendant la période de transition.

Les désaccords portent surtout sur la période d’unification des troupes. Burhane tablait sur deux ans maximum, tandis que Hemeti demandait dix ans ou plus. Techniquement, la manœuvre s’avère très délicate. Les officiers des RSF bénéficient de l’empire économique et financier bâti par Hemeti, en particulier grâce à son entreprise familiale Al-Junaid très active dans les extractions aurifères. Ces derniers gagnent en moyenne cinq fois plus que leurs confrères engagés dans les rangs nationaux. Leur chef refuse surtout de perdre son indépendance et réclamait par conséquent de se placer directement sous l’autorité du futur Premier ministre et non du patron de l’armée.

« Les Forces armées soudanaises refusaient de réformer leur armée pour évincer les islamistes, ce que réclamait Hemeti. De leur côté, les RSF n’ont pas l’intention d’intégrer l’armée. Or, la communauté internationale les a embarqués dans la mauvaise direction et a fait pression sur eux par méconnaissance de la mentalité des militaires soudanais », constate une source proche des RSF. Les politiques engagés dans le processus politique doutaient eux-mêmes du devenir de leur deal préliminaire. « Nous savions bien que quelque chose se préparait entre les membres islamistes de l’armée », admet Mahi Rabih, des FFC.

Des troupes nationales détournées par les islamistes

Pointés du doigt par les prodémocratie, les partisans de l’ancien régime semblent pris à leur propre piège. C’est en effet le dictateur Omar el-Béchir qui a créé les RSF en 2013, en rassemblant des miliciens issus d’un peuple arabe du Darfour, surnommés les « Janjawids ». L’homme fort du Soudan leur donne alors carte blanche pour venir à bout des rebelles du Darfour, mais aussi des monts Nouba et du Nil Bleu. Leurs cruels modes d’action incluant viols et incendies de village demeurent d’actualité.

De retour dans la capitale, la situation reste volatile autour des points stratégiques, dont le palais présidentiel, le quartier général de l’armée et l’aéroport. Les difficultés des troupes nationales n’étonnent guère Al Baqir Al Afif, le fondateur du centre de réflexion Kace sur les conflits et les droits humains. « L’armée a été détournée de ses fonctions par des islamistes qui se sont servis des RSF pour combattre, insiste le chercheur. Les généraux leur procuraient des renseignements et un soutien technique, mais les combats au sol ont systématiquement été menés par les RSF. Les officiers de l’armée ne sont que des politiques corrompus. »

Les acteurs internationaux soutiennent leur camp

Principale faiblesse des miliciens : ils ne disposent pas de force aérienne. La mèche a précisément été rompue aux abords d’une base aérienne, à Merowe, dans le nord du pays. Des avions de guerre soudanais et égyptiens y étaient stationnés. Trois jours avant le conflit, Hemeti avait envoyé une centaine de véhicules sur place, s’attirant les foudres du porte-parole de l’armée. D’après les informations du Washington Post,l’Égypte procure d’ores et déjà un soutien aérien à ses alliés de l’armée. Le président Abdel Fattah al-Sissi redoute en effet la propagation d’idées démocratiques au-delà des frontières soudanaises en cas de retour à une transition civile. Le Caire partage en outre avec Riyad un monopole sur les exportations de bétail, acheté à prix cassé à Khartoum, abattu sur les sols égyptien et saoudien et revendu dans le reste du monde.

Toujours selon le quotidien américain, Hemeti aurait, lui, reçu des livraisons d’armes de ses amis libyens. La chaîne CCN affirme que les mercenaires de Wagner lui auraient également fourni des missiles aux premières heures du conflit. Mais ce sont les Émirats arabes unis qui demeurent les plus fidèles soutiens de cet ancien chamelier du Darfour. « Hemeti leur est très utile, car son emprise économique et politique leur facilite l’accès à toutes les ressources dont ils ont besoin », résume Raga Malawi, chercheuse en économie politique. Dubai bénéficie largement des terres agricoles et des sous-sols aurifères du Soudan. Les Émiratis ont par ailleurs envoyé des milliers de RSF se battre au Yémen. Ils lorgnent enfin sur l’est du pays des deux Nil et ses 5 000 kilomètres de côtes sur la mer Rouge.

Le chef de l’armée s’adresse à la nation

En décembre, l’entreprise AD Ports Group a signé un contrat à 6 milliards de dollars avec le milliardaire soudanais Osama Daoud, à la tête du conglomérat DAL Group. L’objectif consiste à établir un nouveau port d’ici dix ans, 200 kilomètres au nord de l’actuel poumon économique du pays, Port-Soudan. Cette position stratégique intéresse de longue date les Russes, qui ont obtenu des garanties, en février, pour transférer quatre sous-marins à propulsion nucléaire et enfin concrétiser leur rêve de base navale à laquelle les Américains sont vivement opposés.

« Se dirige-t-on vers une guerre par procuration entre les États-Unis et la Russie ? Peut-être, éventuellement. Nous, le peuple soudanais, nous nous retrouvons coincés au milieu et payons toujours le prix des combats d’intérêts », dénonçait l’activiste Dallia Abdelmoniem avant d’aller se réfugier dans une zone de la capitale moins exposée aux bombardements. Au terme de cette première semaine d’un conflit militarisé inédit à Khartoum, et dont l’ampleur dans les autres régions touchées comme le nord du Darfour paraît aussi sans précédent, le chef de l’armée s’est enfin adressé à la nation. Il promet la victoire. Privés de rassemblements familiaux pour l’Aïd, et bien au fait des implications internationales, les Soudanais doutent de la concrétisation prochaine de cette promesse. La source sécuritaire confirme : « Les deux parties sont fortes, aucune ne peut gagner ni vite ni facilement. »

Le Tchadanthropus-tribune avec le point

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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