Le retrait progressif des forces françaises et européennes du théâtre malien et les besoins croissants en casques bleus en Centrafrique offrent aux pays africains désireux de déployer leurs soldats sous mandat onusien une opportunité unique. Le Tchad, le Togo ou encore la Côte d’Ivoire jouent des coudes sur ce créneau rémunérateur. Mais ils peinent à satisfaire aux très strictes exigences de l’ONU en termes de matériel et de formation.

Un soldat tchadien de la Minusma défile au cours d’une visite du secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix, Hervé Ladsous, à Tessalit, au Mali, en mars 2013.

Alors que l’armée française s’active pour permettre aux dernières forces de Barkhane de plier bagage et de quitter les bases maliennes de Ménaka et de Gao, d’ici au mois d’août (AI du 09/05/22), la diplomatie tchadienne met tout en œuvre pour atténuer les conséquences militaires de ce retrait. Mahamat Idriss Deby, dit « Kaka », président du Conseil militaire de transition (CMT) tchadien, annonçait ainsi fin février la résolution de N’Djamena de muscler la Minusma, la mission onusienne de maintien de la paix stationnée au Mali, en y envoyant un millier d’hommes supplémentaires. Le Tchad y déploie déjà un contingent de 1 400 personnels, soit plus de 10 % des effectifs de la mission.

Plus que jamais, l’homme fort de N’Djamena veut assumer le rôle de leader régional dans la lutte contre les groupes armés du Sahel, à l’heure où ceux-ci exercent une pression croissante en direction du golfe de Guinée.

Actuellement, les velléités de montée en puissance du Tchad au sein de la Minusma se heurtent cependant à deux obstacles, le premier étant d’ordre matériel. A la suite des annonces du président tchadien, le général sénégalais Birame Diop, patron du bureau des affaires militaires du Département des opérations de paix (DPO) des Nations unies, s’est empressé de se rendre à N’Djamena afin d’évaluer les besoins de l’Armée nationale tchadienne (ANT). Pour équiper son nouveau contingent, N’Djamena devra aligner au bas mot plus d’une centaine de véhicules blindés et acquérir éventuellement des drones d’observation.

Négociations au point mort avec New York et Bamako.

Bien connecté auprès de la coopération française, le général Diop s’est en tout premier lieu tourné vers Paris en vue d’obtenir de gracieuses dotations d’équipements, mais celles-ci lui ont toutes été refusées, selon nos informations. L’état-major tchadien s’est donc rabattu sur Ankara et négocie actuellement auprès de fournisseurs turcs, qui sont de plus en plus actifs dans la région, à l’instar de Nurol Makina, qui équipe déjà l’ANT avec ses blindés Ejder Yalcin (AI du 06/01/22).

En parallèle, le Tchad tente, non sans difficultés, de définir les contours de l’engagement de son futur contingent avec à la fois Bamako et New York. Si le DPO, à l’initiative de Diop, plaide pour un déploiement des casques bleus tchadiens dans le centre du Mali, N’Djamena souhaite plutôt que le nouveau contingent renforce les effectifs déjà présents sur place, dans les bases du nord, à savoir Aguelhok, Tessalit et Kidal. Ces considérations, rendues encore plus complexes par la présence éparse des éléments paramilitaires russes de Wagner, ont entraîné ces dernières semaines le blocage quasi-complet des tractations.

Depuis le début de l’année, l’arrivée de ces privés russes, aux côtés des Forces armées maliennes (FAMA), a profondément perturbé l’organisation de la Minusma, qui met en cause la responsabilité de ces derniers dans le massacre de dizaines de civils à travers le pays (AI du 16/03/22). Si la Suède a annoncé retirer son contingent de 200 casques bleus l’année prochaine (AI du 28/02/22), le débat fait rage actuellement à Berlin sur l’avenir de la présence militaire allemande.

En visite à Gao début avril, la ministre de la Défense allemande Christine Lambrecht n’a pas dissimulé son scepticisme face à l’évolution de la situation. En cause, la coopération sécuritaire de plus en plus étroite entre la junte malienne, sous la férule du colonel Assimi Goïta, et la Russie. Dans ce contexte, l’Union européenne (UE) a d’ores et déjà décidé, le 11 avril, de mettre un terme aux activités de sa mission de formation militaire, l’EUTM-Mali.

En Centrafrique, Togolais recalés, Ivoiriens en embuscade.

La mobilisation, courant 2022, de nouvelles forces de réaction rapide (QRF) au profit de la Minusca, la mission déployée en Centrafrique, illustre aussi les tentatives de Lomé et d’Abidjan de renforcer leur rayonnement jusqu’en Afrique centrale. Aux côtés de la Tunisie, du Sénégal et du Bhoutan (AI du 14/01/22), le Togo devait en effet fournir, en juillet, un détachement de casques bleus mobile. Mais celui-ci n’a finalement pas obtenu le feu vert escompté auprès des experts onusiens qui ont procédé à son inspection. Ce refus a notamment été motivé par l’état jugé peu opérationnel du parc de véhicules blindés. Les Forces armées togolaises (FAT) ont en effet accumulé d’importants retards dans la réception de nouveaux blindés sud-africains Paramount, en raison de difficultés budgétaires (AI du 02/02/22).

Un veto qui a eu le don d’irriter vivement le haut commandement togolais, à commencer par le colonel Moïse Kemence Oyomé, chargé de la division opérations de maintien de la paix (OMP) des FAT. Proche des Américains, ce dernier n’a pas hésité à hausser le ton vis-à-vis de Paris, soupçonné par Lomé d’avoir torpillé la candidature de l’armée togolaise à New York, à la suite du refus de celle-ci d’équiper ses casques bleus avec des blindés français. Une paranoïa largement alimentée par le fait que plusieurs responsables du DPO sont français, à commencer par le diplomate Jean-Pierre Lacroix, le secrétaire général adjoint aux opérations de paix.

Cette défection togolaise a ouvert un boulevard à Abidjan, qui caressait depuis quelques mois l’espoir de déployer un détachement en Centrafrique. L’année dernière, un détachement ivoirien était déjà passé sous les fourches caudines des inspecteurs des Nations unies, mais avait essuyé un refus. Dans de très brefs délais, les Forces armées de Côte d’Ivoire (FACI) ont réceptionné début 2022 un lot de 20 blindés turcs Otokar peints aux couleurs du maintien de la paix (AI du 01/02/22), pour retenter leur chance. En juin, une mission d’inspection d’experts onusiens se rendra à Abidjan pour valider le départ de cette compagnie blindée composée d’une centaine d’hommes. C’est le chef d’état-major ivoirien Lassina Doumbia qui supervise personnellement la totalité du dossier, jusqu’à la question des budgets, au détriment des services du ministre de la Défense Téné Birahima Ouattara.

Le contrôle des soldes, nerf de la paix

Cette concentration des pouvoirs administratifs et opérationnels aux mains de quelques officiers supérieurs n’est pas rare au sein des armées africaines engagées dans le maintien de la paix. Elle est même particulièrement criante en matière de gestion des soldes. Les observateurs présents à une réunion des états-majors des armées de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui s’est tenue à Abuja à 2019, se souviennent encore, à cet égard, d’une éloquente anecdote.

Au programme de la rencontre, les officiers ont été invités à débattre de la mise en place de process types destinés à encadrer les déploiements des casques bleus. Outre la question des vaccinations et la mise en règle des passeports, la CEDEAO a aussi plaidé ce jour-là en faveur de la bancarisation des soldes pour une remise, à titre individuel, de leurs indemnités aux casques bleus. Une initiative qui n’a pas tarder à provoquer une virulente levée de boucliers dans les rangs des colonels sénégalais, ivoiriens, maliens ou encore togolais. Ceux-ci ont défendu le modèle informel encore largement répandu dans ces armées, à savoir une indemnisation collective perçue le plus souvent par les officiers supérieurs à la tête du contingent, qui se chargent de redistribuer dans un second temps l’enveloppe globale à leur convenance. Ainsi, rien ne garantit en pratique au casque bleu de bénéficier de la totalité de son indemnité.

Pourtant, les règles édictées par les Nations Unies sont claires : l’indemnité de subsistance-missions est théoriquement une somme journalière versée chaque mois aux membres non-fonctionnaires de l’ONU, pour couvrir leurs frais de logement et de repas. En 2017, le taux unique fixé par l’Assemblée générale était de 1 410 $ par personne et par mois.

Prise en charge du matériel : l’aubaine des armées sous-dotées

L’attrait des opérations de maintien de la paix pour les armées et polices africaines provient avant tout de l’accompagnement financier garanti par les Nations unies en compensation des équipements déployés sur le terrain. Deux possibilités s’offrent au contingent, qui est lié à l’ONU par un mémorandum d’accord avant son déploiement : soit il apporte son propre matériel, auquel cas celui-ci est loué par la mission, soit il commande des équipements ad hoc en amont. Dans ce cas, l’État avance les frais, en attendant un remboursement complet de la part des Nations unies une fois le déploiement effectif. L’intérêt est que l’armée peut conserver ce matériel même après démobilisation du contingent.

Pour autant, la difficulté à avancer les frais demeure problématique pour les armées les plus modestes. En témoigne l’exemple des Gambia Armed Forces (GAF), qui peinent à débloquer depuis des mois 11 millions de dollars pour acquérir des véhicules blindés auprès du turc Katmerciler (AI du 12/01/22). A cela s’ajoute la maintenance particulièrement défaillante qui participe de l’usure rapide des équipements : les Gabonais en avaient fait les frais en Centrafrique en 2020 (AI du 04/11/20).

Il en résulte d’importantes disparités entre les contingents d’Afrique sub-saharienne, souvent sommairement dotés de pick-up légers Toyota de type Land Cruiser et armés de fusils AK-47, et les détachements occidentaux ou asiatiques, qui peuvent notamment s’appuyer sur des capacités aériennes – hélicoptères, drones – et des services de génie et de logistique sensiblement plus sophistiqués.

La cohabitation de différents contingents de la Minusma sur une de ses bases d’opération, située aux abords de l’aéroport Modibo-Keïta de Bamako, en témoigne. Pendant plusieurs mois, les gradés de la Bundeswehr avaient en effet confié aux forces spéciales ivoiriennes le soin d’assurer la sécurité du QG des casques bleus allemands et de leur très confortable complexe, richement pourvu en infrastructures sportives et de loisirs. Des installations aux antipodes du régime spartiate imposé aux contingents ivoiriens de la Minusma. Interrogé sur la nature de ce contrat qui a récemment pris fin, la Bundeswehr n’a pas souhaité répondre aux sollicitations d’Africa Intelligence.

Africa intelligence

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