Nous nous interrogeons souvent sur les blocages qui freinent le développement économique et social en Afrique. Pour y répondre, les comparaisons internationales peuvent nous y aider. S’agit-il de l’héritage colonial dans les faits économiques et dans les mentalités des Africains, s’agit-il d’un cruel manque de ressources et de compétences pour accélérer le développement, s’agit-il de l’incapacité des dirigeants africains depuis les indépendances des années 1960’s à comprendre et mettre en œuvre les piliers du développement, ou alors de l’aliénation et la prédations des ressources au profit des puissances extérieures à l’Afrique ? La réponse est sûrement complexe, mais elle comprend toutes les composantes à la fois.

Pour comprendre les situations africaines, nous nous déplaçons vers l’Amérique Centrale et l’Amérique du Sud. Certes, il s’agit des colonies de peuplement des Espagnols et des Portugais pour le Brésil, principalement, mais aussi peuplés des Originaires d’Afrique. Les pays de ces régions d’Amérique ont également les périodes sombres des guerres et des dictatures violentes au cours de leur histoire récente. Au cours des soixante dernières années, certains pays ont connu les situations politiques comparables à celles des pays d’Afrique. Certes, la proximité identitaire avec l’Europe pour leurs dirigeants en Amérique n’excuse pas le retard dans le développement économique et social de l’Afrique subsaharienne. Il convient de se rappeler que les ressources énergétiques (pétrole et gaz), minières, forestières, agricole et humaines restent nettement et largement plus abondantes en Afrique. Les réponses valables se trouvent alors dans les ambitions et leur mise en œuvre des dirigeants et de leurs peuples pour développer leurs pays. L’aide internationale n’a jamais développé les nations. Les organisations internationales peuvent accompagner les efforts de développement, mais elles ne conçoivent pas les axes de développement pour les nations et ne peuvent jamais remplacer les peuples à se prendre en charge. Elles les accompagnent et ne s’y substituent pas.

Nous avons choisi de comparer les pays d’Amérique Centrale et d’Amérique du Sud avec les pays africains par niveau de population. Nous classons ainsi les pays en trois groupes : les pays de plus de 10 millions d’habitants, les pays entre 1 million et 10 millions d’habitants et les pays de mois d’un million d’habitants. Ce choix est lié l’indicateur de développement lui-même. Il indique le niveau d’accès de la population du pays à l’électricité. Aussi, les pays peuvent se comparer selon leur niveau de population.

A- Les pays d’Amérique Centrale et d’Amérique du Sud de plus de 10 millions d’habitants.

Quatorze pays de cette région du monde répondent à ce classement. En 2000 : le Brésil, le Mexique, la Colombie, l’Argentine, le Venezuela, le Chili, l’Équateur et Cuba avaient déjà dépassé 90% de taux d’accès de la population à l’électricité. Et en 2020, seuls le Mexique, l’Équateur n’avaient pas encore atteint 100% de la population sur cet indicateur, mais ils s’en approchent.

D’autres pays ont fortement accéléré le rythme : le Pérou est passé de 72,5% à 99,3% (15,3 points dans la décennie 2001-2010 et 11,2 points dans la décennie 2011-2020), le Guatemala est passé de 73,3% à 97,1% (soit respectivement une progression de 11,0 et 12,8 points), la Bolivie est passée de 70,0% à 97,6% (soit respectivement un bond de 17,9 et 9,7 points au cours des deux  dernières décennies) et le Honduras qui est passé de 67,4% à 93,2% , soit un effort important de 13,6 points en 2001-2010 et de 12,2 points en 2011-2020. Il n’est nul doute que tous ces pays atteindront le niveau de 100% d’accès de leurs populations à l’électricité.

Il convient de saluer les efforts importants accomplis par la République dominicaine, le Brésil, la Colombie, l’Argentine et Cuba qui démontrent l’importance et la détermination des dirigeants dans l’engagement au développement. Ces pays affichaient respectivement 89%, 94%, 95%, 96% et 97% de la population accédant à l’électricité en 2000. Ils ont tous atteint 100% en 2020.

Une ombre reste sur le Haïti, premier pays indépendant de la France en 1822, mais longtemps affaibli par l’impôt colonial de compensation exigé par la France, malmené par une dictature implacable des Duvalier, plusieurs fois détruits par les tempêtes et les tremblements de terre. Néanmoins, il parvient à progresser de 33,7% en 2000 à 46,9% en 2020, soit une progression de 3,4 points en 2001-2010 et de 9,9 points en 2011-2020. Haïti devra poursuivre en accélérant ses efforts pour atteindre 80% au terme de la décennie actuelle 2021-2030. C’est un impératif vital pour sa population.

Le tableau suivant présente les différentes situations décrites dans cet article.

B- Les pays entre un million et dix millions d’habitants

Le deuxième groupe des pays d’Amérique Centrale et d’Amérique du Sud comprend les pays entre un million et dix millions d’habitants. A l’exception du Nicaragua (88,9%), du Panama (96,7%) et quelque peu du Costa Rica (99,9%), les autres pays affichent un ratio de 100% de la population accédant à l’électricité. Pour atteindre le plein accès de leurs populations à l’électricité, l’on constate que ces pays ont déployé d’importants efforts d’équipements au cours de la décennie 2001-2010, avec des progressions de 9 points en Trinité-et-Tobago, de 8 points en Jamaïque et au Paraguay, et de 7 points en El Salvador. C’est le résultat des volontés politiques et du travail des acteurs économiques. Au cours de la décennie actuelle 2021-2030, il n’est nul doute que les efforts croissants remarqués du Nicaragua (5,4 points en 2010 et 10,8 points en 2020) et du Panama (5,5 points en 2010 et 9,9 points en 2020) auront porté ces pays à 100% avant la fin de la décennie.

Les situations comparées des pays d’Amérique Centrale et d’Amérique du Sud montrent l’atteinte du développement pour leurs peuples passe par l’accès à l’électricité et que, lorsque les dirigeants politiques et les acteurs économiques en font des priorités, les efforts portent leurs fruits. Le petit pays du Porto Rico, avec 3,264 millions d’habitants, a maintenu son avance depuis la fin de la décennie 1991-2000, en se distinguant par le plein accès à l’électricité avec un score de 100%.

Le tableau suivant montre les situations comparées des pays entre un million et dix millions d’habitants.

C- Les pays d’Amérique Centrale et d’Amérique du Sud au-dessous d’un million d’habitants

Quant aux pays de moins d’un million d’habitants, principalement les îles dans l’Océan Atlantique, seuls quatre des treize États retenus n’ont pas encore atteint le plein accès de leurs habitants à l’électricité en 2020 : Grenade (93,6%), Guyana (92,5%), Belize (97,1%) et Suriname (98,2%). Cependant, ils ont tous dépassé le dernier palier de 90%. On peut remarquer les efforts de Guyana, atteignant une progression de 8,6 points en 2001-2010 et 9,5 point en 2011-2020, de Belize affichant 10,9 points et 7,2 points, et même de Grenade (3,2 points et 4,3 points) pendant les mêmes décennies. De même, pour atteindre le ratio de 100% en 2020, passant de 80,5% en 2000 à 100% en 2020, l’Île de Dominique a déployé des efforts de 13,2 points en 2001-2010 et 5,8 points au cours de la décennie 2011-2020. Le progrès n’est jamais le produit du hasard. Les résultats sont observables dans le tableau qui suit.

En comparant les situations entre l’Amérique centrale, l’Amérique du Sud et l’Afrique subsaharienne, portant sur tous les pays étudiés, il apparaît clairement un important décalage qui ne peut plus être attribué à l’héritage colonial tant et tant évoqué en Afrique.
Les pays encadrés en rouge dans les tableaux suivants comptent entre un million et dix millions d’habitants. Ce choix distingue les trois groupes de pays comparables en Amérique et en Afrique.

D- En Afrique australe :

Le groupe des pays de plus de dix millions d’habitants (entre 15 et 60 millions d’habitants) est le plus important avec sept pays : l’Afrique du Sud, l’Angola, le Mozambique, le Madagascar, le Malawi, la Zambie et le Zimbabwe. Le niveau d’accès à l’électricité varie entre 14,9% (au Malawi) et 84,4% (en Afrique du Sud) en 2020. C’est très insuffisant. Deux pays seulement ont franchi la barre de 50% : l’Afrique du Sud et le Zimbabwe (52,8%). Prétendre appartenir au groupe des pays émergents économiquement avec un si faible niveau d’accès à l’électricité suppose un indicateur proche des pays de la même catégorie dans le monde, notamment dans les Amériques.

Parmi les cinq pays se situant entre un million et dix millions d’habitants, seule l’Ile Maurice approche 100% en 2020. Les autres se situent sous la barre de 80%, dont le Lesotho sous la barre de 50%. Le tableau ci-dessous montre les situations comparées pour mesurer les efforts à accomplir pour atteindre le niveau des pays d’Amérique du Sud et d’Amérique Centrale comparables.

E- En Afrique occidentale :

La situation n’est guère meilleure. Neuf pays se situent dans le groupe des plus de dix millions d’habitants. Le Nigeria (219,464 millions d’habitants) est de la taille du Brésil (214,300 millions d’habitants), mais le niveau d’accès à l’électricité en 2020 n’est que de 55,4% contre 100,0% au Brésil. L’accès du Nigeria dans le groupe des pays émergents BRICS ou même des AMACITA est encore limité par cet indicateur. Le Ghana (32,83 millions d’habitants) est comparable au Pérou (33,72 millions). Mais, alors que ce dernier affiche 99,3% d’accès à l’électricité, le Ghana n’est encore qu’à 85,9% (néanmoins parmi les meilleurs scores en Afrique subsaharienne). L’on voit les efforts encore importants de l’Afrique pour se rapprocher de ses homologues en Amérique. Quatre des neuf pays de ce groupe se situent encore sous la barre de 50% d’accès à l’électricité : 19% au Burkina Faso et au Niger, 41,4% au Bénin et 44,7% en Guinée.

Dans les cinq pays entre un million et dix millions d’habitants, deux parviennent à se hisser au-dessus de 50% en 2020 : la Gambie (62,3%) et le Togo (54,0%), mais restent très loin des pays comparables en Amérique Centrale et en Amérique du Sud.

Il convient de remarquer que sept sur quatorze pays de l’Afrique occidentale se situant au-dessus d’un million d’habitants affichent encore un taux d’accès à l’électricité inférieur à 50%. Dès lors, leur chemin vers le développement économique et social avec un plein accès de leurs populations à l’électricité, un pilier indispensable, reste encore très long. Néanmoins, il faudra y parvenir ou s’en approcher au cours de la décennie 2021-2030.

F- En Afrique Centrale :

Trois pays se situent au-dessus de dix millions d’habitants : la République démocratique du Congo (95,89 millions), le Cameroun (27,2 millions) et le Tchad (17,18 millions). Néanmoins, à l’exception du Cameroun, comparable au Venezuela (28,20 millions d’habitants et 100% d’accès à l’électricité) et qui affiche un score de 64,7% en 2020, les deux autres géants de ces régions n’ont même pas atteint 20% : la RDC atteint 19,1% alors que le Tchad n’est qu’à 11,1%. Les quatre pays suivants se répartissent entre le Gabon (91,6%) et la Guinée Équatoriale (66,8%) d’une part, et la République du Congo (49,5%) et la République Centrafricaine (15,5%), tous les deux sous le seuil de 50%, d’autre part.

Ce ne sont pas les ressources qui manquent pour accroître l’accès à l’électricité. Les guerres civiles récurrentes dans certains pays, la gouvernance défaillante dans d’autres, le manque d’ambitions et les efforts insuffisants pour progresser se traduisent par ces échecs. Le développement économique et social reste encore très loin. Néanmoins, nul ne pourra s’en soustraire : il faudra donc concentrer les efforts sur ce pilier qui supporte fortement et solidairement une grande partie les autres piliers du développement.

G- En Afrique Orientale :

Huit des onze pays de l’Afrique orientale comptent entre 10,75 millions et 120,30 millions d’habitants. Le Kenya (53,01 millions d’habitants et 71,4% des habitants accédant à l’électricité en 2020) peut se comparer à la Colombie (51,52 millions et un ratio de 100%) ; alors que l’Ouganda (45,85 millions d’habitants et 42,1% d’accès à l’électricité) peut se comparer à l’Argentine (45,81 millions d’habitants et un score de 100% d’accès à l’électricité). Ces écarts devraient interpeller les dirigeants des pays africains. Par ailleurs, nous pouvons rapprocher le Burundi (12,55 millions d’habitants et 11,7% d’accès à l’électricité en 2020) et la Bolivie (12,08 millions et un ratio de 97,6%). L’écart de développement entre deux pays peut se lire également dans le niveau d’accès à l’électricité pour les populations.

L’Éthiopie (120,3 millions d’habitants et 51,1% de la population accédant à l’électricité en 2020) peut se comparer au Mexique (126,70 millions d’habitants et une performance de 99,4% de la population ayant accès à l’électricité). Mais, ce dernier s’est déjà hissé dans le groupe mondial de l’AMACITA (Argentine, Mexique, Australie, Corée du Sud, Indonésie, Turquie et Arabie saoudite) qui complète le groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Ces deux groupes rejoignent le G7 (États-Unis d’Amérique, Canada, Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie et Japon) pour former le G20 (groupe des pays les plus riches qui décident des orientations de l’économie mondiale). Il convient de noter que l’Amérique Centrale et l’Amérique du Sud sont représentés par le Brésil, le Mexique et l’Argentine, contre la seule Afrique du Sud pour l’Afrique. Néanmoins, l’on constate également que l’Afrique du Sud (59,39 millions d’habitants et 84,4% de la population accédant à l’électricité en 2020), considérée comme le géant industrialisé de l’Afrique, reste modestement comparable à la Colombie (51,2 millions d’habitants et une performance de 100%). A niveau de population comparable, l’Afrique du Sud reste donc bien loin derrière la Colombie dans l’équipement de la population en électricité.

L’Afrique Orientale compte six sur onze pays au-dessous de la barre de 50% d’accès à l’électricité. Le pays le mieux équipé reste le Kenya dans les principaux pays de la région. L’on mesure les efforts qui restent à fournir au cours de la décennie 2021-2030 pour parvenir à dépasser le dernier seuil de 90% vers le plein accès à l’électricité pour les populations.

Conclusion

Les comparaisons internationales n’ont pas pour objet de décourager les pays africains dans la course vers le développement économique et social. Elles visent une prise de conscience des efforts qui restent à fournir pour se mettre au niveau des nations comparables dans le monde. Les pays de l’Afrique subsaharienne ne manquent pas de ressources (minières, gazières, pétrolières, forestières, agricoles et humaines) pour les transformer en moteur de propulsion en vue de leur développement. Les discours bien pensés et orchestrés par certaines organisations des pays riches qui prônent la décroissance et la cessation de l’industrialisation dans le monde doivent être entendus avec pragmatisme et réalisme en Afrique. Quiconque admet avec vous que vous avez faim, mais tente de vous persuader avec succès que vous n’avez pas besoin de vous nourrir, vous condamne à mourir de faim. Comment les Africains pourraient-ils s’industrialiser, développer les outils de l’éducation de la jeunesse, assurer la sécurité médico-sanitaire en développant l’accès aux soins de qualité pour tous, ou encore développer les transports écologiques et les moyens de communication sans accès à l’électricité. Les comparaisons avec les pays d’Amérique Centrale et d’Amérique du Sud visent la compréhension que le développement en Afrique ne pourra être atteint sans accès de toutes les populations à l’électricité. Les Africains ne sont pas condamnés à errer à travers le monde, à la recherche des espaces de survie et en laissant toutes les ressources du développement derrière eux pour aller se constituer en indigents et mendiants dans le reste du monde. Tous les peuples de toutes les nations du monde ont développé leurs pays et en portent la fierté. L’accès à l’énergie est un combat permanent pour toutes les nations. Les Africains sont alors appelés à le mener en parallèle avec les autres piliers du développement, tels qu’ils sont bien développés dans « La Relance de l’Afrique » (Éditions L’Harmattan, 2017). Les partenaires économiques, industriels et commerciaux de l’Afrique : des États, des Organisations internationales et des groupes industriels internationaux, devraient inscrire des contributions réelles à l’électrification dans leurs territoires d’intervention. Ce n’est ni une option, ni un luxe, mais un équipement vital et un pilier indispensable au progrès économique et social.

Emmanuel Nkunzumwami

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BONNE LECTURE ET A TRÈS BIENTÔT !

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