Privé de son principal relais africain par la chute, en avril 2019, du gouvernement soudanais d’Omar el-Béchir, le président Recep Tayyip Erdogan s’active en Afrique de l’Ouest pour compenser cette perte d’influence. Après avoir longtemps misé sur les seuls réseaux d’affaires (voir notre feuilleton), la Turquie mobilise également ses services de sécurité pour élargir son influence.

La marche turque

Pour la première fois, Hakan Fidan, l’inamovible directeur du MIT (Milli Istihbarat Teskilati), le renseignement extérieur turc, accompagnait le président Recep Tayyip Erdogan lors de la visite éclair qu’il a effectuée au Sénégal et en Gambie, les 27 et 28 janvier. Ankara utilise de plus en plus sa connaissance des milieux activistes islamistes, qui ont souvent leur base arrière en Turquie, pour initier une coopération sécuritaire avec les pays africains aux prises avec les groupes djihadistes.

Sur signalement du MIT, le Niger a ainsi arrêté, le 25 décembre 2019 à l’aéroport de Niamey, le Turc Soner Gürleyen, un ancien membre de l’ONG pro-djihadiste Öncü Nesil accusé de collaborer avec des groupes combattants dans ce pays. L’armée turque tente également de développer sa coopération militaire avec plusieurs Etats du Sahel déjà clients des entreprises de défense turques et a décaissé en juin 5 millions d’euros au bénéfice du fonds fiduciaire du G5 Sahel (LC n°802), la force panafricaine engagée contre les groupes djihadistes dans la bande sahélo-saharienne.

L’un des principaux relais de l’influence militaire turque dans la région est l’inamovible major général Yankuba Drammeh, numéro deux des forces armées gambiennes et ancien attaché militaire à Ankara. Lui-même entraîné par la gendarmerie turque, qui disposait d’une petite base à Banjul sous la présidence de Yahya Jammeh, Drammeh est responsable de la sécurité du chef de l’Etat gambien Adama Barrow.

La coopération militaire turque vise également à juguler les départs de mercenaires africains vers la Libye, où un petit contingent tchado-soudanais combat d’ores et déjà aux côtés de l’Armée nationale libyenne du général Khalifa Haftar. Or Ankara est engagé militairement avec l’autre camp, celui du premier ministre Fayez Sarraj.

Le sérail du business

Un petit cercle d’oligarques, dont le rôle est central dans la formulation de la politique africaine de la Turquie, accompagnait Erdogan dans sa récente tournée ouest-africaine. Parmi ceux-ci, Selim Bora, le patron du groupe de BTP Summa, qui opère déjà l’aéroport international Blaise-Diagne au Sénégal et y a récupéré le chantier du stade olympique de Diamniadio. Egalement présent aux côtés du président turc, Fuat Tosyali, dont la société Tosyali Steel a repris en 2018 le projet de fer de Falémé, au Sénégal toujours, et Orhan Karadeniz, dont le groupe Karpowership opère les centrales flottantes Aysegül Sultan et Koray Bey, qui fournissent respectivement 15% et 60% de l’électricité consommée au Sénégal et en Gambie.

Ce sont les oligarques qu’Erdogan envoie en éclaireurs lorsque la situation politique ne permet pas à la diplomatie officielle d’avancer à découvert. Ainsi, en Côte d’Ivoire, que la Turquie ne peut prendre à revers sans risquer de froisser son allié qatari, parrain du président Alassane Ouattara, ce sont les hommes d’affaires qui sont à la manœuvre pour soutenir le candidat d’opposition à la présidentielle Guillaume Soro (LC n°815).

Grand mezze

Le voyage d’Erdogan vise notamment à préparer le troisième sommet Turquie-Afrique qui se tiendra à Istanbul à la mi-avril et aura, pour la première fois, un biais résolument ouest-africain. Outre les alliés les plus fidèles de la Turquie dans la région comme la Guinée, le Niger (LC n°795), le Mali (LC n°766), le Tchad (LC n°794) et la Gambie, le Sénégal devrait être tout particulièrement à l’honneur lors du sommet d’Istanbul. Autre nouvel allié potentiel, la Guinée-Bissau, dont le nouveau président Umaro Sissoco Embalo, premier musulman à diriger le pays, a rencontré Recep Tayyip Erdogan le 31 janvier à Istanbul.

Tchadanthropus-tribune avec la lettre du Continent

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