Acté par l’Elysée, le retrait des militaires français du Mali va s’accompagner d’un défi logistique hors normes, dans un contexte de risque accru d’attaques djihadistes. Le Centre de planification et de conduite des opérations de l’armée planche depuis plusieurs semaines sur l’organisation de cette évacuation.

Emmanuel Macron a réuni mercredi 16 février les chefs d’Etat du G5 Sahel pour évoquer l’avenir de la présence française au Mali (voir nos révélations, AI du 11/02/22). En coulisses, l’armée française et son Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) planchent depuis plusieurs semaines sur les contours logistiques du retrait.

Par la voie terrestre

Paris devrait retirer en priorité ses véhicules (200 blindés et 300 véhicules logistiques), ainsi que plusieurs milliers de conteneurs de matériel chargés de pièces de rechange et de munitions. Une grande partie de ces équipements de Barkhane devraient être évacués par la route via le Niger, sous réserve que Niamey soit d’accord pour accueillir temporairement ce surcroît de matériel français. Le passage de convois militaires français avait suscité de fortes tensions internes, et des frictions avec Paris, en novembre dernier (AI du 03/01/22). Quant aux équipements que Paris ne pourrait pas rapatrier du Mali – trop coûteux à évacuer ou non stratégiques -, ils devraient logiquement être détruits.

Une partie restera sur place ou pourra être aiguillée dans les autres bases tricolores, à l’instar de N’Djamena et Abidjan, où était en visite début février le chef d’état-major français des armées, Thierry Burkhard. La quasi-totalité du fret urgent sera chargée à Gao et envoyée à Abidjan, où une partie restera stockée et une autre affrétée par navire vers la France. Pour rejoindre la Côte d’Ivoire où est installé le 43e Bataillon d’infanterie de marine (BIMa), Paris pourrait mettre sur pied dans les prochaines semaines un vaste convoi, via le Burkina Faso. L’opération est néanmoins tributaire de l’évolution de la situation politique et sécuritaire dans le pays touché par un coup d’Etat le 22 janvier. Le spectre d’attaques djihadistes, mais aussi de blocages par des civils, comme cela a été le cas à Kaya en novembre, plane sur les scénarios d’évacuation. Si le passage par le Burkina se révélait impraticable, plusieurs voies alternatives sont à l’étude à Balard.

Par les airs

La voie aérienne pourrait venir prendre le relais en cas de blocage au sol. La principale base française au Mali, située à Gao, peut en effet accueillir des avions gros-porteurs de types An-124C-17 ou A400M. Un pont aérien massif peut aujourd’hui permettre le retrait des équipements français du Mali en quelques semaines seulement. Néanmoins, plusieurs inconnues demeurent. Les aéronefs capables de réaliser cette première boucle du Mali vers Abidjan ne sont en effet pas nombreux. Il n’existe aujourd’hui qu’une poignée d’An-124 capables d’emporter 100 à 150 tonnes et d’opérer dans des conditions sahéliennes compliquées (température, longueur de piste, etc.). Par ailleurs, une partie de ces An-124 sont opérés par des courtiers russes que Paris peut difficilement solliciter dans le contexte international actuel. La solution pourrait alors être européenne. L’Union européenne (UE) possède en effet plusieurs dizaines d’A400M pouvant charger 30 tonnes, soit un VBCI (30 tonnes) ou un Griffon (24 tonnes).

Outre ses alliés européens, la France pourrait solliciter ses partenaires anglo-saxons, au premier rang desquels les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Canada. Washington appuie déjà logistiquement les opérations de Barkhane au Sahel.

Mais l’option aérienne est également l’une des plus dangereuses : ces derniers mois, les groupes djihadistes sahéliens ont été capables de mener des attaques au mortier et au lance-roquette contre plusieurs installations militaires françaises au Mali, ainsi que contre la Minusma, la mission des Nations unies dans le pays.

Le risque d’une attaque des groupes djihadistes contre des aéronefs a été rehaussé ces derniers mois à tel point que la ministre des armées Florence Parly a, elle-même, dû s’adapter lors de ses visites au Mali.

Hélicoptères et avions de chasse

La majeure partie de la petite vingtaine d’hélicoptères de Barkhane actuellement présents à Gao devraient quant à eux regagner l’Hexagone. La composante aérienne de l’opération, principalement déployée au Niger, ne devrait être que peu impactée par les grandes manœuvres de ces prochaines semaines. Le nombre de Mirage 2000, fixé à sept, sera néanmoins très probablement réduit. Dans le même temps, Paris devrait encore faire monter en puissance ses drones Reaper, particulièrement efficaces face aux groupes djihadistes. Dans ce cadre, les Reaper tricolores sont en passe d’être qualifiés au tir des missiles antichar guidés Hellfire, jugés plus adaptés aux opérations au Sahel que la bombe GBU-12. Il pourra de même réaliser des interceptions de communications avec une nacelle livrée par les Américains.

Avec le retrait de l’armée française du Mali, la traque aux têtes de file du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) et de l’Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS) va être « rationalisée ». Les drones doivent dans ce cadre offrir une « empreinte » opérationnelle réduite. Le chef du GSIM Iyad Ag Ghali, qui est longtemps parvenu à se réfugier le long de la frontière malio-algérienne, jouit depuis l’été 2021 d’une liberté de mouvement beaucoup plus réduite.

A terme, le modèle américain pourrait inspirer Paris : les Etats-Unis ne déploient pas le moindre avion de chasse ou hélicoptère en Afrique, où ils assurent une discrète traque à leurs ennemis, seulement avec des drones armés. La base de Niamey devrait à ce titre devenir le centre névralgique des opérations françaises. Elle a déjà triplé de volume en seulement quelques mois. Mais le renforcement du dispositif français au Niger sera également tributaire des desiderata du président nigérien Mohamed Bazoum quant à l’accueil de davantage de militaires français sur son sol. Le sujet est particulièrement sensible et les autorités nigériennes se savent sous pression d’une partie de leur opinion publique. Pour rejoindre le nouveau dispositif français cet été, le nom d’un général passé par le commandant la 6e Brigade légère blindée circule ces derniers jours.

Quid des équipements laissés sur place ?

Enfin, l’avenir de la task-force Sabre installée au Burkina Faso – une dizaine d’aéronefs et plusieurs centaines de personnels et forces spéciales essaimés dans tout le Sahel – se dessine en pointillé. Les atouts qui avaient fait du Burkina le lieu idéal en 2010 ne le sont plus en 2022 : depuis la chute de Blaise Compaoré en 2014, la situation sécuritaire n’a cessé de se détériorer dans le Nord et le pays est dirigé depuis janvier par une junte militaire.

Tchadanthropus-tribune avec Africa Intelligence

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