Témoignages |Réfugiés, déplacés, pénuries, absence d’accès au soins, infrastructures : la région du lac Tchad est le lieu d’une des plus graves crises humanitaires au monde. Déjà marqué par les effets du dérèglement climatique et du sous-développement, la zone vit aujourd’hui dans la crainte de Boko Haram. Née dans le nord-est du Nigeria, la secte salafiste de Boko Haram a progressivement gangrené les trois autres pays frontaliers du lac Tchad, le Cameroun, le Niger et le Tchad. Depuis que le mouvement s’est transformé en guérilla djihadiste en 2009, on estime que plus de 17 millions de personnes ont été affectée par ce conflit qui a provoqué le déplacement de 2,3 millions d’habitants dans la zone.

Témoignages de vie, au Tchad, sous la menace de Boko Haram. En complément de notre “Grand Reportage“.

Mohamed Awdi Awda, chef du village de Koulkimé

Mohamed Awdi Awda
Mohamed Awdi Awda Crédits : Claude Guibal  Radio France

“Beaucoup de gens rejoignent Boko Haram sans réaliser qu’il s’agit d’une secte. Certains y vont pour s’enrichir, d’autres parce qu’un jour ils auront croisé un type qui va leur bourrer la tête. Dans certains villages, dix ou vingt jeunes sont partis ainsi. Sans compter ceux qui ont été enrôlés de force, dans les attaques. Les îles où Boko Haram se cachaient ont été vidées de leurs habitants par les autorités, et aujourd’hui, quelqu’un qui est vu là bas est considéré comme suspect. Les gens de Boko Haram sont très mobiles : ils vont d’une île à l’autre sans qu’on les voit, ils sont parmi la population, infiltrés. On ne sait pas qui ils sont. Nous avons besoin d’éducation ici pour éviter que les jeunes ne se fasse laver le cerveau. Une réponse militaire seule, même très efficace, ne pourra pas lutter contre Boko Haram s’il n’y a pas du travail ici et de l’éducation… Le développement est quasi nul, il n’y a pas assez de forage, pas d’électricité. Jusqu’à ce que j’achète un petit chargeur solaire, il fallait attendre le jour de marché au village voisin, à 10 km, pour recharger mon téléphone portable sur le générateur, et ici, il n’y a pas de couverture téléphonique non plus…”

Abdoulaye, 23 ans, et son frère Moussa, 19 ans

Abdoulaye et son frère Moussa
Abdoulaye et son frère Moussa Crédits : Claude Guibal  Radio France

 

Anciennes recrues de Boko Haram, ils ont bénéficié du programme de retour des repentis.

“Il y a quatre ans, je vivais dans mon village d’origine, dans les îles près de la frontière avec le Nigeria. Des jeunes qui avaient quitté le village sont arrivés et nous ont raconté que là où ils vivaient, c’était un paradis, et que si on les rejoignait, on aurait tout ce dont on a besoin, de l’argent, une femme. Mon père nous a mis en garde, ma mère s’est mise à pleurer, mais nous on s’en fichait, on est partis avec eux, au Niger. Là bas, dans ce village de Boko Haram nous avons appris le maniement des armes, les techniques de combat, reçu des leçons de religion.

Combattre, tu n’as pas le choix. si tu refuses on te tue.

Quand ils attaquent les villages, les gens de Boko Haram enlèvent les femmes et les ramènent de force. Une fois sur place, elles doivent choisir un mari parmi les combattants. Nous avons compris très vite que ce n’était pas le paradis qu’on nous avait promis. Quand nous avons entendu le président du Tchad, Idris Déby, tendre la main à ceux qui avaient été forcé de combattre, enlevés, et prêts à se rendre, nous nous sommes enfuis, et nous nous sommes rendus à l’armée tchadienne. Aujourd’hui nous vivons dans ce village, sous la surveillance de nos familles et du chef du village.

J’ai honte de moi. Je n’ai pas voulu écouter la mise en garde de mon père, j’ai abandonné le petit business que j’avais mis en place avec son aide dans mon village d’origine, je suis parti trois ans et voilà… Je reviens les mains vides, j’ai tout perdu. Sans l’aide de ma famille je n’aurais même pas de quoi m’en sortir, alors que je les ai tellement déçus. Je ne suis pas digne…

Les autres restés là-bas ne savent pas comment c’est ici. S’ils étaient sûrs qu’il y a du travail, ils reviendraient tous, mais si ils savent qu’on est les mains vides, sans rien, alors peut-être se disent-ils qu’il vaut mieux rester sur place.”

Ali Abdallah, déplacé, originaire de Lorgo

Ali Abdallah
Ali Abdallah Crédits : Claude Guibal  Radio France

 

“Quand le village voisin du mien a été attaqué, il y a 2 ans, j’ai compris que nous serions les prochains… Nous avons eu à peine le temps de prendre les enfants, et de partir, sans rien. Dans le site de déplacés, nous avons été bien accueillis, les gens nous ont prêté des marmites, des bidons d’eau. Dans mon village, nous étions tous pêcheurs, mais je ne peux plus pêcher ici, je n’ai pas de matériel, et nous sommes trop nombreux, les eaux ne sont pas assez poissonneuses. Si je le pouvais, je retournerai dans mon village, mais tant que la situation sécuritaire n’est pas totalement rétablie, l’armée a interdit la zone. Si jamais on est pris par une patrouille sur place, les autorités vous capturent, vous êtes considéré comme un terroriste potentiel. Du coup, j’en suis réduit à attendre l’aide humanitaire, je suis un assisté. Seule la paix, le retour à la sécurité nous permettra de revenir chez nous et de retrouver notre travail et notre dignité.”

Tchadanthropus-tribune France Culture

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