Le bras de fer entre N’Djamena et la SNH s’est déporté dans la capitale française. Un conseil d’administration de la Cotco s’y est tenu le 24 mai, et il a connu son lot de rebondissements… Coulisses.

Réuni le 24 mai dans un salon de l’hôtel du Collectionneur à Paris, le conseil d’administration de la Cameroon Oil Transportation Company (Cotco), qui gère la partie camerounaise du pipeline reliant le Tchad au port de Kribi, s’est déroulé sous haute tension, sur fond de conflit entre l’État tchadien et la société britannique Savannah Energy quant à la répartition du capital.

Savannah, appuyée par les représentants camerounais de la Société nationale des hydrocarbures (SNH), est parvenue à faire inscrire plusieurs projets de résolution qui lui étaient favorables et cela grâce au « golden vote » (double voix), détenu par le directeur général sortant de Cotco, Roger Schaefer.

Adolphe Moudiki furieux

Parmi ces résolutions figurait la nomination du successeur de ce dernier, le Français Nicolas de Blanpré. Ces votes ont mis à nouveau en lumière la division de la partie camerounaise sur ce dossier. Si l’envoyé du patron de la SNH, Adolphe Moudiki, s’est clairement inscrit dans le camp de Savannah, la représentante du ministre des Finances Louis Paul Motaze et du secrétaire général de la présidence Ferdinand Ngoh Ngoh, la directrice des participations et des contributions au ministère des Finances Judith Menguele, s’est, elle, rangée aux côtés du Tchad.

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Selon nos informations, cette dernière se serait vue signifier par un Adolphe Moudiki furieux sa révocation de son poste d’administratrice de la Cotco, au motif que la voix dont dispose le ministère des Finances au sein du conseil ne lui serait que déléguée par la SNH, qui en est le propriétaire. Une éviction, qui reste toutefois suspendue à sa validation lors de la prochaine réunion du conseil d’administration.

Savannah et la SNH claquent la porte…

Reste à savoir quand elle se tiendra et avec qui. Forte des 53,7% qu’elle détient désormais dans le capital de la Cotco depuis son acquisition, validée par la commission de la Cemac, des intérêts qu’y détenait la malaisienne Petronas – acquisition conclue l’avant-veille, le 22 mai, à Kuala Lampur – la partie tchadienne était venue en nombre à Paris.

Le ministre d’État secrétaire général de la présidence Gali Ngothé Gatta conduisait une délégation au sein de laquelle figuraient notamment Tahir Hamid Nguilin, le ministre des Finances, Djerassem Le Bemadjiel, celui des Hydrocarbures, Henri Mbairari Bari, le directeur général des Impôts, Haoua Daoussa Déby, interface de Cotco et cousine du chef de l’État, ainsi que le staff dirigeant de la Société des hydrocarbures du Tchad (SHT) qui gère les actifs du pays dans le secteur pétrolier.

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Ce même 24 mai, suite au conseil d’administration, la partie tchadienne a exigé que se tienne in situ l’Assemblée générale des actionnaires de la Cotco, dans le but évident de rejeter les projets de résolution adoptés. Refus immédiat de Savannah et de son alliée la SNH, sous le prétexte que la SHT devait auparavant avoir formalisé son engagement de rétrocéder à la société camerounaise la part des actions de Petronas qu’elle lui avait promise (soit environ 10% des actifs rachetés).

Tout en reconnaissant la validité de cet engagement, consigné par la Commission de la Cemac, la partie tchadienne a expliqué qu’elle devait d’abord s’approprier les actions de Petronas, avant d’en rétrocéder une partie « dans les meilleurs délais ». Elle a donc aussitôt lancé une seconde convocation pour une Assemblée générale, après avoir fait constater par un huissier de justice que le quorum requis était bien réuni. Savannah et la SNH ont alors claqué la porte et quitté l’hôtel du Collectionneur.

…et une Assemblée générale de la Cotco se tient

Désormais sans opposition, la partie tchadienne à laquelle s’était jointe Judith Menguele, a donc tenu en début de soirée, sous la présidence du DG de la SHT Eric Ndaossal, désigné PCA pour la circonstance, une Assemblée générale de la Cotco. Sans surprise, elle a rejeté la totalité des résolutions du conseil d’administration, dont la nomination de Nicolas de Blanpré et la distribution de 82 millions de dollars à titre de dividendes aux actionnaires.

Au cours de cette Assemblée, Eric Ndaossal a annoncé que le management de la Cotco sera désormais « effectué par une équipe proposée par le Cameroun et le Tchad avec, dans un premier temps, un directeur général proposé par le Cameroun et un adjoint, par le Tchad. » Une « africanisation » aux forceps de la Cotco dont le gouvernement tchadien dit avoir informé « les banques teneuses de comptes de Cotco dans la zone Cemac » (en l’espèce, les agences de la Citibank à Douala et à Libreville), ainsi que la Banque centrale des États d’Afrique centrale, en leur demandant de ne pas « donner suite aux instructions de mouvements de fonds, en particulier vers l’étranger, reçues de la part des dirigeants révoqués. »

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Cette injonction sera-t-elle suivie d’effet ? Dans un communiqué en date du 2 juin, Nicolas de Blanpré (ex-directeur financier de Perenco passé chez sa rivale Savannah en 2022), qui s’estime toujours être le seul DG de la Cotco, stipule que l’Assemblée générale du 24 mai et les résolutions qui en découlent « ne sont pas en conformité avec les statuts » de la société et sont donc de nul effet. Le contentieux pourrait donc être soumis à arbitrage, voire être porté en justice. En attendant, assure-t-on à N’Djamena, « le coup d’État légal a réussi ; le train est en marche, rien ne l’arrêtera. Notre souveraineté est à ce prix. »

Jeune Afrique

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