Invoquant le rejet dont la communauté nomade peule est victime dans la sous-région, des chefs rebelles tels Baba Laddé, Ali Darass et Hassan Bouba se sont érigés en protecteurs. Ils inscrivent leur action dans une stratégie d’autodéfense dont les contours épousent leurs intérêts.

Dans un hôtel au confort spartiate du 17e arrondissement de Paris, Mahamat Abdoul Kadré Oumar, alias Baba Laddé, ne passe pas tout à fait inaperçu, loin de son Tchad natal. Long imperméable noir, surmonté d’un chapeau de même couleur, celui qui se fait appeler le « père de la brousse » a effectué un long séjour en France du 29 avril au 15 mai, où il a multiplié les rendez-vous. Après deux décennies de rébellion et un passage dans les geôles tchadiennes, le désormais secrétaire général adjoint du ministère de la sécurité publique multiplie les projets.

Baba Laddé prépare le lancement de la branche politique de son groupe armé, le Front populaire pour le redressement (FPR), au Tchad, lors d’un congrès prévu en septembre. Mais il entend également reprendre pied, sur un volet militaire cette fois, en République centrafricaine voisine, où il a mené une importante rébellion entre 2008 et 2012.

Le quinquagénaire a ainsi profité de son séjour parisien pour tenter de faire passer aux officiels français, sans succès, une feuille de route intitulée « Marche pour la restauration et la sécurisation de l’administration centrafricaine », qu’Africa Intelligence a pu consulter. Il y propose de mener une « opération politico-militaire » afin d’obtenir « la libération de Bangui » et la mise en place d’un « président de transition ».

Dans le document succinct de huit pages, Baba Laddé insiste sur le danger que représente la société paramilitaire russe Wagner dans la sous-région et en appelle à « une mobilisation de la France sur le plan diplomatique, politique et médiatique », ainsi que du Tchad, arguant que « la sécurité du Tchad se joue aussi en RCA ». Le chef rebelle peul accompagne sa profession de foi d’une liste de course longue de 62 catégories, qui recense des besoins en matériel militaire comme 20 000 kalachnikovs, 2 000 lance-roquettes RPG, 2 000 véhicules Toyota, 1 000 drones armés, 1 000 snipers, 200 000 cagoules…

Père de la brousse et des groupes armés

La démarche du chef rebelle fait sourire à Paris et N’Djamena, tant Baba Laddé pèse peu sur l’échiquier politico-militaire. A N’Djamena, il reste sous la surveillance du puissant directeur des services de renseignement, Ahmed Kogri, au grand dam du chef peul, qui vit mal cette tutelle et ambitionne, à terme, de lui succéder (AI du 21/10/21). Mais il est peu probable que le jeune président tchadien Mahamat Idriss Déby, dit « Kaka« , compte promouvoir Baba Laddé à un poste si stratégique. Il garde plutôt le chef rebelle dans sa manche au cas où il aurait un jour besoin d’influencer le jeu centrafricain.

Car Baba Laddé, quantité négligeable au Tchad, est en Centrafrique la figure tutélaire des mouvements combattants d’obédience peule, dont l’Union pour la paix en Centrafrique (UPC), active au centre du pays, est l’héritière directe. A l’heure actuelle, le camp peul est déchiré par la rivalité qui oppose deux disciples de Baba Laddé : Ali Darass, le chef de l’UPC et ennemi public numéro 1 des autorités de Bangui, et Hassan Bouba, le ministre de l’élevage et ancien numéro 2 de l’UPC, désormais proche du président centrafricain Faustin-Archange Touadéra, ainsi que des Russes.

Depuis deux ans, les deux leaders peuls se livrent à une guerre fratricide. Un éventuel retour de Baba Laddé pourrait redessiner ce conflit interne.

Aux origines, les humiliations visant la communauté peule

Pour comprendre l’influence de Baba Laddé en Centrafrique, il faut retourner près de quinze ans en arrière, le 28 septembre 2008. Entré en rébellion contre le pouvoir central de N’Djamena dix ans plus tôt, l’apprenti milicien va d’alliance en alliance, entre le sud-est du Tchad et le Darfour. Que ce soit chez les leaders de la rébellion anti-N’Djamena Timan Erdimi et Mahamat Nouri ou dans l’entourage du président soudanais Omar el-Béchir, les convictions politiques de celui qui se présente comme le défenseur de la communauté peule humiliée finissent immanquablement par lasser.

Ce fils d’un commerçant membre du parti d’Idriss Déby décide de passer la frontière centrafricaine, avec l’aval des autorités tchadiennes. Les 200 hommes de son mouvement, le Front populaire pour le redressement (FPR), s’installent à Kaga-Bandoro, dans le nord de la RCA. A l’époque, cette petite ville accueille l’un des marchés au bétail les plus fréquentés du pays, carrefour de nombreux couloirs de la transhumance et bourse aux bovidés fréquentée en majorité par des éleveurs peuls, qui gèrent une part importante des troupeaux dans la sous-région (voir l’encadré en fin d’article).

Au moment où Baba Laddé s’établit à Kaga-Bandoro, les circuits d’échange de bétail dans toute la sous-région font l’objet d’un bouleversement complet. Les éleveurs peuls sont aux prises avec des coupeurs de routes, appelés zaraguina, qui font régner la terreur et ébranlent l’organisation des échanges. Pour résister, les éleveurs s’arment massivement. C’est dans ce contexte que le FPR de Baba Laddé prospère, en défendant les éleveurs peuls et en leur imposant un impôt pour se financer. Une méthode qui sera reprise par tous les autres groupes armés à l’avenir.

Mais le président tchadien Idriss Déby ne voit pas d’un bon œil prospérer à sa frontière une milice peule, doublée d’un mouvement politique qui lui est ouvertement hostile. Il fait pression sur Bangui pour arrêter Baba Laddé. Il faudra s’y reprendre à deux fois, d’abord en 2009, puis en 2012, pour neutraliser le chef rebelle. Baba Laddé, condamné pour des chefs de viols et association de malfaiteurs, est envoyé dans la lugubre prison de Koro Toro, au Tchad (AI du 24/10/12).

L’expansion d’Ali Darass

Baba Laddé isolé, son chef d’état-major, Ali Darass, reprend les rênes. Quelques années auparavant, Baba Laddé avait fait appel à ce Peul Ouda, comme lui, connu pour sa brutalité au Nigeria et au nord du Cameroun. Ali Darass lance le FPR dans l’aventure de la Seleka, intégrant cette coalition hétérogène de rebelles qui renverse le président centrafricain François Bozizé le 25 mars 2013. Mais rapidement dépassée par les exigences du pouvoir central et mêlée à de violentes exactions, la Seleka se dissout un an plus tard.

Pour tourner la page, le leader peul et disciple de Baba Laddé Ali Darass fonde un nouveau mouvement, l’Union pour la paix en Centrafrique (UPC), et part s’installer à Bambari, un important marché au bétail du centre du pays, puis à Bokolobo, à quelques kilomètres de là. Son territoire s’étend vite sur plusieurs milliers de kilomètres, jusqu’aux frontières soudanaise et congolaise. Son groupe se fait surtout connaître pour son accumulation de richesses et ses exactions, y compris envers les membres de sa communauté. Il n’est pas rare qu’il procède à des enlèvements pour soumettre les chefs traditionnels.

Autoproclamé « général quatre étoiles » – un grade à la réalité toute relative pour une personnalité qui n’a jamais porté l’uniforme -, Ali Darass entame une coopération avec les Russes de la milice privée de sécurité Wagner. Dès leur arrivée en Centrafrique en 2018, il négocie avec Valery Zakharov, nouveau conseiller russe du président centrafricain, l’accès à la mine d’or de Ndassima, la plus importante du pays, qu’il contrôle en partie (AI du 18/07/18). Le 19 février 2019, il signe l’accord de paix de Khartoum, parrainé par les Russes, et obtient le poste de ministre conseiller à la primature. Il veut y suivre les programmes de « Désarmement, démobilisation et réinsertion » (DDR) financés par l’Union européenne et les Nations unies. Darass compte capter une partie de l’aide internationale sans pour autant mettre un frein à ses activités.

Le double jeu d’Hassan Bouba

Peu lettré, ne parlant pas français, Ali Darass délègue beaucoup à ses commandants, sur lesquels il exerce une véritable fascination en discourant longuement sur la condition peule. Hassan Bouba est moins dupe que d’autres. Ancien négociant en bétail tchadien, maître d’école à ses heures perdues, il a lui aussi été repéré par Baba Laddé à la fin des années 2000.

Devenu l’indispensable bras droit d’Ali Darass, Bouba est promu représentant du mouvement aux négociations de Khartoum entre les divers groupes combattants centrafricains. Par ce biais, il obtient également un poste de conseiller à la primature centrafricaine et s’installe à Bangui. En un an, Bouba prend du champ et fréquente de plus en plus les Russes. Le programme de DDR n’a toujours pas commencé pour l’UPC. Ali Darass s’impatiente depuis Bokolobo et bloque sur son territoire le déploiement des agents électoraux censés préparer l’élection présidentielle de fin d’année.

Une réunion décisive a lieu le 25 juillet 2020, à la primature de Bangui, pour mettre à plat les différends entre Ali Darass et le premier ministre Firmin Ngrebada, en présence de représentants de la force de maintien de la paix des Nations unies en Centrafrique, la Minusca. Hassan Bouba est présent et assure la traduction pour le compte de son chef. Mais le numéro 2 de l’UPC joue double jeu : profitant de l’incapacité d’Ali Darass à comprendre les dossiers qu’on lui présente, il l’incite à signer un document d’engagement à soutenir les élections. Lorsque les négociations se concentrent sur la nomination d’un nouveau ministre de l’Élevage, poste dévolu au mouvement peul depuis l’accord de Khartoum, Bouba profite de la confusion et des quiproquos de traduction pour avancer son propre nom afin de succéder au tenant du portefeuille, Amadou Bi Aliou.

De retour dans son fief de Bokolobo, Ali Darass comprend que son second joue sa propre partition et fulmine. La rupture est précipitée par le décès en août 2020 de Souleymane Daouda, que Darass attribue à Bouba. Général de l’UPC et ministre de l’enseignement technique, Daouda était par ailleurs le chef de l’aile de l’UPC qui se revendiquait pro-française.

Guerre fratricide entre deux leaders

L’entrée de François Bozizé en rébellion, qui lance en décembre 2020 la Coalition des patriotes pour le changement (CPC) pour renverser le président centrafricain Touadéra, va transformer la rupture entre les deux leaders peuls en guerre fratricide.

L’UPC d’Ali Darass se range aux côtés du mouvement de Bozizé et lance une offensive sur Damarra, fief de Touadéra situé à 70 km de Bangui et nouveau marché au bétail important. Las, aidée par Hassan Bouba, rangé lui du côté de Touadéra, la contre-offensive de Wagner et de l’armée centrafricaine va être dévastatrice. L’état-major de l’UPC est décapité et Ali Darass doit fuir en brousse. Ses hommes sont exécutés ou arrêtés, tel le coordinateur politique de l’UPC Abdoulaye Garba, qui au sortir d’un rendez-vous avec des diplomates français au bar La Tourangelle, en face de l’ambassade de France, est appréhendé le 24 janvier 2022 par les hommes de la Section de recherches et d’investigations centrafricaine.

Avantage Bouba

L’UPC ne s’est jamais remise de cette campagne. Ali Darass a reculé jusqu’à installer récemment sa base arrière à Tulus, au Darfour voisin. Il y est allé se faire soigner ces derniers jours. Le retour de Baba Laddé pourrait ainsi constituer pour lui une planche de salut. Les deux hommes sont d’ailleurs en contact et le nouveau coordinateur politique de l’UPC, Ousmanou Mohamadou, voit régulièrement Baba Laddé à N’Djamena et a contribué à rédiger la « liste de besoins » que le chef rebelle peul exhibe à ses interlocuteurs étrangers.

Baba Laddé dispose d’un atout : un autre groupe armé d’obédience peule opère dans l’ouest de la RCA, les 3R (Retour, réclamation et réhabilitation). Ces hommes ont été des éléments particulièrement actifs de la CPC de Bozizé lors de l’offensive sur Bangui, au point que leur général, Sidiki Abass, a été tué au combat. Il a depuis été remplacé par le général Sempé Bobo, petit frère de Baba Laddé, qui vit lui aussi à N’Djamena, en respect des accords de cessez-le-feu signés avec l’Angola (AI du 17/11/21).

Les 3R et l’UPC collaborent ponctuellement sur le terrain, échangent munitions et informations. Mais sans soutien actif financier et matériel depuis le Tchad, les marges de manœuvre d’une coordination peule depuis N’Djamena sont limitées.

De son côté, Hassan Bouba continue de se rendre indispensable auprès du président Touadéra, à qui il réfère directement. Trop précieux pour les Russes, le ministre de l’élevage a échappé en novembre 2021 à une arrestation par la Cour pénale spéciale, une instance de justice internationale installée à Bangui, qui enquête sur son implication dans un massacre à Alindao en 2018 (AI du 29/11/21). L’homme se fait plus discret ; il cherche à investir une partie de sa fortune dans l’immobilier en Europe, conscient que la Cour pénale internationale ne l’a pas oublié et qu’elle espère le voir un jour comparaître à La Haye (AI du 02/12/21).

La transhumance, futur objectif de Wagner

En attendant, Bouba sort de ses prérogatives pour organiser des opérations de DDR auprès des combattants peuls de l’aile Darass. Environ 200 d’entre eux ont été formés par les Russes dans les environs de Bria, au centre du pays, et utilisés comme supplétifs, notamment contre leur ancien groupe (AI du 12/04/22).

Wagner a fini par comprendre que le contrôle des flux de bétail est bien plus lucratif que les activités minières, aux revenus décevants. Pendant la saison sèche de 2021 et 2022, qui touche actuellement à sa fin, les Russes avaient fermé les couloirs de transhumance dans une stratégie de ciblage des Peuls, qu’ils considèrent comme dangereux. Mais en prévision de la prochaine saison qui commencera en octobre, les têtes pensantes de Wagner espèrent désormais contrôler les flux de ses couloirs, en utilisant les hommes d’Hassan Bouba.

La transhumance, moteur financier du conflit

Les premiers transhumants, des Peuls mbororo, sont arrivés en RCA au début du XXe siècle, depuis le nord du Cameroun. Une vaste campagne de vaccination des bêtes contre la maladie du sommeil, menée par la puissance coloniale française, a ouvert à ces éleveurs de nouveaux territoires pour faire paître leur bétail pendant les saisons sèches.

En plus d’un siècle, la RCA s’est massivement couverte de couloirs de transhumance, partant du Cameroun, du Tchad ou du Soudan et descendant le pays dans la longueur jusqu’en RDC.

A partir des années 1990, cette petite transhumance laisse peu à peu la place à des pratiques plus massives. De vastes troupeaux débarquent dans le pays, alimentant les tensions avec les agriculteurs sédentaires. Ils peuvent être constitués d’un millier de têtes, appartiennent à des élites politiques arabes ou Zaghawa, installées à N’Djamena ou Khartoum, et sont menés en majorité par des éleveurs peuls Ouda, comme Ali Darass et Baba Laddé.

Il est impossible d’évaluer dans sa globalité le poids de ce secteur, mais sachant qu’une tête de bœuf se négocie à 600 000 FCFA à Bangui (1 000 $), la valeur d’un troupeau peut atteindre plus d’un million de dollars.

L’activité est si lucrative qu’elle en devient anarchique, l’affaiblissement de l’administration centrale à Bangui à partir des années 1990 balayant toute possibilité de régulation. Les communautés peules se désagrègent, s’arment, se constituent en groupes armés, devenant à la fois acteurs et victimes du racket qui alimente le conflit.

En retour, ce dernier redessine les couloirs de transhumance, les éleveurs tentant d’éviter les coupeurs de route. Après le conflit de haute intensité de 2014-2015, leur géographie avait complètement changé. La fermeture des couloirs en 2021, opérée par les Russes, risque d’avoir la même conséquence, rendant la prochaine saison sèche en 2022 et 2023 d’autant plus incertaine sur le plan sécuritaire.

AFRICA INTELLIGENCE

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