Alors que Mahamat Idriss Déby Itno joue la carte du dialogue avec d’anciens rebelles à N’Djamena, son ministre de la Défense est en première ligne face à ceux qui n’ont pas déposé les armes. Portrait de l’homme de confiance du Conseil militaire de transition.

Le vent chaud et sec qui souffle en ce mois de juin sur Kouri Bougoudi, dans le Tibesti, impose à tous le port du turban. Lunettes noires, galons en évidence, le général Daoud Yaya Brahim a choisi d’en arborer un de couleur beige assorti à son treillis. Ce 6 juin, dans le camp de fortune parsemé de tentes installé par ses troupes, on le voit donner des consignes, avec force grands gestes. Face à lui, quelques gradés, eux aussi enturbannés, s’exécutent.

La tension se lit sur le visage du ministre délégué à la présidence chargé de la Défense nationale. Il faut dire qu’un hélicoptère ayant à son bord le président du Conseil militaire de transition (CMT), Mahamat Idriss Déby Itno, est sur le point de se poser dans cette localité située dans l’extrême nord du Tchad, à une dizaine de kilomètres de la frontière libyenne (au nord) et à une centaine du Soudan (à l’est) et du Niger (à l’ouest).

Le danger est toujours présent

La zone est réputée « conflictogène ». Il n’empêche, le nouvel homme fort de N’Djamena a tenu à la visiter, et ce malgré l’opposition de ses services de sécurité. Kouri Bougoudi et sa périphérie ont certes été sécurisés par les soldats de l’armée tchadienne qui s’y sont déployés en mission avancée, mais la situation de la région – et du pays tout entier – demeure précaire. De l’avis des forces de défense elles-mêmes, le danger est toujours présent.

Ce déploiement musclé des forces de défense tchadiennes et de leur commandement a un but : celui de démontrer que la localité aurifère de Kouri Bougoudi, bien que située à plus de 1 000 kilomètres de N’Djamena et historiquement en proie à des soubresauts sécuritaires, est sous contrôle. Sur le terrain, pas grand-chose n’a changé depuis 2018, date à laquelle Mahamat Idriss Déby, alias Kaka, et le ministre de la Défense, Daoud Yaya, s’étaient tous deux déjà retrouvés sur ce front. Si ce n’est que le premier est désormais le « patron » du second.

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Entre le 23 et le 25 mai dernier, une semaine avant leur nouvelle « visite » dans les montagnes du Tibesti, un énième affrontement opposant orpailleurs clandestins libyens, mauritaniens et tchadiens a fait 100 morts et une quarantaine de blessés. En l’absence d’une force d’interposition, les violences ont duré plusieurs jours. Un véritable revers pour le CMT, qui avait justifié sa prise du pouvoir par la nécessité de « sécuriser, stabiliser et préserver l’unité du pays » après la mort brutale du maréchal président Idriss Déby Itno.

Dossiers sensibles

Yaya Daoud Brahim ne ménage pourtant pas les efforts pour donner du crédit aux engagements pris par les autorités de transition. Nommé le 2 mai 2021 dans le tout premier gouvernement de l’ère Mahamat Déby Itno, ce général des forces de défense tchadiennes, fidèle de Déby Itno père, a hérité des principaux dossiers sensibles du pays, qu’il gère sous l’œil vigilant des membres du CMT. En effet, le bilan qui sera fait de la transition en cours dépendra du succès ou de l’échec de cette gestion.

De fait, Daoud Yaya n’a presque pas eu le temps de célébrer son retour au gouvernement. Dès ses premières heures d’exercice, il lui a fallu contrer l’avancée des rebelles du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (Fact) dans la région du Kanem, dont l’un des assauts fut fatal au président Idriss Déby Itno. Après des semaines de combats, 246 rebelles seront capturés, et la capacité de nuisance des Fact se trouvera considérablement réduite. Et si Mahamat Mahdi Ali, leur leader, continue de contester la légitimité du CMT, le ralliement, à la fin de mars 2022, de son ancien chef d’état-major, le colonel Nigue Kross, illustre l’affaiblissement du principal groupe rebelle du pays. « La situation est calme et sous contrôle […], l’ennemi est en déroute », confiait alors le ministre de la Défense au cours d’une réunion. Une première victoire pour Daoud Yaya, qui lui a donné la latitude d’avancer sur d’autres fronts.

L’expérience des usages diplomatiques

À Niamey, Abuja, Bangui – ville qu’il « maîtrise » parfaitement -, le patron des forces de défense tchadiennes est à la manœuvre des pourparlers autour du déploiement de ses troupes au sein des forces régionales (Minusma, G5 Sahel…). « Il a l’expérience des usages diplomatiques, ce qui fait de lui un interlocuteur privilégié pour les partenaires extérieurs », confirme une source militaire.

Aussi, le président du CMT ne s’en sépare-t-il plus. Mahamat Idriss Déby Itno l’emmène en France, au Niger, au Rwanda… « Kaka ne l’a pas désigné au hasard, poursuit notre interlocuteur. Non seulement, c’est un membre de l’ethnie Zaghawa, fidèle à l’ancien président, qui a eu l’assentiment de l’ensemble du CMT, mais, en plus, ils ont en commun d’avoir été élevé au rang de général de corps d’armée la même année. »

C’était en 2018. Après deux années passées en tant qu’ambassadeur du Tchad en Centrafrique, Daoud Yaya Brahim faisait alors sa première entrée au gouvernement, à la Défense. Sachant que ce portefeuille représente environ 40 % du budget de l’État et près de 60 000 hommes répartis dans une dizaine de corps, la nomination de ce discret ancien directeur général de la gendarmerie, au moment où la menace sécuritaire augmentait de nouveau, démontre la confiance que lui accordait l’ancien président.

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Au cœur du dispositif dont hérite alors Daoud Yaya figure en bonne place la prestigieuse direction générale de service de sécurité des institutions de l’État (DGSSIE), le corps d’élite des forces armées tchadiennes, créé en 2005 et dirigé de 2014 à 2021 par Mahamat Idriss Déby. Les deux gradés travaillent en étroite collaboration, Mahamat Déby étant alors commandant des opérations dans le Nord tchadien depuis Faya-Largeau (chef-lieu du Borkou). D’où leur présence, ensemble, à Kouri-Bougoudi, où l’armée avait entamé une opération de lutte contre les orpailleurs illégaux et les trafiquants d’armes.

Un relais de confiance du CMT

Mais cette première expérience de Daoud Yaya à la tête de la Défense sera de courte durée. Le 30 juin 2019, il est débarqué et remplacé par Mahamat Abali Salah, après seulement huit mois d’exercice. Le général n’est pas pour autant tombé en disgrâce. Selon les informations recueillies à l’époque, son départ tient à la volonté d’Idriss Déby Itno d’engager une réforme de l’armée et d’en confier la conduite à un militaire qui, jusqu’alors, était chargé du portefeuille de la Fonction publique.

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Daoud Yaya le sait, il a encore des cartes à jouer. « C’est un homme secret, qui semble intègre », décrit un journaliste N’Djamenois. Ce critère a-t-il fait pencher la balance lors de la constitution du premier gouvernement de transition ? « Un quart des membres de ce gouvernement sont d’anciens ministres et des personnalités habituées à la haute administration, poursuit notre confrère. Soucieux de donner des gages de son sérieux, le CMT ne pouvait choisir ni Abali Salah, qui fait l’objet de quelques scandales, ni le général Bichara Issa Djadallah, puisqu’il est membre du CMT. Le choix de Daoud Yaya était presque une évidence. »

Dans un environnement politico-sécuritaire régional et national plus qu’incertain, Daoud Yaya s’est imposé comme un relais de confiance du CMT en matière de défense. Et nul doute que l’ancien officier de gendarmerie joue et jouera un rôle déterminant dans la stratégie des autorités de transition pour « sécuriser, stabiliser et préserver l’unité du pays ».

Jeune Afrique

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