Amnesty International travaille sur les « disparitions forcées » depuis plus de trente ans. Un enjeu essentiel dans le combat en faveur des droits humains. La société civile s’engage, réclame la vérité, et l’Onu dispose désormais d’outils permettant de lutter plus efficacement contre ce phénomène. Enquête sur la disparition forcée d’une figure respectée de l’opposition tchadienne : Ibni Oumar Mahamat Saleh.


Extrait de La Chronique de janvier 2014


En ce début de février 2008, les combats font rage au cœur même de N’Djamena. La capitale tchadienne est sous le coup d’un énième et moderne rezzou : trois cents 4×4 surmontés de mitrailleuses et bourrés d’hommes équipés de lance-roquettes, en provenance du Soudan, ont bousculé les défenses de l’armée. Retranché dans son palais présidentiel, Idriss Deby, orchestre la contre-attaque à l’aide de chars T 55, d’hélicoptères et d’un avion Pilatus qui décollent de la base aérienne voisine tenue par les militaires français du dispositif Épervier. Le 3 février en début d’après-midi, les colonnes rebelles défaites se replient vers leur base de départ. Suite aux bombardements, le bilan des affrontements est lourd : près de 1 000 morts et 1 800 blessés, dont de nombreux civils.


Quelques heures plus tard, ce même 3 février 2008, une rafle est organisée parmi les opposants au régime. Trois leaders chevronnés sont successivement arrêtés par une escouade de militaires et embarqués dans un pick-up : Lol Mahamat Choua, Ngarlejy Yorongar et Ibni Oumar Mahamat Saleh. Les deux premiers séquestrés réapparaîtront quelques semaines plus tard. Pas Ibni, dont on reste toujours sans nouvelles.

Un opposant consensuel


Chercheur au programme Afrique d’Amnesty International, basé à Londres, Christian Mukosa met le drame en perspective : « Depuis des années, chaque incursion de rebelles donne lieu à des mesures répressives contre l’opposition politique. Pour accréditer l’idée d’un soi-disant complot ». Ce fut notamment le cas en avril 2006 : une vague d’arrestations toucha 12 civils et 14 militaires dont plusieurs officiers supérieurs, jamais réapparus. Mohamed Saleh, 30 ans, l’un des quatre fils d’Ibni, évoque la disparition « ciblée » de février 2008 :

Mon père, alors âgé de 59 ans, incarnait une alternative politique possible. La formation qu’il avait fondée, le Parti pour les libertés et le développement (PLD) réunissait des opposants du Nord et du Sud. Il ne s’était pas bâti autour d’une ethnie ou d’une personne, mais sur la base de valeurs partagées. C’est assez rare au Tchad pour être souligné ».

Mohamed Saleh


Que s’est-il passé au juste le 3 février 2008 ? Une commission d’enquête a tenté d’établir les faits. Ses conclusions, publiées en juillet 2008, sont limpides. La commission constate que les enlèvements se sont produits entre 17 h 30 et 19 h 30, « alors que les forces gouvernementales avaient repris le contrôle de la ville ». Elle relève que partout le « même mode opératoire » a prévalu avec « les mêmes moyens humains et matériels » : un commando militaire en uniforme doté d’un véhicule Toyota. Et les auteurs du rapport de poser la question du rôle du chef de l’État dans la chaîne de commandement : « Dans un régime avec une très forte centralisation du pouvoir, un militaire même de haut rang, pouvait-il sans l’assentiment du président de la République, organiser à la fois la disparition des opposants politiques, leur détention et la réapparition dans une enceinte militaire [cas de Lol Mahamat Choua] ? Sachant par ailleurs, que le dimanche 3 février, la présidence était le seul endroit opérationnel de la capitale où les différentes autorités s’étaient retranchées, aux côtés du chef de l’État ».
Le rôle trouble des « services »


Autre élément de poids à verser au dossier, les propos de Bruno Foucher, alors ambassadeur de France au Tchad (aujourd’hui, ambassadeur de France en Iran), tenus le 5 février devant un groupe de journalistes : « Je sais qu’il y a eu collusion entre des opposants politiques et des rebelles ». Auditionné par la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, le 23 mars 2010, Bruno Foucher modérait ses déclarations : « Dans le quartier des Deux Châteaux [à N’Djamena] où habitent les trois opposants qui ont été arrêtés, résident aussi plusieurs chefs de la rébellion… Mais il n’existe pas de collusion avérée ». Clément Boursin, responsable des programmes Afrique à l’Acat-France(Action des chrétiens pour l’abolition de la torture), décrypte le scénario probable : « L’armée française réalisait des écoutes téléphoniques. Elle a intercepté des communications entre dirigeants rebelles : “Si nous réussissons notre coup, nous installerons au pouvoir de manière transitoire des gens comme Lol Mahamat Choua, Yorongar ou Ibni” (sans que ces derniers soient au courant pour autant). Le colonel Jean-Marc Marill, attaché de Défense et le colonel Jean-Marc Gadoullet, conseiller militaire auprès du président tchadien, ont rendu compte. Ce qui a provoqué la fureur d’Idriss Deby et les interpellations ».


« C’est une hypothèse plausible, commente Mohamed Saleh. Mais les déclarations de l’ambassadeur de France apparaissent irresponsables. Mon père était un démocrate. Il s’est toujours prononcé contre la prise du pouvoir par les armes. Il était seulement favorable au dialogue inclusif, c’est-à-dire faisant place aux groupes armés à la table de négociations, pour trouver une solution durable aux problèmes du pays ».


Aujourd’hui, on est obligé d’envisager une issue tragique à la disparition d’Ibni. Mais dans quelles circonstances ? Est-il mort des suites d’un interrogatoire musclé ? On le suppose, mais sans certitude, car les recommandations de la commission d’enquête de « donner une suite judiciaire en vue de faire la lumière sur le cas de disparition forcée d’Ibni » sont restées sans suite. La plainte déposée à N’Djamena par la famille et ses amis politiques s’est soldée par un non-lieu en juillet 2013. Une procédure reste en cours, celle déposée par la famille d’Ibni devant le tribunal de grande instance de Paris, le 2 février 2012. Celle-ci a été déclarée recevable et deux magistrats instructeurs ont été nommés. Ils poursuivent leurs auditions.


Le cas d’Ibni a provoqué une forte mobilisation de la société civile. « Malgré l’absence d’éléments nouveaux depuis près de six ans, note Nicolas Krameyer d’Amnesty International France, nous avons maintenu la pression en construisant une alliance large et persévérante avec des ONG comme l’Acat, des parlementaires et la communauté scientifique – Ibni avait effectué ses études de mathématiques à Orléans – afin de porter le dossier à un niveau politique ». Après les appels urgents et les campagnes communes, tous réclament à présent que les magistrats instructeurs disposent des documents « secret-défense » déclassifiés – ceux de la DGSE (Les militaires de la Direction générale de la sécurité extérieure sont très présents à N’Djamena) en particulier – concernant les événements de février 2008.

La famille d’Ibni a droit à la vérité et à une réparation équitable s’il est décédé. Par ailleurs, Ibni est devenu le symbole des centaines de disparus tchadiens, souvent des villageois anonymes. Ainsi, chaque 3 février est organisée au Tchad une journée de mobilisation en leur faveur ».

Christian Mukosa


Reste que l’engagement, en janvier 2013, de plus de deux mille soldats tchadiens dans l’opération Serval au Mali a modifié la donne. Idriss Deby a habilement redoré son blason, tant sur la scène africaine que vis-à-vis de Paris. « C’est un peu comme si, au jeu des Mille Bornes, il avait soudain sorti la carte “Increvable” ? », dit Clément Boursin de l’Acat. « Il n’empêche, reprend Christian Mukosa d’Amnesty International, le Tchad a été élu membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations unies pour deux ans (2014-2015). Nous exhorterons donc les autorités à ratifier la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, qu’Idriss Deby a signée le 6 février 2007 ». Un an, avant la disparition d’Ibni…


Yves Hardy


L’embarras de la France

En visite au Tchad, le 27 février 2008, le président Nicolas Sarkozy déclarait à propos de la disparition d’Ibni : « La France veut la vérité et je ne céderai pas sur ce point ». Sans résultat. Son successeur, François Hollande, aiguillonné par les parlementaires socialistes Gaëtan Gorce et Jean-Pierre Sueur, avait réclamé un geste d’Idriss Deby sur ce dossier sensible. Face au silence de son homologue tchadien, le président français avait annulé la réception parisienne, prévue le 8 octobre 2012. Du coup, Idriss Deby décidait de boycotter le sommet de la Francophonie de la mi-octobre à Kinshasa. Il était finalement reçu le 5 décembre 2012. « J’en ai assez qu’on me rebatte les oreilles avec la disparition d’Ibni », avait-il confié au sortir de l’Élysée. Depuis janvier 2013 et la participation tchadienne à l’opération Serval au Mali, il semble que les reproches sur la conduite passée d’Idriss Deby figurent à la rubrique pertes et profits.
Y. H.

Lire l’article sur amnesty.fr : Disparus : qu’est devenu le Tchadien Ibni ?

 

 

 
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