Artisan de la restructuration de la dette de son pays, le ministre tchadien des Finances s’est fait un nom sur la scène internationale. Son credo : augmenter les revenus de l’État en modernisant ses services et en facilitant la vie des entrepreneurs.

LE PORTRAIT ÉCO DE LA SEMAINE – Dans l’auditorium bondé du Palais Brongniart, à Paris, la modératrice conclut les débats. Kaïs Saïed, le président tunisien, Kristalina Georgieva, la présidente du FMI, et Akinwumi Adesina, le président de la Banque africaine de développement (BAD), se lèvent… Lorsque, soudain, Mahamat Idriss Déby Itno s’empare du micro. « J’aimerais ajouter quelque chose », lance le président tchadien, incitant les éminents panelistes, quelque peu désarçonnés, à se rasseoir.

« Nous sommes tous prêts pour un nouveau départ, poursuit-il. Mais, pour cela, nous avons besoin que nos dettes soient gelées. J’ai posé la question tout à l’heure, mais j’ai n’ai pas eu de réponse. » En guise de réponse, il n’obtiendra qu’un silence gêné.

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Cette scène, inhabituelle, s’est déroulée le 22 juin, à Paris, à l’occasiond’une conférence sur la dette et l’affectation de droits de tirage spéciaux (DTS) du FMI, organisée lors du sommet pour un Nouveau pacte financier mondial.

Finalement, les panélistes se lèvent pour de bon, et le président tchadien quitte la salle. Dans son sillage, un homme discret, lunettes rondes, costume bleu à la coupe impeccable, serre quelques mains, sourire aux lèvres. Tahir Hamid Nguilin est le ministre des Finances, du Budget et des Comptes publics du Tchad depuis 2019 – une longévité record à ce poste depuis plus de trente ans. Est-il à l’origine de la requête adressée par Mahamat Idriss Déby Itno aux sommités de la finance mondiale ? Quoi qu’il en soit, la dette extérieure contractée par N’Djamena a accaparé l’agenda de son hyperactif ministre des Finances pendant de très longs mois. Une bataille qu’il a finalement remporté.

« Un risque de surendettement désormais modéré »

En janvier 2021, le Tchad est devenu le premier pays à demander la restructuration de sa dette au titre du « cadre commun » mis en place après la pandémie. Six mois plus tard, un comité des créanciers publics orchestré par le Club de Paris et le G20, réunissant la Chine, la France, l’Inde et l’Arabie saoudite, est installé et, en novembre 2022, la décision tant attendue par N’Djamena tombe : la dette extérieure tchadienne, estimée à près de 3 milliards de dollars, est restructurée. Une bouffée d’oxygène pour le pays.

LE TCHAD, C’EST ÇA PASSION, IL DÉFEND LES ATOUTS DE SON PAYS BEC ET ONGLES

« Cela nous a permis de retrouver un niveau d’endettement acceptable, confie Tahir Hamid Nguilin. Le risque de surendettement est désormais modéré ; cela renforce la note souveraine de notre pays, rassure nos créanciers, et nous donne des projections et des perspectives meilleures. Nous avons retrouvé une relative capacité de mobilisation de nos ressources. »
Tahir Hamid Nguilin peut ainsi ajouter ce fait d’arme à son tableau de chasse déjà bien garni. À 48 ans, ce père de dix enfants a occupé nombre de postes stratégiques. Sorti major de sa promotion du centre de formation des cadres supérieurs de la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC), à Yaoundé, au sein de laquelle il fera ses armes en début de carrière, il est vite repéré par son pays natal. « On savait qu’il rentrerait tôt ou tard, c’est un patriote. Le Tchad, c’est ça passion, il défend les atouts de son pays bec et ongles », explique un condisciple de ses années camerounaises.

« Des challenges importants »

Commence alors une carrière éclair dans la fonction publique et au sein d’entreprises parapubliques. En 2005 – il n’a alors que 30 ans –, il prend la direction générale du Trésor, puis, un an plus tard, celle des Impôts. En 2009, il est nommé directeur général de la Société des télécommunications (Sotel Tchad).

JE SUIS LÀ POUR SERVIR L’INTÉRÊT GÉNÉRAL, JE NE CHERCHE PAS À ME FAIRE DES AMIS

Ces expériences qualifiées de « réussies » par ceux qui l’ont côtoyé permettent à Tahir Hamid Nguilin de revenir à la BEAC par la grande porte, en tant que vice-gouverneur. Un poste qu’il occupe pendant six ans, au cours desquels il participe, entre autres, aux négociations avec le Trésor français sur la mise en place d’un taux de rémunération plancher du compte d’opérations logé en France. Il concourt également à l’éclosion du Groupe interbancaire monétique de l’Afrique centrale (Gimac).
« Chacune de ces expériences m’a enrichi, c’était des challenges importants, se souvient-il. Mobiliser les équipes, parvenir à les faire gagner en ambition, en motivation et en compétence pour que, collectivement, nous puissions réaliser les objectifs à atteindre… J’ai fait de mon mieux. Je n’ai pas à rougir de mes bilans à la tête de chacune de ces entités. »

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Si le rythme de travail parfois imposé a fait grincer des dents, peu lui chaut. « Je suis là pour servir l’intérêt général, je ne cherche pas à me faire des amis. Notre mission est de mettre le Tchad sur la voie du progrès, tranche celui dont on dit qu’il ne dort que quatre à cinq heures par nuit. Mais je pense que, en règle générale, mes anciens collaborateurs retiennent du positif de nos engagements. »

DEPUIS 2019, LES RECETTES FISCALES ONT AUGMENTÉ DE 40 %

De la SHT aux Finances

Fort de ces succès à l’échelle sous-régionale, ce natif de la palmeraie de Faya – nichée entre Sahel et Sahara – est rappelé à N’Djamena pour prendre, en 2016, les rênes d’un mastodonte qui pèse plus de 10 % du PIB du pays ainsi que la grande majorité des exportations du pays : la Société des hydrocarbures du Tchad (SHT). Il tient la barre du navire amiral de la nation en pleine tempête, au moment où les cours du baril chutent au-dessous de 40 dollars.

Deux ans plus tard, alors qu’il s’apprête à passer la main, l’avis de gros temps est levé : les cours du brut repartent à la hausse, de nouveaux champs entrent en production et, après de longs mois de négociations, le Tchad et Glencore trouvent un accord sur la restructuration de la dette de l’État – qui avait emprunté en 2014 près de 1,45 milliard de dollars à la société de négoce suisse.

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Tahir Hamid Nguilin quitte la direction de la SHT en décembre 2018. Il va peut-être devoir affronter sa première traversée du désert, mais pas de quoi le déstabiliser. « À ce moment-là, il a envisagé de créer une entreprise d’import-export de roues de voitures », confie l’un de ses proches, un brin amusé. Le technocrate se muera-t-il en entrepreneur ?

« Peut-être dans une autre vie », dit-il en souriant. Car, en juin 2019, Idriss Déby Itno le nomme ministre des Finances et du Budget. « Sa loyauté envers le chef de l’État a été récompensée, c’est quelqu’un de très loyal », poursuit le même proche.

LES GRANDS PAYS SONT CEUX QUI ONT DE GRANDS ENTREPRENEURS 

Quatre ans plus tard, alors que le fils a succédé au père à la tête de l’exécutif, Tahir Hamid Nguilin est toujours le grand argentier du pays, un poste qui peut pourtant avoir des allures de siège éjectable au Tchad. « J’essaye de faire mon travail et je ne me préoccupe pas trop du reste », balaie Nguilin, qui considère que « la politique ne devrait pas devenir un métier ».

Maître-mot : l’efficacité

Le défi de la dette mis entre parenthèses, le ministre des Finances se consacre désormais à une cause qui lui tient particulièrement à cœur : rendre efficace l’appareil d’État. « Le pays doit évoluer de manière positive grâce à l’entrepreneuriat, c’est pourquoi nous essayons de faciliter la vie et les démarches administratives des chefs d’entreprise, explique Tahir Hamid Nguilin. Les grands pays sont ceux qui ont de grands entrepreneurs. Et les entreprises qui créent de la richesse sont des entreprises qui contribuent au budget de l’État. En l’occurrence, depuis 2019, les recettes fiscales ont augmenté de 40 %. »

Pas à pas, « conformément aux recommandations du chef de l’État », il dit s’atteler à « changer le pays ». Une modernisation qui passe par la digitalisation. « Lorsqu’un investisseur étranger arrive chez nous, il ne faut pas qu’il soit sous le choc [des mauvaises surprises], poursuit le ministre. Il ne faut pas que les lacunes ou les retards proviennent des services de l’État. » Prochaine étape, la mise en place des e-visas. « Nous travaillons également à l’amélioration du climat des affaires, à la mise en confiance des investisseurs et des entreprises. Nous avançons dans la bonne direction », veut croire le ministre, qui a conscience que la route est encore longue.

Souvent entre deux avions, Tahir Hamid Nguilin parvient parfois à trouver le temps de lire, sa passion. Son dernier achat ? Leadership, du prix Nobel américain Henry Kissinger. Une position que le ministre aimerait que son pays occupe dans la sous-région.

Jeune Afrique

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