Pour brimer sans conséquence et piétiner l’état de droit et la démocratie, il vaut mieux avoir quelque chose de précieux à revendre à « la communauté internationale ».

Pour bien des partisans du chef de l’État tchadien, le dernier sommet du G5 Sahel, cette semaine, à Ndjamena, a été pour le président Idriss Déby Itno, une consécration, utile, dans la perspective de la présidentielle d’avril prochain. L’opposition tchadienne a-t-elle tort de reprocher à la communauté internationale sa relative indifférence par rapport à ce sixième mandat, qu’une frange de la population dépeint comme simplement indécent ?

En Afrique plus qu’ailleurs, une vie d’opposant est souvent faite de fréquentes phases de très grande solitude, et même de détresse. Au regard des réalités qu’ils vivent ces temps-ci, les opposants tchadiens peuvent, en effet, éprouver par moments un sentiment d’abandon de la part d’une communauté internationale qui feint la surdité (et une certaine cécité), par rapport aux pratiques du régime tchadien, au nom de l’efficacité du président Déby Itno dans la lutte contre le terrorisme dans les pays du Sahel.

Les opposants tchadiens, sachant ce qu’ils savent, devraient-ils encore s’étonner de la mansuétude dont jouit le régime Déby hors du Tchad ? Certes, dans ses exigences en matière d’état de droit et de démocratie en Afrique, la communauté internationale n’a pas toujours été d’une constance très lisible. Elle s’accommode si souvent de despotisme et de corruption, dès lors que certains régimes savent être utiles aux intérêts géopolitiques plus ou moins lointains, plus ou moins avouables. Il arrive même que ladite communauté se montre conciliante avec un régime répressif, sur la base des seules richesses du sous-sol du pays, alors qu’elle se montre sans concession avec d’autres, moins dotés par la nature.

Ainsi va le monde dans lequel nous vivons : pour maltraiter à votre guise vos opposants, brimer sans conséquence votre peuple et piétiner l’état de droit et la démocratie, vous feriez mieux d’avoir quelque chose de précieux à revendre…

Le régime Déby étant, en somme, à l’abri de toute pression, quelle perspective reste-t-il au peuple tchadien ?

S’il est indécent, ce sixième mandat n’est pas plus surprenant que le cinquième. Ou le septième, qui demeure possible, si le ciel prête vie au maréchal, et que les opposants eux-mêmes ne lui opposent aucune stratégie pensée, propre à enrayer ce qui a tout l’air d’être une présidence à vie, et qu’ils se contentent de feindre l’unité, à l’approche de chaque échéance présidentielle.

C’est en 2013 que le régime tchadien a commencé à s’imposer comme la nation salvatrice d’une Afrique alors totalement démunie face au terrorisme. Mais, auparavant, l’état de droit et la démocratie étaient déjà mal en point au Tchad, et la présidence à vie semblait être, de fait, la norme. Pour être inacceptable, le sixième mandat, comme les persécutions infligées à nombre d’opposants, ne fait donc que s’inscrire dans une désolante routine.

Mais alors, faut-il donc que les opposants renoncent à se battre ?

Surtout pas ! Et si le sixième mandat parait inéluctable, l’actualité récente du continent prouve que les peuples qui savent reconquérir leur destin peuvent toujours inverser le cours de l’histoire.

Zine El-Abidine Ben Ali s’était fait réélire à près de 90 % des voix, deux ans à peine avant que son peuple ne le vomisse et ne le chasse, en janvier 2011. Là où la démocratie est en option, les fins de règne surviennent à l’improviste. Mais rien de tout cela ne découle de la génération spontanée.

Aux opposants d’apprendre à penser rigoureusement les évolutions dont ils rêvent pour leur peuple, plutôt que de s’installer dans de perpétuelles improvisations.  L’avenir appartient aux oppositions qui ont une réelle capacité d’anticipation, savent créer, à l’intérieur de leur pays, un rapport de force qui oblige l’extérieur à se plier à leurs exigences, à s’adapter à leurs réalités, à suivre leur rythme.

Jean-Baptiste Placca, éditorialiste à RFI

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