L’histoire retiendra que les délestages ont lieu en pleine campagne électorale. Avec un taux de couverture de moins de 10 %, dans certains ménages de la capitale, la rarissime denrée arrive tard dans la nuit comme un voleur ou plutôt comme Jésus Christ pour sauver de l’étouffante chaleur, dont le pic, allant jusqu’à les 45°c, est attendu dans les prochains jours. Dans d’autres, y compris dans les provinces, en ce 21e siècle, l’électricité demeure un luxe dont ils ne peuvent pas se permettre de rêver. À côté, quelques foyers ne connaissent pas de délestage. Soit parce qu’ils sont branchés à des lignes privilégiées, soit parce qu’ils sont eux-mêmes des privilégiés dont les habitations sont connues des registres de la Société nationale d’électricité avec la mention : ici, on ne peut couper sans se bruler (c’est un commentaire du rédacteur).

Qu’il manque d’électricité dans ce pays où la température est des plus élevées du monde, et qui, pourtant est exportateur, depuis un gros quart de siècle, du pétrole, est un paradoxe assez rare. Mais un paradoxe qui s’explique par le fait connu et incontesté que les autorités tchadiennes, celles qui ont en charge de gérer les ressources issues du pétrole (à la fois comme matière et argent), n’ont jamais conçu et exécuté une politique de développement d’énergie. N’avez-vous pas remarqué que, chaque année, et ce, depuis plus d’une décennie, le délestage reprend ses droits dès que la chaleur pointe ? On vous explique pourquoi.

Il y a d’abord l’endettement et le manque de prévision de la SNE. À ce jour, elle doit près de 40 milliards de nos francs aux producteurs indépendants (Aggreko, VPower et Wartsila) et aux banques. Les causes de son endettement rédhibitoire sont la mauvaise gestion, le non-paiement de ses factures par les services étatiques (qui lui doivent plus de 100 milliards bien comptés), les branchements illégaux et les branchements légaux non facturés. Avec des caisses aussi ou quasiment vides, il est normal que cette société, qui paie tout de même de gros salaires à ses cadres qui ne sont jamais sanctionnés pour leurs manquements, ait du plomb dans l’aile. Et ne soit pas à même de faire des provisions ni à court, ni à moyen ni à long termes. Pendant que plusieurs machines tombées en panne ont urgemment besoin d’être réparées, la ministre en charge de l’Énergie et les responsables de la SNE se livrent à une guerre d’ego. Mahamat Adoum Ismaël fait des mains et des pieds pour sortir de l’ornière quand Dr Ramatou Mahamat Houtouin est complètement absente ou est au premier rang de la campagne électorale. Les victimes de leur mésentente, qui empêche d’avoir une vue commune (nous y reviendrons) sont les consommateurs.

Ensuite, un peu opportunistes et quelque peu sadiques aussi, les producteurs indépendants ne préfèrent arrêter les machines qu’en début de canicule pour faire pression sur la SNE qui, elle, essuie la pression du gouvernement et les injures des internautes. Par exemple, Aggreko, au dire d’un de ses employés, a coupé les lignes depuis fin février pour réclamer ses quelque 3 milliards et demi que la SNE peine à payer. Alors qu’elle a produit sans broncher durant la période de fraîcheur où les besoins en énergie n’étaient pas si accrus. La SNE, privée de 20 mégawatts que cette société qui n’est pas exempte de reproche lui livrait, il est assez logique que les coupures reprennent de la pire des manières. Et cela risque de s’empirer, puisque VPower, le deuxième producteur dont l’État a réquisitionné la centrale en mars 2020 au mépris total de la loi, et Wartsila, qui assure la maintenance des machines de la SNE, entendent arrêter aussi pour les mêmes raisons.

Pendant ce temps, la raffinerie de Djarmaya, qui aurait pu venir au secours de la SNE et des Tchadiens en cette difficile période caniculaire, est gérée des mains de fer par les Chinois sous le regard complice des représentants tchadiens. Selon un employé tchadien de la Société de raffinage de N’Djaména (SRN), au lieu de 10 mégawatts comme l’aurait prévu le contrat take-or-pay à la base, elle n’enverrait, au compte-gouttes, que quelques maigres 4 mégawatts, facturés comme 10 mégawatts. Et ce serait ainsi depuis des années.

Ce n’est, en réalité, pas que l’État ne fait pas d’effort. Mi 2020, il a injecté plus d’une dizaine de milliards dans la SNE en espérant un léger mieux cette année. Récemment, l’État a mis sur un pied un comité ad hoc pour mettre fin à la pandémie énergétique. Mais sans une réelle volonté de changement, les mêmes causes continuent de produire l’obscurité en abondance. Pire la production de cette année est loin d’atteindre celle de l’année dernière à la même période. Or, entretemps, des nouveaux branchements faits par la SNE augmenteraient le besoin de la ville. C’est dans un tel contexte que la ministre d’Énergie a dû écourter son séjour politique de Fianga pour aller négocier avec les Chinois de la SRN afin qu’ils augmentent la production, le temps de payer une partie des factures des producteurs indépendants.

En attendant, le salut de la SNE viendrait du trésor public, à condition que l’État paie sa colossale dette.

Journal La Voix

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