En janvier dernier, alors que l’armée tchadienne donnait la chasse aux islamistes d’Ansar Dine dans les montagnes de l’Adrar des Ifoghas, aux confins du Niger et du Mali, au nom de la liberté et de la justice, le gouvernement qui envoyait cette armée bafouait ces mêmes principes dans son propre pays.


Ainsi, une révision constitutionnelle majeure, posant le glaive et la balance de la justice dans les mains du seul pouvoir exécutif reçut l’onction des députés du pays. Ce n’est pas que cette justice fut auparavant un parangon subtropical d’impartialité. 
Comme si le glaive auxiliaire tchadien dans le désert malien voilait ou légitimait les turpitudes imposées aux sujets du régime de N’Djaména.


Le rôle des blogueurs

Il est remarquable que cette information fut relayée pour l’essentiel, par les blogueurs tchadiens. En ce moment, une répression sans précédent s’abat sur ceux qui éditent ou font circuler la parole en public, notamment sur les réseaux en ligne. Et voilà que le bras de N’Djaména atteint aussi ceux qui se croyaient protégés parce qu’ils sont au delà des frontières du pays. Encore plus étonnant, le missi dominici des actions liberticides de celui qui, dit-on, se rêve remplaçant de Mouammar Kadhafi dans la région est un avocat, ancien défenseur des droits de l’homme passé maître inquisiteur, l’actuel ministre de la Justice, Jean-Bernard Padaré.

Makaila Nguébla arrêté et expulsé du Sénégal

Le 7 mai, Makaila Nguébla, correspondant d’Internet Sans Frontières, en exil forcé au Sénégal depuis huit ans, a été arrêté par les autorités du pays et expulsé, en violation totale de la Constitution sénégalaise qui garantit la liberté d’expression à tous les êtres humains. Nous pensons qu’elle la garantit probablement plus à ceux qui sont persécutés dans leur pays pour leurs opinions et trouvent refuge au Sénégal.


Pis, le Sénégal a ratifié et transposé les dispositions de la convention onusienne sur les réfugiés et apatrides qui lui imposait au minimum de faire prononcer cette expulsion vers la guinée voisine, par un juge indépendant.


Cette expulsion illégale intervient quelques 48 heures après que le tout frais nommé ministre tchadien de la justice eût signé un accord de coopération judiciaire et obtenu ensuite une audience avec le président du Sénégal.


Qu’un ancien défenseur des droits de l’homme demande la tête d’un blogueur et réfugié politique démuni à un homme élu à la suite d’une opiniâtre bataille pour les libertés étonne. Ce qui surprend encore plus est de savoir que la femme de ce ministre et ses enfants sont ici, en Ile-de-France, et ont le statut de réfugiés politiques.


Quelques jours auparavant, deux sources de notre correspondant, Eric Topona et Jean Laokolé, étaient arrêtées au Tchad. Le second a subi de terribles tortures par les sbires du régime dans l’ancien camp de la force européenne au Tchad.


Leur crime ? Avoir révélé sur le blog de Makaila les détournements de fonds, la prédation de fonds publics et le réseau de clientélisme qu’aurait érigé le sieur Padaré alors qu’il était ministre des Domaines.

Espionnage électronique

Les circonstances de leur arrestation montrent la fébrilité du régime au regard de ce qui touche aux communications électroniques. Dans le cas Jean Laokolé, qui bloguait sous un nom de plume différent sur la plateforme de Makaila, dévoiler son anonymat requerrait d’espionner depuis le Tchad les communications électroniques envoyées par Makaila. Il en va de même pour Eric Topona, dont les communications électroniques ont également été mises sur table d’enregistrement. Nous en voulons pour preuve les e-mails échangés par ces trois personnes, qui leur ont été signifiés et présentés à la fois par les autorités tchadiennes et les autorités sénégalaises.


Il est de ce point de vue étonnant d’imaginer un ministre de la Justice qui voyage avec dans sa serviette, des copies d’e-mails interceptés frauduleusement. 
Qui est l’Amésys tchadien, du nom de cette entreprise française qui donna au régime de Tripoli les moyens d’espionner électroniquement et même de reconstituer le réseau des opposants du « guide » ? Nous l’apprendrons peut être un jour, peut être jamais.


Peur en deçà du fleuve Bénoué [Chari, note de Tchadoscopie]

Aujourd’hui, aucun blog dissident n’a droit de cité au Tchad, pour peu qu’il ait une adresse de domaine unique, et ne soit pas hébergé par une plateforme. Le blog de Makaila dérangeait parce qu’il était impossible de le filtrer, puisqu’il était hébergé chez overblog, il aurait fallu pour cela bloquer tous les blogs de la plateforme, c’eût été trop visible, et ça aurait fait désordre.

Les blogueurs, « Facebookeurs », « Twittos » qui vivent à N’Djaména traversent la frontière pour se rendre dans la ville proche située à quelques kilomètres de l’autre côté de la rive du fleuve bénoué [Chari, note de Tchadoscopie], pour pouvoir y écrire sans peur, parce que trois mots de trop en ligne peuvent vous valoir au pire la proscription, au mieux l’occision.

 

Source : Rue89 

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